Jean-Philippe Toussaint : La clé USB, roman up to date

Jean-Philippe Toussaint (DR)

Le dernier roman de Jean-Philippe Toussaint s’intitule bravement La Clé USB. Occasion de se rappeler que l’auteur nous donna à ses débuts L’Appareil-photo et La Télévision et ce avant que ne surviennent les récits érotisants et délicieux du cycle de Marie Madeleine Marguerite de Montalte. Mais voici qui nous rebranche de façon flagrante sur des objets technologiques. Une clé USB en titre du roman, quelle belle trouvaille ! Car beaucoup d’entre nous se sont familiarisés avec ce petit objet qui existait à peine il y a une vingtaine d’années et qui aujourd’hui s’est multiplié autour de nous, s’offrant à portée de main, de poche ou de sac. Oui, cette clé hautement maniable fait partie désormais de notre quotidien.

Mais, toute utilitaire qu’elle soit, la clé USB, quand on y pense, a quelque chose de magique. Il y va tout ensemble de sa commodité d’usage, de la facilité de reproduction de son contenu ou encore de sa puissance de mémoire et de conservation. Ce dernier trait est particulièrement fonctionnel. C’est que ladite clé est l’égale d’une archive en réduction comme elle va s’affirmer l’être d’emblée dans le présent roman. De plus, ce que contient la clé peut la faire accéder au rang de secret et d’énigme. Mais ce n’est pas seulement UN texte qui est ainsi mis en mémoire, mais bien davantage DES textes ou, mieux encore, comme ce sera noté dans le roman, un fouillis ou un désordre de textes, car il est rare que le détenteur d’une telle clé prenne soin d’organiser ses archives portatives. De tout quoi, La Clé USB prend acte pour en tirer parti.

Mais venons-en à l’intrigue même et au rôle qu’y joue la mystérieuse clé qui, autant le dire d’emblée, est une clé perdue par l’un et trouvée par un autre, c’est-à-dire par Jean Detrez, héros-narrateur du roman. Celui-ci est fonctionnaire de haut rang à la Commission européenne de Bruxelles. Un eurocrate en somme, comme lui-même y insiste, et qui appartient de surcroît au département de la prospective, discipline sur le rôle de laquelle il ne se fait pas d’illusion. Reste que tel est le champ de ses recherches, un champ à haute valeur stratégique et qui expose ce fonctionnaire européen aux menées des lobbyistes parasitaires. De fait, notre homme se voit abordé par deux de ceux-ci. Initialement, il dédaigne leurs travaux d’approche visant à le mettre en contact avec une agence bulgare plus ou moins officielle, elle-même branchée sur un organisme vaguement louche officiant en Chine. Un des lobbyistes — ce Stavropoulos à allure et faciès d’un personnage d’Hergé — se montre insistant ; un démon malin va d’ailleurs soutenir son initiative sous forme d’un objet qu’il a abandonné, le voulant ou non, sur la moquette du bar chic où il a rencontré notre prospectiviste. Une clé USB, on l’aura deviné ! C’est à ce moment précis que le héros et ses lecteurs basculent dans un récit d’espionnage ou plus justement de contre-espionnage.

C’est que le personnage va se laisser tenter par une aventure qui le conduira en Chine puis au Japon, soit deux pays que l’auteur connaît bien et qui figurèrent précédemment dans ses romans à consonance autobiographique (comme le Made in China de 2017). Or, c’est à même ce voyage mais surtout à même sa brève étape chinoise que le roman atteint à son envergure aventurière. C’est que le héros, en route pour un colloque à Tokyo, choisit de se ménager un détour de 48 heures qu’il fera en sorte de vivre clandestinement. Un blanc auquel visiblement il tient beaucoup en ce qu’il permet à ce spécialiste de la durée de vivre un laps de temps à l’insu de tout un chacun. Sont seuls au courant du crochet qu’il fait ainsi par la Chine le lobbyiste Stavropoulos, ainsi qu’un certain Gu Zongking, chargé depuis Dalian d’introduire en Europe et d’y vendre sans doute frauduleusement la technologie dite blockchain. “À l’automne, note le texte, il y eut un blanc de quarante-huit heures dans mon mon emploi du temps”. (p. 9) Et d’ajouter : “On ne sait jamais tout de la vie de nos proches.” De fait, il s’agit bien d’un temps hors du temps. Notons cependant que ce “crochet” consacré à le rencontre avec Gu et à ce qui se trame à Dalian correspond chez Detrez à une intention qui demeure assez vague tout au long du récit. On comprend au moins que Detrez mène pour son compte ou pour celui du fonctionnaire qu’il est une enquête remontant la filière chinoise du “minage”, c’est-à-dire de la fabrication d’une crypto-monnaie.

Le voyage ainsi entrepris est rendu fascinant par la mystérieuse aventure qu’il représente mais tout autant par la réflexion qu’il propose sur le Temps en contrepoint de l’intrigue. Et ce Temps apparaît en récit sous plusieurs aspects : ainsi de la réflexion désabusée du héros à propos de la prévision de l’avenir ; ainsi du blanc temporel dont on vient de parler ; ainsi du passé parisien du héros dans le sillage d’un père haut fonctionnaire à l’Unesco dont le décès constituera la douloureuse issue du roman. À quoi il faut encore ajouter tout un travail frénétique de “minage” étalé dans une coûteuse durée et qu’accomplissent des centaines d’ordinateurs dans l’usine de Dalian que visite le héros.

Le minage est donc une manière d’industrie reposant sur des opérations mathématiques complexes que réalisent des ordinateurs sous surveillance et qui permettent d’accumuler des résultats financiers. Et c’est ici que vient s’inscrire et se déployer une temporalité purement technique au long d’une aventure qui est, elle, toute humaine. Plus concrètement (ou plus politiquement), l’intrigue renvoie à la stratégie d’un organisme chinois (la BTPool Corporation) qui tente de s’introduire sur le marché européen pour y installer une blockchain à profit financier. Or, on découvrira que toute la démarche implique une manière d’escroquerie où intervient le prototype AlphaMiner 88 comportant une backdoor ou entrée secrète qui permet l’introduction frauduleuse de hackers dans des circuits informatiques en principe inaccessibles. C’est l’existence de cette backdoor dont va prendre connaissance l’intrépide membre de la Commission européenne avec la complicité d’un surveillant chinois faisant étalage de sa science. Tout ceci relevant de la lutte stratégique que se livrent notre héros et le Chinois Gu au regard noir, chacun usant de ses ruses ou de ses coups d’audace pour déjouer l’autre.

Mais le héros et l’ami Jimmy qu’il s’est fait dans le labyrinthe du minage sont surpris par Gu en pleine action nocturne (les machines n’arrêtent jamais) et il ne reste au premier qu’à regagner son hôtel où il tente de se mettre à l’écart pour consulter son ordinateur, ne trouvant pas de meilleure façon de le faire que de s’isoler dans un w.-c. pour échapper aux gens et à la musique d’ambiance. Pantalon bas, il dépose à terre le précieux ordinateur sur lequel sont consignés le contenu de la clé trouvée à Bruxelles et les observations faites à Dalian. Mal lui en prend, car c’est à ce moment qu’une main se glisse sous la porte du lavatory : “Et moi, pétrifié, cloué sur place, incapable de bouger, je vis alors la main refermer le couvercle de mon MacBook Air et le glisser prestement sous la cloison, pour s’en emparer. Cela n’avait pas duré dix secondes.” (p. 131) La poursuite du voleur qui suivra sera vaine alors que le vilain Gu rôde dans le hall de l’hôtel.

Cette curieuse scène est comme un retour à l’humour dont se réclame volontiers Jean-Philippe Toussaint et qui confine ici au fantasme burlesque et rocambolesque, réunissant en un même ensemble la scie musicale de l’hôtel (du Jingle Bells non stop !), le héros assis sur la cuvette du w.c., la main du rapteur qui se glissant sous la porte laisse voir la singulière chevalière qu’il arbore. Et le héros d’ajouter à cela sa propre note délirante en détruisant avec rage au retour dans sa chambre les cintres antivol typiques des hôtels internationaux.

À partir de quoi les choses vont décidément mal tourner pour le héros. En deux occasions, il va y perdre sa dignité en même temps que l’usage de la parole. C’est d’abord à Dalian devant les autorités de la ville. Ce sera ensuite au colloque de Tokyo où il s’avise de ce que le texte de sa communication a forcément disparu avec son ordinateur. Il en est donc réduit à l’aphasie dans deux situations contrastées. Au long de quoi, la souffrance de Jean Detrez ira crescendo. Ce qui le conduira au quartier de Shibuya où il se branchera sur internet pour y lire ses mails dont les plus intimes annoncent la mort imminente d’un père aimé. Le héros n’aura alors de cesse que de rentrer à Bruxelles où il arrivera trop tard.

Ainsi La Clé USB se lit à plus d’un égard comme une bande dessinée à l’échelle d’un monde globalisé. Une bande dessinée pratiquant espionnage et contre-espionnage mais s’intégrant surtout un thème technologique bien contemporain. Un certain humour ironique en est un des ingrédients mais il ne saurait empêcher que l’expédition de Jean Detrez aille sur sa fin d’échec en catastrophe et de souffrance en mutisme. N’y mettra un terme que la disparition d’une personne aimée, qui fut un père rayonnant. C’est ici que le récit semble rejoindre sa réflexion sur l’essence de la durée. Sous l’angle géo-politique, l’auteur du roman semble remettre en cause la sympathie qu’il éprouvait naguère encore envers les deux pays asiatiques. C’est en Chine que Toussaint trouva naguère en la personne de Chen un éditeur-traducteur. Mais ce temps-là semble révolu : Gu et ses séides se montrent agressifs et montrent peu de bienveillance envers l’hôte européen. Avec le Japon, cela se passe à peine mieux, malgré la bienveillance du Professeur Nakajima. Toutefois, c’est dans le quartier de Shibuya que le héros trouve du secours sous l’aspect d’une jeune libraire — seule femme ou presque du roman — qui l’aide à atteindre Bruxelles par téléphone. À partir de quoi, la vie reprendra son cours ordinaire avec le deuil que l’on sait et la mélancolie générée par un drôle de voyage.

Jean-Philippe Toussaint, La Clé USB, Éditions de Minuit, septembre 2019, 192 p., 17 € — Lire un extrait