Ah ! Les vacances !

Roy Lichtenstein, Seascape, 1965

En ce début de saison triste, si on n’a pas la chance de partir voir la mer quelque part, il faut bien se retourner vers les vacances de la mer écrite. Chercher la lumière, un peu de couleur, un parfum d’été, un éclat de vague.

Quoi de mieux que Les Petits chevaux de Tarquinia qui sont toujours sur ma table de travail, pour se retrouver à nouveau en plein soleil en Ligurie, se balader en bord de mer, lire quelques discussions politiques sur le marxisme qui vivifient et reposent de la trivialité d’extrême droite dans laquelle Salvini et Di Maio plongent mon pays, s’offrir le goût doux amer d’un Campari, signe d’une Italie qui n’est plus et qu’on désirerait voir ressuscitée ? Respirer ainsi une Italie autre, celle qui était en train de se relever de la deuxième Guerre mondiale et qui souhaitait vivre en paix, qui espérait et songeait à se faire pardonner d’avoir été séduite par les discours sombres, incohérents et obtus de Mussolini qui l’avaient traînée dans l’abîme du fascisme.

Il y a un village qui n’est pas nommé dans le livre de Duras, situé à la frontière de la Ligurie et de la Toscane, aux pieds du Mont Marcello, une localité très peu habitée, quelques maisons de pécheurs et un hôtel nommé Sans Façon.
C’est un lambeau de terre verte, entre la mer et un fleuve, qui vers la fin des années quarante voit l’écrivain Elio Vittorini arriver avec sa femme Ginetta, suivi de ses amis français, Marguerite Duras, Robert Antelme, Dionys Mascolo.
Les dernières lignes de La Douleur évoqueront à nouveau cet endroit, une image de vacances italiennes que Robert Antelme savourera comme il pourra, après l’horreur vécue dans les camps. Mais c’est à Bocca di Magra qu’il commencera à écrire L’Espèce humaine.

Dans Les Petits chevaux de Tarquinia, Duras décrit ainsi Bocca di Magra : « C’était un petit village au bord de la mer, de la vieille mer occidentale la plus fermée, la plus torride, la plus chargée d’histoire qui soit au monde et sur les bords de laquelle la guerre venait encore de passer. […] Trente maisons au pied de cette montagne, le long du fleuve, séparées du reste du pays par un chemin de terre de sept kilomètres de long qui s’arrêtait là, au bord de la mer. Voilà ce qu’était cet endroit. Les trente maisons se remplissaient chaque année d’estivants de toutes nationalités, de gens qui avaient ceci en commun que c’était la présence de Ludi qui les attirait là et qu’ils croyaient tous aimer pareillement passer leurs vacances dans de tels endroits, si sauvages. Trente maisons et le chemin macadamisé seulement sur cent mètres, le long des trente maisons. C’était ce que disait aimer Ludi, ce que disait ne pas détester Jacques, que ça ne ressemble à rien, que ce soit si isolé et sans espoir d’être jamais agrandi à cause de la montagne trop à pic et trop proche du fleuve, et c’était ce que disait ne pas aimer Sara. ».

Le Ludi du roman, maintenant tout le monde le sait, c’est Vittorini, Jacques c’est Dionys, et Sara, Duras. Vittorini invite à plusieurs reprises ses amis (« Qu’est-ce qui se passe rue St. Benoît ? Viendrez-vous en Italie cet été ? Voulez-vous que l’on cherche une maison à Bocca di Magra ? », lettre 15 juin 1949). Lui, il loue toujours une maison de pécheurs sur une place qui finira par porter son nom. Et il fera de ce lieu un repaire de l’intelligentia italienne de l’époque, il sera suivi par les éditeurs Giulio Einaudi et Valentino Bompiani, les écrivains Cesare Pavese, Franco Fortini, Italo Calvino, la romancière et journaliste Mary McCarthy, le poète Vittorio Sereni qui dans son poème, Di passaggio, parle de Bocca di Magra comme d’un lieu où il y a une lumière et des fleurs jamais vues ailleurs.

Déjà dans les années 1920, le poète ligure Eugenio Montale y avait élu son domicile vacancier et avait dédié notamment un poème à ce village, Il Ritorno, qui rendra immortel le passeur de Duilio, celui qui transportait les habitants et les estivants d’une rive à l’autre. Une traversée par le bac qui devait par ailleurs ramener Duras vers sa terre native et cet autre bac qu’elle rendra célèbre en 1984.

Bocca di Magra aura un autre hôte qu’il importe de mentionner, moins connu en France mais de grande qualité intellectuelle et littéraire : Luciano Bianciardi dont un seul de ses livres a été traduit en français, La Vie aigre, publié en 1962 à Milan. Ce pourfendeur de l’establishment culturel et politique italien à qui les Italiens doivent les traductions de quelques uns de plus grands auteurs américains, Faulkner, Miller, Bellow, Steinbeck, était parti de sa ville natale, Grosseto, pour rejoindre Milan afin de faire sauter une tour, siège d’une société de mines, responsable d’une explosion qui avait coûté la mort de quarante-huit mineurs. A Milan il sera employé dans la maison d’édition de Giangiacomo Feltrinelli qui, lui, mourra en tentant de dynamiter des pylônes électriques près de Milan. Bianciardi invective contre la frénésie des milanais excités par ce qu’on a appelé dans les années 1960 : « le miracle économique ». Oui, Bianciardi est un enragé, marié, trois enfants, et qui a encore des rapports conflictuels avec sa mère, mais à qui il écrit depuis Bocca di Magra pour dire que le lieu lui plaît parce qu’il y trouve une certaine tranquillité.

Un jour, lorsqu’il est en train de taper à la machine, Italo Calvino passe le voir et lui demande ce qu’il est en train de faire. Luciano lui répond avec une certaine honte, qu’il est en train d’écrire un livre. Calvino se fâche, et se met à hurler : « Ça suffit ! Il ne faut plus écrire des livres ! ». Ses livres, Bianciardi les écrit les dimanche, les autres jours il est trop occupé à faire des traductions qui, seules, lui permettent de vivre. Et de livres Bianciardi n’en écrira pas beaucoup, il meurt au mois de novembre 1971, à 49 ans, de cirrhose. Il désirait avoir des funérailles laïques, où il n’y aurait que des prêtres ayant jeté la soutane aux orties et ayant embrassé ensuite le communisme, tout en restant prêtres dans l’âme. A ses funérailles il y a eu très peu de monde, sa dernière femme, Maria, et deux amis, et puis c’est tout.

Luciano Bianciardi à gauche, avec un ami (DR)

Je ne sais pas pourquoi j’ai fini par résumer la courte vie impétueuse de Bianciardi. Ce qui est sûr, c’est qu’il faut le lire. En ce dimanche de fin octobre, j’avais envie de partir en vacances, d’évoquer une localité inconnue qui devenait, le temps de l’été, un grand centre culturel à ciel ouvert. Quelques uns avaient eu aussi l’idée de constituer une association « Amici di Bocca di Magra » pour préserver ce petit village de la spéculation immobilière qui, à partir des années 1960, a changé la face du littoral italien. J’avais besoin de percevoir la stupeur lumineuse de l’air où virevoltent les lucioles. Face à l’aveuglement du monde.