Françoise Lavocat : la critique est fiction (Les Personnages rêvent aussi)

Fictions © Christine Marcandier

C’est à un voyage sur la planète Fiction que nous invite Françoise Lavocat dans son dernier livre : là vivent (et parfois disparaissent) et rêvent aussi les personnages de la littérature, des films, chansons, séries et jeux vidéo qui peuplent nos imaginaires, ils se croisent, discutent, s’aiment ou se déchirent. Cette « planète lointaine, appartenant à un autre système solaire », a ses continents et ses villes, son système politique et sa chronologie propre, son Chiméramètre et ses jurys ontologiques… Départ pour le pays de fiction, avec la démiurge de ce monde prométhéen, Françoise Lavocat qui a accordé un grand entretien à Diacritik.

Les personnages rêvent aussi s’offre comme un conte philosophique : et, comme dans Candide, lu par Calvino, tout y est en effet « mobilité sautillante », jeu de l’esprit, référence gourmande et décalée, dans une « vitalité hilarante et primordiale ». Si le livre est érudit, brassant des siècles et des continents de fiction, des personnages les plus topiques aux plus oubliés, il est d’abord extrêmement drôle et l’on rit de rapprochements aussi saugrenus que bienvenus, de court-circuits aussi piquants que pertinents.

Les croisements sont d’abord spatio-temporels : puisque tous les personnages jamais créés cohabitent, rien n’interdit que le héros de l’histoire, un Prince du XVIIIe siècle, tombe amoureux de la belle Cecilia de La Rose pourpre du Caire. Des obstacles vont surgir, de grands débats émailler le récit, un procès retentissant conclure l’intrigue. Sur cette planète, espace de « l’afterlife narrative des personnages », l’hôpital de La Montagne magique est administré par Doug Ross de la série Urgences, un trio infernal — Vautrin, Raoul Hirsch et l’Architecte de Matrix — tente un coup d’État narratologique, des personnages sans nom luttent pour la reconnaissance de leurs droits, Mr Pickwick administre Shadavar, capitale de la planète, Lucien de Rumbempré est devenu producteur d’une émission de radio. Le lecteur voit se déployer les personnages qui peuplent son imaginaire et en découvre une multiplicité d’autres, incarnés et animés dans une fresque prométhéenne aussi ludique qu’un roman de David Lodge. Plus rien n’est impossible puisque fantaisie et fiction règnent en maîtres.

Le conte philosophique de Françoise Lavocat est aussi une fiction critique : qu’est-ce qu’un personnage ? quelle frontière entre les faits et la fiction ? comment comprendre la puissance des récits sur nos imaginaires et représentations ? Interpréter les textes est producteur de sens mais aussi d’histoires et c’est ce que montre ce livre aussi plaisant que sérieux qui brasse des siècles de fiction pour mieux interroger nos présents et ses polémiques (Woody Allen, Roman Polanski, les fake news), la prégnance toujours plus forte de la non-fiction, les hiérarchies entre les genres qui se redéfinissent et se recomposent.

Comment mieux démontrer la puissance de la fiction qu’en s’y abandonnant avec un plaisir communicatif ? Autant de raisons d’interroger Françoise Lavocat sur la fabrique de cette planète et de son livre, dans un entretien en visio, un dialogue entre la ville aux « cent mille romans » (le Paris de Balzac) et celle d’Ulrich, l’homme sans qualités de Thomas Mann ou Mademoiselle Else soit Vienne où se trouve Françoise Lavocat en ce lundi 4 janvier 2020 :


Françoise Lavocat, Les Personnages rêvent aussi, Hermann coll. « Fictions pensantes », juin 2020, 278 p., 24 €
Lire ici la critique du livre par Anne Besson.