Arlette Farge : archives in/classables et vies oubliées

L’immense historienne Arlette Farge a voué ses recherches aux vies marginales, aux existences de criminels, ouvriers et anonymes dont les traces ont été tues. Les exhumer ressort de son Goût de l’archive, comme l’énonce le titre de son si bel essai publié en 1989 dans la « Librairie » de Maurice Olender : C’est une manière de « produire du manque là où régnaient les certitudes » et de saisir autrement l’Histoire, depuis des conduites ordinaires, ou, comme Arlette Farge l’écrit dans la très belle introduction de ses Vies oubliées, de plonger dans les profondeurs de l’individu pour faire jaillir « le mystère, la beauté et la folie de la vie ».

Dans Le Goût de l’archive, Arlette Farge disait une pratique têtue : traquer des documents, les lire et les interpréter, en recopier, les classer pour mieux (ré)organiser et (re)composer leur sens. De telles archives sont nés ses essais et articles, ses travaux sur les voix, les corps, les dossiers de police ou flagrants délits, les écrits sur soi, la violence et le pouvoir, soit des récits et analyses du XVIIIe siècle depuis le Désordre des familles (titre d’un livre coécrit en 1982 avec Michel Foucault), une Vie fragile (Hachette, 1986) ou le Cours ordinaire des choses (Seuil, 1994).
Chaque fois, il s’agit pour l’historienne d’aller vers ce qui échappe au récit dominant parce que non normé, inopportun ou discordant, voire trop humble donc considéré comme insignifiant. Et même dans un tel corpus attaché au minuscule (soit à l’immensité du considéré comme minuscule), des documents dépouillés, collectés et rassemblés n’avaient pu jusque là entrer dans ses travaux, ils étaient demeurés dans les limbes, encore et toujours tus, même par elle. Ainsi est né ce livre, inaugurant la collection « A la source » initiée par Clémentine Vidal-Naquet, un ouvrage dont Arlette Farge revendique qu’il échappe aux normes et limites académiques et met en avant une « écriture insolite (…) à contre-courant des chemins historiques habituels ».

Signalement d’une disparition, 1781
© Archives nationales (France), Z/2/4133 (extrait du cahier central des Vies oubliées, Arlette Farge)

L’ensemble du livre repose donc sur des archives déclarées inclassables dans les inventaires des bibliothèques et non intégrées aux travaux antérieurs de l’historienne. Ces reliquats sont ici en pleine lumière, les commentaires d’Arlette Farge venant tisser des liens entre des fragments de vie en apparence sans homogénéité pour mieux former un « anecdotaire (au sens de ce qui n’a pas encore été raconté) ». Citant Rancière et ses Bords de la fiction (« La Librairie du XXIe siècle, 2017), elle affirme ainsi l’importance d’un regard porté « sur ce qui ne se laisse pas encadrer » et a du sens justement dans cette présence/absence. D’autres références sont données, Marcel Schwob en épigraphe — « la science historique nous laisse dans l’incertitude sur les individus », Vies imaginaires —, Walter Benjamin amateur de « détritus de l’histoire » (Paris, capitale du XIXe siècle) mais la place essentielle est évidemment laissée aux anonymes, longuement cités. Chaque texte est sourcé, contextualisé, tous composent une mosaïque passionnante, depuis des grands chapitres thématiques offrant chacun un camaïeu de saynètes, instantanés dramatiques, lettres, chansons — mais sans aucun surplomb du « sachant ». L’orthographe d’origine est conservée, elle dit tant de qui écrit.

Lettre de Jean-François Héron à Mademoiselle Lestiboudis, 1765
© Archives de l’Arsenal (France)/BNF, MS-12224. (extrait du cahier central des Vies oubliées, Arlette Farge)

Dans ces moments infimes et ces existences inconnues, c’est « le commun d’une société (qui) semble surgir ». En ce sens, ces Vies oubliées sont tout à la fois le pendant du Goût de l’archive (pour l’attention aux petits faits vrais comme le commentaire porté sur le geste de l’archivage et la valeur de ce qui a été collecté) et de Vie des hommes infâmes de Foucault qui déclarait qu’« il faut raconter avec le même souci les existences des hommes, qu’ils aient été divins, médiocres ou criminels ». Ainsi, les « archives du dehors » qui composent ces Vies oubliées sont comme les « vies infimes devenues cendres » de Foucault, un « bouquet mal dressé » pour Arlette Farge en écho à la « sorte d’herbier » des Vies infâmes. Il s’agit d’écrire depuis ce qui résiste, est demeuré trace malgré un long oubli et vaut d’être exposé.

Billets trouvés sur des enfants abandonnés
© Archives nationales (France), Y//11443 (extrait du cahier central des Vies oubliées, Arlette Farge)

Le livre d’Arlette Farge est un hymne à la fécondité du divers, à la puissance du disparate. On y croise des lieux (l’escalier comme espace du libertinage au XVIIIe siècle), des objets (comme ceux retrouvés sur des cadavres dont les commissaires de police dressent les listes patientes), des moments, des corps, des énoncés. Ces archives sont la fresque d’un siècle mouvementé, exposant « ce qui gît dans l’événement, la parole, le dit et le défait » et offrant des perspectives contrastées sur le « corps social et politique ». Le collectif est dit depuis le particulier, place est laissée aux femmes, aux nouveaux nés abandonnés, aux ouvriers, aux domestiques, aux prisonniers, à tout « un monde intranquille, mobile, turbulent et malmené mais aussi combatif et querelleur ». Tout ici est authentique, fragments de vies réelles qui, ainsi mises bout à bout, forment un récit, reconstituent des « mondes oubliés » et enregistrent les pulsations d’un siècle si singulier.

Arlette Farge, Vies oubliées. Au cœur du XVIIIe siècle, éd. La Découverte, « A la source », septembre 2019, 304 p., 18 € — Lire un extraitLire l’article de Jacques Dubois sur le livre.