Jean-Philippe Toussaint : Héros eurocrate, père démocrate, cinq femmes et une crise mondiale (Les Émotions)

L’an dernier, nous avons lu et aimé La Clé USB, par laquelle Jean-Philippe Toussaint ouvrait un cycle romanesque partant du milieu des fonctionnaires européens de Bruxelles.

Jean Detrez en était le héros que l’on voyait à l’œuvre parmi les experts chargés de penser l’avenir des nations. Sa discipline abordée avec cran l’entrainait alors dans un voyage en Chine qui se poursuivait au Japon. Une véritable aventure tenant du contre-espionnage et se terminant alors que le père du héros se mourait, empêchant son fils de rejoindre le logis avant le décès.

Voici qu’avec Les Émotions, le cycle se poursuit mais sur un bien autre ton. Certes, la perspective prévisionnelle demeure comme demeure présent Jean Detrez. Le roman débute d’ailleurs par un colloque professionnel qui se tient près de Londres et se termine par une crise mondiale que génère l’éruption d’un volcan islandais dont les cendres risque de paralyser le trafic aérien mondial. Et pourtant, c’est la marque intime qui l’emporte ici, se partageant entre l’histoire d’une famille et diverses expériences amoureuses qui jalonnent l’existence du personnage-héros. La figure du père trouve à cette occasion une place digne de lui jusqu’au moment de ses funérailles. Mais il est surtout question de ses deux fils, dont le cadet fait une brillante carrière d’architecte. Le plaisant est que les trois hommes interviendront tour à tour au siège bruxellois des institutions européennes. Le plus jeune en rénovant les bâtiments du Berlaymont. Le père et le fils aîné en occupant l’un après l’autre de hautes fonctions dans la même institution.

Tout cela veut que le présent roman s’indexe sur une tonalité émotionnelle que l’on peut dire à deux degrés. Au premier de ceux-ci, une atmosphère de mélancolie baigne le roman entier avec pour centre la disparition du père aimé. Au second degré, s’enchaîneront des moments d’intensité plus épars où, cette fois, l’érotique l’emportant parfois de façon cruelle. Ce qui n’empêche pas Jean-Philippe Toussaint d’agrémenter de touches humoristiques discrètes son récit selon à son habitude. Ainsi lorsqu’Enid Eelmäe au cours du colloque londonien confie que son nom de famille représente une estonisation du nom français Eiffel, le narrateur évoque le fait que, de son côté, le grand-père paternel disparu complètement au terme de la Grande Guerre se survivra en famille et par plaisanterie en tant que… Soldat Inconnu. Ce qui permet au narrateur de résumer les choses alors qu’il fait équipe avec l’Estonienne en disant : « je n’étais pas inquiet, nous avions à la fois la Tour Eiffel et l’Arc de Triomphe en magasin quand viendrait notre tour de faire notre présentation. » (p. 35)

Nous entrerons dans la famille Detrez par le fils cadet Pierre qui devient architecte et se retrouve à la tête d’un atelier De Groef bien installé à Bruxelles. Atelier bien moins en flèche que le celui du prestigieux Horta mais finissant par défendre ce dernier lorsque cela s’avérera nécessaire. Et faisant si bien qu’il se voit retenu pour prendre la tête de la construction du fameux Berlaymont qui deviendra le siège même de la Commission européenne. C’est à la toute fin du XXe siècle que ledit Pierre fait visiter ce nouveau Berlaymont à sa famille. Dans les nouveaux locaux, les trois Detrez vont se retrouver tour à tour : le plus jeune en concepteur de l’architecture, le père en Commissaire européen, l’autre fils et donc notre personnage en expert de la prospective.  C’est à cette occasion que le cadet fera visiter à son aîné un passage plus ou moins secret et du vaste bâtiment qui resservira dans la suite.

Mais nous voici au moment où ont lieu les funérailles du père et durant lesquelles notre héros se trouve avec les deux mères de ses enfants : Elisabetta, l’Italienne, maman d’un fils, et Diane, la Française, mère de jumeaux. Si la seconde boude la cérémonie pour des raisons confuses, alors pourtant qu’elle a vécu pendant dix ans avec le prospectiviste, la seconde débarque dans la joie de retrouver son “ex” qu’elle enlace et étreint à l’hôtel avant de le quitter.  « En vérité, nous n’avions rien fait, dit le narrateur, mais ce rien avait pour moi une résonance indescriptible, et cette union fugitive de nos corps ce soir dans cette chambre d’hôtel, même si nous l’avions très vite interrompue, même s’il ne s’était rien passé, avait été une des étreintes les plus bouleversantes de ma vie. » (p. 177)

Or, si on la reprend à nouveau, la ligne du roman suit un beau crescendo. La longue première partie, celle du colloque londonien, est quelque peu languissante. Enid restera une occasion manquée. Vient ensuite la deuxième partie, celle du frère rénovant le Berlaymont et du père le visitant fièrement avant de voir sa santé décliner et de rendre l’âme. Séquence aussi de la querelle avec Diane et d’un moment de grande intensité avec Elisabetta, première épouse, mais moment qui tourne court après de belles promesses de revoyure. Viennent ensuite les 40 pages finales de l’éruption de l’Eyjafjöll en Irlande, éruption qui compromet le trafic aérien  dans le monde entier. Car les cendres produites par le volcan sont extrêmement nocives et peuvent conduire à des catastrophes. Au Berlaymont comme à Eurocontrol (Diegem), notre héros court pour la circonstance d’une réunion à l’autre. Va-t-on interrompre tous les vols sur la planète entière ? Ou bien va-t-on permettre à chaque pays de décider de la suite des opérations ? Ou bien encore va-t-on recourir à une solution intermédiaire ? Le roman se termine donc dans la crise, une crise qui nous en rappelle une bien autre, cette fois encore toute actuelle et d’ordre sanitaire.

C’est ici que le roman atteint son acmé mais pas comme on croirait.  Toujours est-il que l’anxiété gagne les cercles européens et d’autant que l’on annonce une chute d’avion causée par des cendres volcaniques. C’est dans ce climat de tension et de nervosité que notre héros se voit offrir un café par une représentante de la délégation espagnole, Pilar de Alcantara. Et cela va suffire pour que les deux personnages échangent  des regards et se prennent la main. Et notre héros d’entraîner sa compagne d’un moment dans les couloirs du Berlaymont, ouvrant une porte après l’autre dans une fuite éperdue et jusqu’à se retrouver comiquement à l’arrière de la scène où se donne la conférence de presse décisive. Notre héros se souvient alors du parcours secret auquel son frère l’avait initié jadis. Et le duo de le suivre jusqu’à sortie du Berlaymont.

C’est dans le taxi qu’ils empruntent que Pilar dit fort joliment à son complice d’un moment : « Tu as envie de moi ». Cela suffira à les mener dans une chambre d’hôtel où ils pourront échanger enfin leur premier baiser. Et le récit de finir sur ces mots : « Nous nous embrassions éperdument, et je n’en revenais pas du tour inattendu qu’avait pris la fin  de cette journée. Depuis que je l’avais rencontrée, dans le même mouvement, dans la même haleine, aspiré sans répit dans un tourbillon de vertiges et d’émotions, j’avais connu simultanément l’attirance et la crainte, le désir et la peur, l’amour et la hantise. » (p. 237)

Voilà comment se résume tout un parcours qui a connu de hautes intensités tout en égrenant épisodes et émotions au long de quelques rencontres féminines au terme desquelles c’est la belle Pilar de Alcantara qui emporte la mise de haute lutte. Au terme aussi bien d’un roman à la facture heureuse et subtile.

Jean-Philippe Toussaint, Les Émotions, Éditions de Minuit, septembre 2020, 240 p., 18 € 50 — Lire un extrait