La pensée de Martin Heidegger (1889-1976) insiste singulièrement dans le paysage philosophique et intellectuel. Les éditions Gallimard poursuivent leur publication régulière de ses œuvres – plus d’une centaine, toujours en cours de traduction en France – avec L’histoire de l’estre, un double traité d’aphorismes et de pensées, rédigé entre 1938 et 1940. Nous avons souhaité aller au plus près du texte dans un grand entretien avec le professeur émérite Pascal David, traducteur historique de Heidegger, qui a travaillé sur cet ouvrage.

Une rare splendeur : tels sont les mots qui viennent à l’esprit après avoir achevé la lecture du troublant premier roman de Sara Mychkine, De minuit à minuit qui vient de paraître au Bruit du Monde. La jeune romancière y raconte l’histoire tragique d’une femme perdue sur la colline du crack à Paris, qui écrit à sa fille et qui, dans sa lettre infinie, lui lance un appel désespéré.

Lauren Groff vient de signer le puissant Matrix, récit centré sur la figure de Marie de France, qui bouleverse les codes de la biographie comme du roman historique et enchevêtre les mondes médiévaux et contemporains, jusque dans sa langue. Le 1er février dernier, Carine Chichereau, traductrice de Matrix comme des précédents livres de Lauren Groff, a interrogé l’autrice sur la genèse de ce roman comme de Marie, femme de lettres, femme indisciplinée et comme surgie de ses livres antérieurs.

Récit qui se tient sous la ligne des sables du récit impossible, chant de l’effacement, des mots qui refluent vers le silence, dispositif mémoriel creusé par l’oubli (dispositif veillant à ne pas forclore l’oubli), troué par la blancheur d’Alger, Page blanche Alger laisse l’enfance, la mère défunte, l’Algérie, Mohammed, les Arabes massacrés durant la guerre d’Algérie se dire eux-mêmes. Les phrases qui se posent se voient soumises au tropisme du dépeuplement, de la clandestinité de vies, d’une langue taillant « la biographie d’une absence ».

À l’occasion de la publication de son premier roman en France, Ce que Majella n’aimait pas, l’autrice nord-irlandaise Michelle Gallen a répondu, pour Diacritik, aux questions de sa traductrice, Carine Chichereau à la librairie Le Divan, le jour-même de la parution du livre, le jeudi 5 janvier, aux éditions Joëlle Losfeld.

Essai sur le quartier des Marolles, à Bruxelles, le livre de Véronique Bergen est aussi une réflexion politique sur l’urbanisme, une réflexion esthétique sur les conditions de vie, un parti-pris pour des modes de vie alternatifs, créatifs, résistants. Retraçant l’histoire et les engagements de ce quartier, dessinant ses caractéristiques sociales et culturelles, Véronique Bergen écrit également, en filigranes, les lignes d’une poétique qui serait la sienne, comme elle écrit les contours d’un monde désirable qui n’a rien à voir avec le monde promu et mis en place par le néolibéralisme actuel inséparable d’un laminage des corps, des esprits, des dissidences, des rêveurs d’autres mondes. Entretien avec Véronique Bergen.

Indéniablement, avec Au NON des femmes qui vient de paraître au Seuil, Jennifer Tamas publie-t-elle un essai aussi important que stimulant que chacun se devrait de lire. Car, portée par la rupture que constitue MeToo dans nos vies, la professeure de littérature d’Ancien Régime aux Etats-Unis interroge avec vigueur et acuité les classiques du classicisme pour les libérer du regard masculin – et pire que du regard : des discours, des lectures. Ainsi il s’agit ici de retracer l’histoire des refus et le chemin d’invisibilisation des autrices, des héroïnes afin d’offrir aux lectrices et aux lecteurs les lignes historiques, neuves, d’un matrimoine restauré. De la galanterie, assimilée à tort à une culture du viol jusqu’aux figures mythologiques mises en scène par Racine questionnant le consentement, Tamas ouvre de nouvelles perspectives de recherche. Autant de pistes que Diacritik ne pouvait manquer d’évoquer avec l’essayiste le temps d’un grand entretien.

Décidément, la collection « Le Mot est faible » chez Anamosa s’impose comme l’indispensable boîte à outils pour penser le temps présent, une nécessité critique qui ne peut que s’imposer à la lecture de chacun des titres parus. Après Universalisme de Mame-Fatou Niang et Julien Suaudeau publié l’an passé paraît ces jours-ci un autre essai magistral et tout aussi important : Décolonial de Stéphane Dufoix. Le professeur de sociologie s’interroge ici sur l’usage des mots « décolonial » et « décolonialisme » dans le débat public, la manière dont ils se monétisent et se démonétisent pour rejoindre des lignes de fracture politique et intellectuelle majeures de notre contemporain. Dans cet essai d’un engagement académique, questionnant l’ethnocentrisme, s’affirme le désir d’un nouveau dialogue critique, résolument décentré. Autant de pistes de réflexions que Diacritik esquisse avec son auteur le temps d’un grand entretien.

Indubitablement, Une histoire du vertige de Camille de Toledo, qui paraît chez Verdier, s’offre comme l’une des plus remarquables et stimulantes réflexions de ces dernières années. Livre adressé, narration des narrations, Une histoire du vertige revient, à la lumière de la littérature, sur nos temps présents pour comprendre ce vertige, ce sentiment d’effondrement par lequel l’homme détruit ses appuis terrestres. Essai écopoétique, Une histoire du vertige dresse le sombre tableau des fictions qui ont confisqué le monde et ont fini par le détruire. Peut-être s’agit-il ici d’un essai de critique épique, premier du genre et ouvroir potentiel à un renouveau critique. Autant de perspectives ouvertes par un grand entretien avec Camille de Toledo autour de ce livre clef.

Autant le dire sans attendre : Chiffre d’Olivier Martin, qui vient de paraître chez Anamosa, est un essai tout aussi stimulant qu’important sur la place des chiffres dans nos sociétés. Stimulant en ce que le sociologue et statisticien poursuit ici sa réflexion sur la puissance des chiffres, leur histoire et le rapport de force social qu’ils peuvent installer sous couvert de neutralité. Important en ce que l’essai offre, au-delà de la vérité irréfutable que les chiffres souhaiteraient imposer, une ouverture politique où les chiffres se voient ressaisis dans leur capacité critique. Autant de questions politiques et sociales qu’à l’heure des violentes politiques néolibérables comptables, Diacritik ne pouvait manquer d’aller déchiffrer en compagnie du sociologue.

Avec La Sainte de la famille, Patrick Autréaux signe sans doute son plus beau texte, le plus vibrant, le plus mystique. Après l’éclatant Pussyboy, un des récits les plus importants de ces dernières années, l’écrivain poursuit chez Verdier une quête autobiographique qui se fait cette fois involutive. C’est peut-être même uniquement l’histoire d’un trou : celui que provoque la mort de sa grand-mère qui ravive en lui le désir d’écrire l’histoire sensuelle entre toutes de Sainte Thérèse de Lisieux. Pour saluer l’un des romans majeurs de cette rentrée d’hiver, Diacritik ne pouvait manquer d’interroger le romancier le temps d’un grand entretien.

Un choc, une fulgurance, un récit magistral : voici les quelques mots qui viennent immédiatement à l’esprit pour qualifier le puissant premier roman de Pauline Peyrade, L’Âge de détruire qui parait cette rentrée d’hiver chez Minuit. Récit d’une rare violence, L’Âge de détruire offre à la première personne la vie de la jeune Elsa qui vit seule avec sa mère, abusive. Loin de l’image stéréotypée de l’amour maternel, le roman offre une odyssée sensorielle et matérielle d’une relation mère-fille travaillée par la lente et inexorable destruction. Après les récits remarquables de Blandine Rinkel puis d’Emma Marsantes, Pauline Peyrade offre au contemporain une rare intelligence de l’époque Post MeToo. Autant de pistes de réflexions que Diacritik ne pouvait manquer d’évoquer avec la romancière et dramaturge le temps d’un grand entretien.