Chantal Thomas : Le temps retrouvé (East Village Blues)

East Village Blues de Chantal Thomas est tout ensemble une ballade et une balade, pérégrination dans un quartier de New York que la romancière hanta dans les années 70 et chant d’une « vie étrange » au croisement de Rimbaud et de la Beat Generation, célébration d’un « monde (qui) bénit les poètes ». Le livre prend doublement « la forme d’une ville », en ce qu’il est un véritable « poème en marche » et une ode inspirée à la liberté qu’inspire la vie new-yorkaise.

Tout commence par un double départ : quitter Paris, et ce faisant, retourner dans les années 70, au cœur vibrant de ces années laboratoire pour Chantal Thomas qui, une fois sa thèse soutenue en juin 1976 (sur Sade, sous la direction de Roland Barthes), avait déjà pris la clé des chants et s’était installée à New York pour s’inspirer de son énergie disjonctive : la ville « réussit cet exploit, elle réunit ces deux qualités normalement séparée : vous inonder chaque matin de la clarté d’un commencement, frémir d’une énergie diurne infatigable et ne jamais se coucher, procurer aux insomniaques, à toute heure de la nuit, le réconfort d’une présence réelle ».

Partir c’est donc revenir, retrouver l’énergie goûtée au creux des années 70 quand tout était commencement pour Chantal Thomas. C’est comparer ce qui a été vécu et ressenti à ce que l’on voit désormais et s’amuser de la permanence d’un habitus dans les dépotoirs sur les trottoirs, « curieux, vraiment, où la pérennité va se loger ! Des rangées d’immeubles sont détruites mais des niches improbables, où ont réussi à s’incruster un coiffeur, un videur de greniers, perdurent. Des images du passé, par éclats, ressurgissent, comme réfléchies par un miroir fêlé — un miroir qui aurait été jeté avec d’autres objets abandonnés. Pas vraiment des images, mais plutôt le rappel physique d’une passion, la trame réactivée d’une dynamique, combien marcher dans cette ville a pu m’occuper, être pour moi un motif d’existence suffisant ».

East Village Blues, photographie d’Allan S. Weiss

Nulle nostalgie chez Chantal Thomas, nul lyrisme suranné mais un œil écoute, des choses vues, la poésie de l’instant qu’il vienne du passé ou du présent. Elle arpente, marche, observe et glane, laisse les souvenirs surgir et s’imposer, demeure dans la saisie éphémère et pleine de moments, dans le « luxe de marcher pour marcher », « une avidité au monde, à l’affût de toutes les épiphanies de son étrangeté ».

Bien sûr « autrefois (la) frôle », et elle se souvient, de son installation dans le « railroad apartment » de Cynthia East 9th Street, des nuits au Bonnie and Clyde’s, d’y avoir aperçu Andy Warhol, d’une lecture de Ginsberg. Elle se souvient de Candy Darling, du Chelsea Hotel mais selon ce qu’elle nomme une « métaphysique de l’auto-stop », inspirée d’Aristote comme de Roland Barthes ou Jack Kerouac, « rendre romanesques, susceptibles d’un développement, des instants éblouis (…) comme s’il était possible de passer du haïku au roman, sans détruire l’acuité du haïku,
l’arrêt sur l’émotion, 
le vif,
l’inexpliqué ».
New York est ici chair et prose, dans une promenade tout autant géographique, intime que littéraire, tissée de références à Ginsberg (« les bâtiments ont l’air de jouer du jazz cosmique », Breton, Baudelaire et tant d’autres pour mieux faire surgir la « beauté sans comparaison » de la ville, et, au cœur de Manhattan, la singularité de l’East Village qui « ramène la démesure de New York à un espace communautaire aisément parcourable ».

Joseph Cornell, The Hotel Eden, 1945

Si New York, comme le Chelsea Hotel, est ce « lieu où chacun est artiste. Par essence ou par contiguïté », tel est aussi ce livre incroyable, véritable épiphanie, tissu d’espaces et de scènes, à la fois drôle et poétique, réflexion sur l’écriture, laboratoire vivant de ces coïncidences qui confortent Chantal Thomas dans la « folie de pouvoir saisir l’impalpable ». L’East Village, avec son « charme supranaturel » qui agit sur l’écrivain comme sur ses lecteurs, est un « creuset existentiel » et littéraire. Il s’agit, dans le sillage du Beat, « garder l’intensité, ne pas perdre la note, la pousser jusqu’au bout des limites du souffle. Ou encore : brûler ». Le livre est en somme l’une de ces boîtes de Cornell qu’évoque Chantal Thomas dans l’avant-dernier chapitre d’East Village Blues, une « boîte d’écriture », l’une de ces Shadow Boxes dans lesquelles l’artiste condense « pour nos yeux éblouis, un peu de ses réserves d’enchantement, de son génie de l’objet perdu et retrouvé ».

Chantal Thomas, East Village Blues, photographies d’Allan S. Weiss, Seuil, « Fiction et Cie », avril 2019, 208 p., 21 €