KANDID et LA MORT

KANDID  – Salut La Mort, ça va ?
LA MORT – Ah tiens, salut Kandid !
KANDID – Je t’ai quand même reconnue avec le masque. Mais t’as pas l’air en forme !
LA MORT – Oui, j’suis au bout de ma vie…
KANDID – Ben pourtant, on entend pas mal parler de toi en ce moment, tu devrais être contente ?
LA MORT – Non, j’suis dégoûtée. Il n’y en a plus que pour les cas positifs du virus, pour les contaminations, le déclin des hospitalisations mais les décès, non. En pleine seconde vague, je me fais du 200 ou 300 ou 600 cadavres par jour mais nada. Pfffiout, disparus ! Ou, au mieux, on te donne la fameuse « barre fatidique ». Ton Président s’adresse à la télévision, il ne formule aucune parole nationale, même pas une larme de Président, ou une petite seconde de silence républicaine et il te balance sa barre des 50 000 décès pour aussitôt déplier des mesures sanitaires.
KANDID – Peut être qu’ils sont indifférents à la mort comme les sages de l’Antiquité, ils ne veulent ni te voir, ni se passer de toi.
LA MORT – Tu parles, ils sont indifférents aux chiffres. C’est une mort statistique, ça n’a rien à voir avec moi. C’est toujours la même histoire. On compte les morts, on forme une masse mais on ne tient pas le face à face avec moi. Exit la mort “à la première personne” comme le disait un philosophe allemand.
KANDID – En fait, c’est ça, en ce moment, t’es juste vexée d’être une masse.
LA MORT – Mais oui ! T’aimerais être un Kandid de masse, toi ? Quand on est réduit à de la statistique, on fait ce qu’on veut de toi, on décide de qui est digne ou pas digne d’être compté dans le nombre. Ça leur permet juste de mieux me laisser tomber. Et moi, dans tout ça, j’existe ou pas ?
KANDID – oh mais je crois que tu prends tout ça trop à cœur, La Mort.
LA MORT- J’sais pas mais de toute manière, ils m’ont toujours saoulé avec leur laïcité.
KANDID – Quoi ? Tu serais pas un peu fatiguée, là ? Sérieux, c’est quoi le rapport avec la laïcité ?
LA MORT – Tu ne vas pas me dire que tu ne l’as jamais remarqué : chaque religion définit ce que l’on fait avec la mort, les rapports que tu vas entretenir avec les disparus ?
KANDID – Euh, si, maintenant que tu le dis…
LA MORT – Tu penses que l’on a écrit des lois sur la partition entre les religions et l’Etat en m’oubliant alors qu’ils faisaient une petite fixette sur moi dans cette période ?
KANDID – J’sais pas moi, la laïcité j’ai jamais bien…
LA MORT – Quand on a rédigé ces textes, on a soigneusement délimité les domaines du public et du privé. Tu peux apposer ton signe religieux sur ta tombe, c’est le domaine du privé, celui de la mort naturelle. Mais le cimetière est public.
KANDID – ah ben oui, les fameux morts pour la France, avec le coq et tout…
LA MORT –  Plus généralement, le pouvoir est en charge de la mort statistique, de la liste des morts dignes d’être pleurés. Il décide de ce qui compte ou pas pour du beurre. Et il influe sur la perception du chiffre. Tu as alors tous ceux qui regardent la masse et disent ce n’est rien, c’est des nombres qui augmentent et diminuent ensuite, c’est normal de mourir. Et chacun est confronté à son mort privé.
KANDID – ah oui, tu as ceux qui n’arrêtent pas avec « la mort fait partie de la vie », ça leur plait de…
LA MORT – écoute, Kandid, je ne suis ni épidémiologiste, ni philosophe mais je suis assez bien placée pour te dire que la mort fait surtout partie de la mort.
KANDID  – c’est logique, j’avoue.
LA MORT – Mais ça ne l’est pas pour tout le monde, et tes spécialistes entretiennent l’amalgame entre la mort en masse et la mort des Anciens, ils font comme ça les arrange.
KANDID – d’toute façon, moi, les cours de philo sur Montaigne, c’est… voilà, quoi, moi j’suis plus Paul B.Preciado ou Judith Butler… Le genre, l’écologie, tout ça.
LA MORT – ah ! mais justement, Butler, je parlais encore d’elle, hier,  avec ma psy…
KANDID – euh, t’as une psy ??
LA MORT – oui, j’fais un travail sur moi. Elle me trouvait un peu mélancolique l’autre jour, alors on a parlé du deuil et de Freud. Elle m’a expliqué que pour Butler, le décès, ça n’est pas la simple perte d’un être cher, comme le disent ceux qui me tapent sur les nerfs avec leurs couronnes. C’est la perte de ce que l’autre constituait en nous, on ne peut plus alors se comprendre, on devient « impénétrable » à soi-même. Bref, on ne s’y retrouve plus en soi. Comme elle le dit, pour chacun, son « je » manque à l’appel.
KANDID – Ah ! mais alors, ce ne sont pas tous ces morts échoués en Méditerranée ces dernières années ou ces décès quotidiens à l’hôpital et en EPHAD qui manquent à l’appel et qui nous sont invisibles, c’est plutôt nous qui devenons invisibles ??
LA MORT – Exactement…
KANDID – … on est alors comme l’Homme Invisible qui ne comprend pas que les autres ne le voient pas ?

LA MORT – Là, tu fais ton genius, Kandid, je n’y avais jamais pensé ! En fait, Judith Butler établit un parallèle avec la relation amoureuse : quand on est amoureux on perd quelque chose de soi, d’intime qui forcément nous change, nous transforme au point de ne plus faire partie du monde de la même manière. Lors d’un décès, les projets ne peuvent plus être menés. Mais on ne peut pas plus planifier, comme elle le dit, et prévoir ce que l’on va faire une fois « rétabli ».
KANDID – Je vois : plus rien n’est comme avant… comme avant… monde d’avant… Ah mais ?! Alors… pour avoir le monde d’après…
LA MORT – Eh oui, Kandid, il faut se laisser habiter autrement et accepter la métamorphose. Pas de deuil, pas de monde d’après.
KANDID – Donc, la réforme des retraites ou celle de la protection sociale…
LA MORT – … c’est tout sauf du changement.
KANDID – Les revalorisations des soignants, des enseignants, de tous ceux qui sont soumis à des restrictions budgétaires…
LA MORT – … rien ne bouge.
KANDID – Les politiques environnementales…
LA MORT – … rien ne change…
KANDID – … mais on vote bien des lois de sécurité  !
LA MORT – C’est normal, on enclenche de l’action pour passer en force le deuil. Judith Butler cite les dirigeants américains qui bien vite après le 11 septembre disent qu’il faut « bannir la mélancolie » et cesser de pleurer les morts.
KANDID – mais toi aussi, tu pourrais en profiter pour te « réinventer », comme on dit ?
LA MORT – Jamais de la vie !