Mohammed Kenzi : « une ouverture inespérée sur d’autres horizons que le crayeux et grisâtre univers du bidonville » (La Menthe sauvage)

Mohammed Kenzi, La Menthe sauvage, détail de la couverture @ éditions Grevis

Publié en 1981, La Menthe sauvage de Mohammed Kenzi est longtemps demeuré épuisé jusqu’à sa réédition en 2022 aux éditions Grevis. Témoignage d’une immigration en France pendant la guerre d’Algérie et d’une adolescence dans les bidonvilles autour de Paris, La Menthe sauvage est également un livre d’apprentissage politique. En même temps que les violences racistes et policières subies quotidiennement dans le bidonville, Kenzi raconte sa participation aux luttes étudiantes. Entretien de Patrick Lyons avec l’auteur, sur l’origine de son livre comme autour ses expériences qu’il raconte.

Vous avez publié La Menthe sauvage en 1981. Pourquoi avez-vous décidé d’écrire ce texte sur votre adolescence en bidonville (et au-delà), et pourquoi à ce moment précis ? Quelles sont les origines de ce texte ?

J’ai commencé à l’écrire avant 1981. Les éditions du Seuil étaient intéressées tout au début, Olivier Rolin qui était en charge du manuscrit voulait que je retravaille certains passages, avant de renoncer à sa publication, pour des questions de quota éditorial paraît-il.  J’ai continué à travailler dessus, sans renoncer à certains passages. J’ai voulu prendre une liberté de ton, écrire avec mes propres mots la vie de l’intérieur du bidonville, la période coloniale en faisant le lien avec la France et le pays du soleil comme aurait dit Guy Maupassant, sans faire de concessions.  À ce moment-là, les récits sur l’immigration étaient le plus souvent écrits par des sociologues, des journalistes, ils parlaient des conditions sociales, rarement des violences domestiques, policières, des contradictions de la communauté, des parents vis-à-vis de la culture française, des projections et attentes des parents de la décolonisation et de l’indépendance algérienne. Pour ma part, j’ai dû régulièrement me confronter à ma famille, à la communauté, aux grands frères et aux copains pour prendre une direction à l’opposé des attentes familiales et communautaire.

Pourquoi écrire ce récit ? Je ressentais le besoin à une période de ma vie de faire le ménage, d’écrire mon vécu, ma vie, les désillusions et les espérances déçues, une trajectoire particulière, singulière. Avec le temps, c’était devenu un besoin, une nécessité absolue de laisser une trace de ce vécu, mais de l’écrire moi-même, de faire part de mon propre malaise avec mes propres mots, de dire mon parcours, mon histoire de vie si singulière soit-elle, sans laisser à un autre le soin de le faire à ma place… J’ai toujours été déçu par les écrits lisses sur cette période, une vue de l’extérieur sur nos misérables vies d’immigrés, d’étrangers. Après la prison, l’expulsion, l’exil, la naissance de mes filles, j’ai voulu laisser quelques bribes visibles de cette vie-là, ne pas laisser au caveau le soin de faire le ménage, de faire disparaitre une partie de ce vécu à Nanterre, en France. C’était ma manière à moi de remercier la vie, d’être encore vivant, après avoir vécu sur le fil du rasoir.

Vous dites être déçu par les récits qui traitent de la question de l’immigration en France pendant la période où se déroule votre livre. Quand vous évoquez la ‘vue de l’extérieur’ de ces récits sur vos ‘misérables vie d’immigrés, d’étrangers’, je pense naturellement aux bidonvilles, qui attiraient beaucoup d’attention dans la presse française où ils étaient présentés comme des nids de crime insalubres et dangereux. On sait que c’était le contraire, et que les bidonvilles étaient très sévèrement surveillés par la police surtout dans les années 60. Pouvez-vous parler un peu de votre vie dans ce bidonville, et de vos expériences de la police française ? 

La vie à l’intérieur du bidonville était particulièrement rude. Au début les baraques étaient en bois, tôles et papier goudron. Ça faisait l’affaire en guise de toit. Durant l’automne et l’hiver, on se retrouvait souvent les pieds dans l’eau et la boue. Les baraques étaient accolées les unes aux autres, ce type de construction évitait la déperdition de chaleur durant les périodes d’intempéries. Le reste du temps, les parois de séparation de celles-ci étaient bien trop fines pour garder un quelconque secret. Il fallait faire avec la promiscuité, les conflits, les bagarres qui se déroulaient à l’intérieur de la baraque même, quant à l’intimité, elle était presque inexistante du fait de la fragilité de l’habitat. Dans cette cohabitation forcée tout se savait, les bonnes choses comme les mauvaises. Il n’y avait pour ainsi dire pas de secrets entre les voisins les plus proches. Cette promiscuité quasi permanente au lieu de faire l’objet de replis, de rejets, ce fut tout le contraire, cela a permis de tisser des liens puissants et forts entre les diverses familles du bidonville, surtout entre femmes. Nos mères trouvaient certainement là une consolation à leur malheur en s’entre-aidant. Il y avait une certaine solidarité dans ce malheur, cet exil loin du pays d’origine surtout chez les femmes. Les conditions de vie étaient quasi précaires pour tous. Il y avait de l’entraide, c’était l’élément essentiel pour survivre dans ce ghetto, il soudait malgré la disparité des origines de ces habitants.

Plus tard, l’espace devenait plus restreint, la coquille de noix que nous avions ne suffisait plus à contenir tout son monde. Il faut dire que nous étions passés de six individus à douze âmes en quelques années. C’était le cas de plusieurs familles du bidonville. Il a fallu pousser les murs, agrandir les baraques pour ne pas étouffer. Ça se faisait discrètement, en commun pour échapper à la vigilance de la brigade Z qui était chargée de veiller à ce que l’extension du bidonville ne prenne pas l’ascendant sur le voisinage pavillonnaire proche. Parfois, elle fermait l’œil, mais de temps en temps, elle détruisait une baraque ou deux pour l’exemple. Chez moi, mon père qui était maçon avait réussi à pousser les murs de la baraque, en quelques mois de nuit le parpaing et le béton avaient fait leur apparition comme les sols en dur. De nouveaux matériaux étaient en vogue pour vivre plus à l’aise sans avoir continuellement les pieds dans le bouillon.

Quant au rapport avec la police… Dès le début, la police était quasi omniprésente dans notre vie. Avant l’indépendance du pays du soleil nos parents y étaient confrontés, qu’il s’agisse de brutalités, de sévices ou de peurs. Quand le conflit s’est intensifié, les ratonnades, les noyades sont devenues trop visibles pour être ignorées. Après l’indépendance, la police de Nanterre a longtemps maintenu la pression sur le bidonville, les tensions étaient visibles, palpables. Lors de leurs interventions, les policiers usaient facilement de gifles, d’insultes et de brimades.Les term es et propos employés étaient souvent bicots, ratons, bougnoules, etc., c’était humiliant surtout lorsqu’il n’y avait pas de raisons. J’ai toujours eu le sentiment que cela était injuste, et que cette forme d’injustice ne devait ni exister ni être légitimée. À l’adolescence, les rapports de force ont vite changé. Je prenais des coups, mais dès que l’occasion se présentait, je les rendais. Plus tard, durant la période gauchiste, le conflit entre la police et nous était des plus violents, les rapports se sont détériorés assez rapidement, les conflits étaient plus fréquents. Il faut dire que les policiers du commissariat de Nanterre, leur chef Jersey en tête, n’étaient pas des tendres. Avec les jeunes du bidonville et ceux des cités voisines, ce n’était pas l’insurrection, mais ça s’en rapprochait gentiment. Dès que l’occasion se présentait, nous leur rendions la monnaie de leur pièce. Ils nous considéraient comme des enfants perdus, des moins que rien, des sauvageons, des êtres incompatibles avec la société française. Nous étions juste bons pour finir en prison ou dans un charter pour le bled, cette politique a accentué les mauvaises pratiques de la police et a creusé le fossé. Celui-ci perdure aujourd’hui…

Vous évoquez la période gauchiste… dans votre livre vos rencontres avec des étudiants à Nanterre jouent un rôle central dans le développement de vos perspectives politiques. Pouvez-vous parler un peu de ces rencontres et de vos rapports avec des étudiants militants ?

Il y eut une rencontre fortuite avec Jacques Barda. L’accès à l’enceinte de l’université après que le mur est tombé. Une rencontre improbable avec les étudiants et le mouvement maoïste. Je n’avais aucune notion des enjeux ni des divers mouvements existant alors, que ce soit dans l’université ou en dehors. Cette période fut pour moi une ouverture, une fenêtre sur un monde que je ne connaissais pas, existant à 100 m du bidonville ou j’habitais. Instinctivement, j’ai choisi de suivre VLR, Vive la révolution, un groupe plutôt festif, Mao-spontex. Là, j’ai fait la connaissance de Richard Deshayes, Roland Castro de loin, Jacques Barda et Annette Lévy et tant d’autres personnes de cette mouvance et aussi de la bande des Marguerites, une cité proche. Cela m’a permis une ouverture inespérée sur d’autres horizons que le crayeux et grisâtre univers du bidonville. Ce fut une expérience enrichissante avec des rencontres improbables qui me permirent de quitter mon  lieu de vie, ma communauté, ma famille. C’était une période où TOUT me semblait possible, vivre, aimer à se saigner les veines. Je n’ai pas de regret, parce que j’ai croisé le chemin d’êtres géniaux, pleins de vie, qui espéraient non pas changer le monde, mais du moins changer la vie, vivre autrement, croire à autres choses que boulot, métro, dodo.

Je n’ai pas de regrets ni d’amertume. J’ai grandi dans un sillon particulier qui m’a permis de sortir vivant de toute cette période. Les gauchistes ne m’ont pas plus déçu que ma communauté. Quand je dis que j’ai failli mourir du gauchisme… c’est que j’étais arrivé à un stade où j’aurais pu basculer dans la violence, dans une sédition mortifère. J’aurais pu partir en Palestine comme mon ami Guy mort là-bas en terre inconnue, mourir dans un coin de rue rattrapé par une balle perdue, finir à l’asile ou tomber dans la drogue et l’alcoolisme comme tant d’autres personnes à avoir vécu cette histoire. J’ai renoncé à cela, parce que la vie en valait la chandelle, ça valait la peine de se battre, de respirer, de sourire à une fille et d’avoir en retour un sourire complice. Après tout cela, les gauchistes sont devenus ce qu’ils ne voulaient surtout pas être, des technocrates, des journaleux, avocats, chefs d’entreprise. Ils sont rentrés dans les clous pour se mettre au service de la société qu’ils dénonçaient. Certains et certaines tirent maintenant sur la planète qu’ils avaient espéré féconder jadis, rendre juste, ils crèchent à nouveau au cœur du système qu’ils avaient rêvé de défaire. 

Comment voyez-vous la republication de votre texte et son sujet résonner avec les lecteurs et la politique aujourd’hui en France et au-delà ? Je pense, par exemple, à l’expansion de la mondialisation, à l’intensification de l’immigration, à la propagation de l’économie informelle du logement, au racisme, à la guerre, etc.

Ça a été tout d’abord une surprise après tant d’années, tout cela est dû sans doute au livre de Victor Collet, Nanterre, du bidonville à la cité. Celui-ci a tout fait pour que ce livre reparaisse en France où il n’a pas eu d’échos. Bien sûr, j’étais content et satisfait que La Menthe sauvage ait cette chance de vivre une seconde vie, après avoir complètement disparu. Les Éditions Grevis ont sans doute pris un risque, mais il semble que ce fut un pari gagnant, puisque le livre, couplé avec celui de Victor, a été bien accueilli par un certain public. Désormais il voyage d’un pays à l’autre avec de bons retours. Je pense qu’il est toujours d’actualité… vu la politique française vis-à-vis de l’immigration venant d’Afrique du Nord et leurs enfants. Le rejet, la discrimination, l’arbitraire, le racisme, les violences sont toujours là, des années après les luttes menées par la première génération dite sacrifiée, la deuxième avec la marche des beurs, la troisième continue à souffrir des préjugés, du racisme. S’ajoutent à cela les identités nostalgiques de l’appartenance, la recherche identitaire, l’islam, le terrorisme, les extrêmes s’ancrent dans le rejet, la stigmatisation etc.

La mondialisation a eu pour effet de libéraliser le marché. Il faut croire que cette mondialisation n’est bonne que pour les échanges commerciaux, la finance et l’économie de marché… pour les humains, en revanche, les frontières restent visibles, présentes et toujours aussi difficiles à franchir pour certaines populations. Ouverture pour les capitaux et fermeture pour l’humain.  Bien sûr le numérique a pris le dessus, Internet a ouvert des champs que les populations s’approprient et tant mieux, les réseaux fleurissent, la parole se libère, tout est à portée de main ou presque. Les extrêmes reprennent de la voix en surfant sur les incohérences, les faiblesses des États, des systèmes politiques en s’appropriant le terrain lâché par la gauche d’antan. Entre une politique migratoire ambiguë (alors que la balance migratoire n’est pas plus en hausse que par le passé), les extrêmes en vogue, le chômage, la crise économique, les gilets jaunes, le dérèglement climatique, le covid, les guerres, la guerre à la porte de l’Europe… Le climat est à la politique sécuritaire, le repli refait surface en broyant les plus faibles de la société. La France n’échappe pas à cette donne, le monde est devenu un miroir où défilent riches et pauvres, où chacun joue un rôle défini, c’est la société du spectacle permanent, il n’y a pas d’entracte, pas de zone de repos, le nouveau logiciel semble nous mener à une uberisation des sociétés. La gentrification s’intensifie, airbnb déloge des pans entiers des quartiers, en tuant la vie de ces quartiers, les commerces de proximité disparaissent remplacés par les grosses enseignes. Les bas revenus, les chômeurs, les sans-abris paient la facture de cette politique-là.

Les guerres, la faim, le dérèglement climatique poussent des populations à chercher ailleurs de quoi survivre. Les plus riches accumulent des fortunes et les plus pauvres tirent la langue, meurent de famine ou se noient en mer. Je me demande parfois si nous méritons cette planète après tout ce qu’on lui fait subir. Il faut rester optimistes, les générations futures nous feront peut-être mentir. Je crois que l’obsolescence est déjà intégrée, ce logiciel ne fait que la précipiter, ce monde se prépare déjà à la disparition de l’homme, à vivre sans nous.

Mohammed Kenzi, La Menthe sauvage, éditions Grevis, juin 2022, 166 p., 12 €