Robert Heinlein disait que les auteurs de science-fiction partagent avec les météorologues et les diseuses de bonne aventure le risque que leurs prédictions soient rattrapées et périmées par les événements. « Obsolescence (dé)programmée » : le titre de la postface d’Eric Picholle à l’Histoire du Futur d’Heinlein pose encore d’une autre manière le problème inhérent à un projet si ambitieux. Comment imaginer le futur quand celui-ci fatalement va rattraper le récit qui l’anticipe ? La science-fiction est-elle un genre condamné à être dépassé, annulé par l’avancée des temps ?
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L’actualité des publications françaises et étrangères ; fiction et non fiction. Sans exhaustivité, parce qu’elle est impossible et sans contrefaçon (mais pas que par des garçons). Des choix, des passions, de grosses colères aussi. La lecture des têtes de gondole que nous mettrons parfois au carré. Des portraits des acteurs du monde du livre. De longs entretiens parce qu’un livre ou une collection, ce ne sont pas deux ou trois phrases choc. Et parce que l’actu est trop souvent un diktat (et une course contre la montre perdue d’avance), de grands livres publiés dans les mois ou les années, voire les décennies et même siècles qui précèdent, parce que les grands livres n’ont pas de date de péremption.
On reconnait les livres de Pierre Cendors par leur rapport intense à la perte et au mystère. On y retrouve aussi souvent un spleen qui s’ancre dans une relation vivante à l’imaginaire artistique passé, que ce soit un rêveur capable de créer une machine cinématographique faite d’un pur pouvoir de hantise, comme dans Les Archives du vent, ou encore la réinvention, mise en abyme, d’un épisode de la série des années 1960, La Quatrième dimension dans la Vie posthume d’Edward Markham.
« J’aimerais bien savoir en quoi je suis un homme et même si j’en suis un » : telle est la question centrale du dernier livre d’Ivan Jablonka, Un garçon comme vous et moi, interrogation polyphonique d’un Âge d’homme ou versant masculin du fameux « on ne naît pas femme, on le devient » de Simone de Beauvoir. Par quels mécanismes devient-on garçon puis homme, quels rôles et fonctions société et culture nous assignent-elles ? Pour répondre à cette question à multiples fonds, Ivan Jablonka entreprend un renouvellement de l’entreprise autobiographique, sous le signe d’un « parcours de genre ».
Cet entretien avec Jean-Patrice Courtois a été réalisé, le 7 septembre 2020, par Christine Guichou. Il porte sur Théorèmes de la nature (Nous, 2017) premier volume d’une trilogie, dont le deuxième volume, Descriptions, est à paraître en 2021, aux Éditions Nous.
Les lecteurs (et lectrices !) ont toujours aimé rêver au devenir des personnages de leurs fictions préférées, autour et au-delà de ce que les récits qui nous les présentent ont pu nous en dire :
C’est à un voyage sur la planète Fiction que nous invite Françoise Lavocat dans son dernier livre : là vivent (et parfois disparaissent) et rêvent aussi les personnages de la littérature, des films, chansons, séries et jeux vidéo qui peuplent nos imaginaires, ils se croisent, discutent, s’aiment ou se déchirent. Cette « planète lointaine, appartenant à un autre système solaire », a ses continents et ses villes, son système politique et sa chronologie propre, son Chiméramètre et ses jurys ontologiques… Départ pour le pays de fiction, avec la démiurge de ce monde prométhéen, Françoise Lavocat qui a accordé un grand entretien à Diacritik.
Les deux derniers romans de Jean-Philippe Toussaint (Clé USB et Les Émotions) avaient pour héros-narrateur un haut fonctionnaire chargé de la prospective à la Commission européenne de Bruxelles. Or, voici que la très brève Disparition du paysage sorti hier en librairie ne fait pas suite aux deux récits précédents.
Quelques années après un bel autoportrait, intitulé Un fantôme dans la bibliothèque, voici de nouvelles facettes au portrait kaléidoscopique de Maurice Olender. Dans Singulier pluriel, sont rassemblés plus d’une dizaine d’entretiens donnés entre 2002 et 2017, à la radio ou dans des revues, éclairant tour à tour le chercheur à l’EHESS, l’homme lucide et impliqué politiquement, l’éditeur de la « Librairie du XXIe siècle » et l’amateur d’arts contemporains.
Une petite constellation à l’articulation de deux années improbables : elle concerne des auteurs – deux écrivains et un compositeur essayiste – dont j’ai découvert le travail peu avant d’avoir vingt ans. Les ayant rencontrés dans la foulée, j’ai suivi leur parcours, avec la chance de pouvoir échanger régulièrement avec eux. On n’en a jamais fini avec qui vous a ouvert des pistes ; on n’en a jamais fini de frayer en belle compagnie.
KANDID – Salut La Mort, ça va ?
LA MORT – Ah tiens, salut Kandid !
KANDID – Je t’ai quand même reconnue avec le masque. Mais t’as pas l’air en forme !
En 1989, l’écrivain algérien, Mohammed Dib, faisait paraître chez Sindbad son onzième roman, Le Sommeil d’Eve, réédité en 2003 dans la collection de poche des éditions de La Différence. Le lecteur familier de la création dibienne y décelait immédiatement une parenté avec le précédent, Les Terrasses d’Orsol. Mais ce n’est pas cet aspect, renforcé par deux romans suivants, Neiges de marbre et L’Infante maure qui me retiendra ici. C’est le roman lui-même, dans sa singularité dans l’œuvre du romancier mais aussi, plus généralement, dans les œuvres qui affrontent la passion amoureuse, la chose du monde la mieux partagée et la plus difficile à mettre en mots.
« J’ai décidé de composer mille poèmes parce que j’ai besoin d’écrire tous les jours, le matin, le soir, et la nuit lorsque je ne dors pas. Venant buter sans relâche contre l’os de l’âme, je ne cesse d’interroger le vide sous mon cœur », écrivait Patrick Varetz en quatrième de couverture de Premier mille (2013). Le journal des travaux et des jours se poursuit avec le Deuxième mille qui vient de paraître, manière de faire de la poésie la forme même du temps, cette gangue de mots et vers qui interroge le vide de l’existence, à défaut de le combler.
J’ai l’habitude, depuis un peu plus de vingt ans, d’entrer dans les livres de Philippe Beck, je ne dirais pas “avec une certaine facilité” (car ce ne sont pas des lectures “faciles”), mais disons comme on se retrouve en terrain familier, dans un lieu où, sans avoir ses habitudes, on se sent plutôt bien, même si, à la lecture, nous glissons parfois de quelque chose qui échappe à une autre qui éclaire (le plaisir vient peut-être en partie de cette oscillation).
Indubitablement, Jérôme Game est l’un des poètes parmi les plus importants et les plus novateurs de notre contemporain. Comment penser autrement après avoir lu son puissant autant qu’étonnant Album Photo qui vient de paraître aux éditions de l’Attente ? Véritable plaque photosensible, ce recueil poétique égrène autant qu’il réfléchit aux images de notre temps, de celles prises par le téléphone portable en passant par celles qui envahissent les réseaux sociaux afin de dégager un possible photopoème de nos vies. Autant de pistes de réflexions amorcées par un livre décisif que Diacritik a voulu explorer avec son auteur le temps d’un grand entretien.
Il y a dans le rapport à l’archive une « façon passionnée de construire un récit, d’établir une relation au document et aux personnes qu’il révèle », écrivait Arlette Farge dans Le Goût de l’archive (1989). Ainsi de deux valises fermées, en couverture et 4e de couverture du livre d’Albert Dichy : le livre déploie les archives de Jean Genet comme si nous ouvrions nous-mêmes ces valises, à défaut de voir ces documents exposés à l’Abbaye d’Ardenne en ces mois où la culture semble interdite — au moins au sens de stupéfaite d’être ainsi dérobée au public dans tout ce qui fait d’elle un espace de rencontres, de dialogues, du vivant.