Françoise Lavocat : Un essai-fiction au pays des personnages

Dante s'abreuvant au fleuve Eunoé, détail d'une illustration de Gustave Doré

Les lecteurs (et lectrices !) ont toujours aimé rêver au devenir des personnages de leurs fictions préférées, autour et au-delà de ce que les récits qui nous les présentent ont pu nous en dire : les imaginer dans leur vie quotidienne ou dans d’autres aventures, les faire se rencontrer pour mieux les apparier en fonction de nos désirs, se les représenter dans l’enfance ou la retraite – et nombre d’œuvres n’ont pas manqué d’explorer ce penchant, pour dénoncer hier l’irrésistible attraction de la vie romanesque, dans Don Quichotte de Cervantès (1605-1615) ou le Voyage en Romancie de Guillaume-Hyacinthe Bougeant (1738), ou plus récemment pour exalter les pouvoirs de la « métalepse », cette capacité toute fictionnelle à traverser les frontières ontologiques pour sortir de l’écran ou entrer dans le livre, dans La Rose pourpre du Caire de Woody Allen (1985) ou la série Thursday Next  de Jasper Fforde (depuis 2001).

Mais personne sans doute (c’est dire l’exploit) n’était allé aussi loin dans ce sens que Françoise Lavocat, grande théoricienne de la fiction et de ses personnages, autrice notamment de Fait et fiction, pour une frontière (2016), ici lancée à son tour dans l’exploration des contrées imaginaires : « les personnages rêvent aussi », nous dit-elle, pour qui elle crée toute une constellation de planètes (car les personnages historiques ou les entités sacrées ne sauraient coexister avec leurs homologues fictifs…), et une délicieuse géographie où par exemple les noms des villes déclinent autant d’avatars de la licorne dans les folklores du monde, en hommage à l’animal symbole du pouvoir des illusions humaines. Les personnages – plus de 400 figurent dans un répertoire final qui permet d’identifier ceux dont l’origine nous resterait inconnue – y coulent des jours heureux voués au divertissement et à la réflexion… jusqu’au jour où une mystérieuse disparition lève le voile sur les tentatives de personnages peu recommandables pour ouvrir la voie à un changement de leur statut et à des négociations plus directes avec les publics, via le jeu vidéo par exemple.

Dans une collection chez Hermann, « Fictions pensantes », qui semble faite exprès pour accueillir un tel hapax, Françoise Lavocat se joue des frontières entre genres littéraires, haute et basse culture, canons historiques et innovations techniques, récit et vulgarisation : elle ressuscite les traditions un peu oubliées de l’essai-fiction, du conte philosophique (pour l’exposé des nuances théoriques qui président au gouvernement de la planète Fiction, actuellement sous la présidence de M. Pickwick) et surtout du « dialogue », très illustré par les philosophes et rhétoriciens antiques et encore jusqu’à la période classique. Le prince Fan-Férédin (du Voyage en Romancie) débat ainsi, dans une série de chapitres égrenés au fil du texte, avec d’autres personnages férus de réflexivité (Emma Bovary, Marc Ronceraille…), de grandes questions théoriques actuelles et même brûlantes, comme la responsabilité de l’auteur (faut-il chasser Woody Allen des programmes d’études ?) ou la reader response (jusqu’où est-ce l’interprétation, la réception, qui font l’œuvre ?). Le dispositif présente le grand intérêt, dans un contexte de controverses toujours plus nombreuses (le prince charmant est-il coupable d’agression sexuelle sur la Belle au Bois dormant ?), de permettre de présenter les positions théoriques de manière nuancée, comme autant de points de vue parfaitement argumentés, sans raccourcis ni simplification.

Constamment brillant, pétillant d’intelligence et d’humour, le court volume se lit avec une grande facilité, et le sourire aux lèvres. Françoise Lavocat n’oublie aucun personnage tout en évitant chaque fois le name dropping pour happy few, à la fois parce qu’un appareil critique final est là pour guider ceux et celles qui le souhaitent (avec répertoire, index et making-of rendant aux théoriciens les positions qui leur appartiennent), et aussi parce que l’érudition de l’universitaire est un modèle d’ouverture, qui inclut par exemple une très bonne connaissance de l’importance actuelle acquise par les personnages de manga ou les créatures de fantasy : leur ballet sur les rives du fleuve Eunoé constitue ainsi un morceau de bravoure à ne pas manquer !

Spécialistes comme simples amateurs de belles histoires trouveront donc leur plaisir à mieux comprendre, au fil d’un texte qui en fait les ressorts d’une aventure ontologique, les différentes conceptions des personnages et le rôle partagé des différents acteurs qui leur donnent vie, ou encore à se poser des questions auxquels on n’avait pas toujours songé : ainsi, qui se soucie du sort des personnages sans nom, bataillon de soubrettes ou foule de soldats anonymes ? ne sont-ils pas encore moins bien lotis que les personnages réduits à une initiale, les Mme de V. et autres comtes de M. – combien de A., combien de Z. (dans Matrix) pour un célèbre K. ou une Histoire d’O. ? J’avoue un faible pour le quotidien domestique des habitants de la capitale, ici saisis au saut du lit :

« C’est un matin comme un autre à Shadavar (…) Jane Eyre et Rochester sirotent leur café en souriant ; Mademoiselle Else repasse ses robes ; Anna Karenine feuillette l’annuaire des trains ; Obi-Wan Kenobi fait des élongations et le Vicomte de Valmont, adepte du yoga, est déjà en position du lotus. Oblomov a failli se lever ; les Jésus enlacent leur Marie-Madeleine… ».

Un formidable chapitre nous propose aussi de suivre, comme un jeu télévisé prisé des habitants de la planète Fiction, les meilleurs enquêteurs (tels Maigret ou Chen Cao) tenter de résoudre les grandes énigmes de la littérature ! Un des sections s’intitule « Pour l’amour de la fiction », et c’est bien de cela qu’il est question – de l’intérêt passionné que nous portons à ces créatures sorties de notre imagination (pour aller où ?), de l’excitation, à la fois joyeuse et sérieuse (ludique !) que nous procure la spéculation à propos des histoires que nous inventons. Françoise Lavocat leur rend un superbe hommage, d’une plume où pointe toujours le bel enthousiasme qui naît du savoir et de la volonté de le partager.

Françoise Lavocat, Les Personnages rêvent aussi, Hermann coll. « Fictions pensantes », juin 2020, 278 p., 24 € — Ici l’entretien que Françoise Lavocat a accordé à Christine Marcandier