Francie a huit ans lorsque sa vie bascule : la dépression de sa mère s’aggrave au point que la petite fille devra désormais vivre chez son oncle et sa tante. Dans Un papillon, un scarabée, une rose, qui vient de paraître aux éditions de l’Olivier dans une sublime traduction de Céline Leroy, Aimee Bender suit la vie de de son personnage, devenant adulte dans une forme d’exil à son enfance, construisant un univers de fantaisie propre à contrer la dureté du réel. Comme dans tous les livres de la romancière américaine, le lecteur se voit plongé dans un univers qui articule la poésie de l’imaginaire et la terrible acuité d’une attention au présent, quand celui-ci déraille.

En épigraphe de son premier roman, Conversations entre amis, Sally Rooney citait Frank O’Hara : « En temps de crise, nous devons tous à nouveau décider, encore et encore, qui nous aimons ». Lire Normal People, deuxième roman de la romancière irlandaise, revient à comprendre combien cette citation s’offrait, sans doute, comme le programme même d’une œuvre et à venir : être la romancière des crises intimes comme collectives, de nouveaux codes amoureux comme politiques et romanesques, de ce que serait l’incertaine « normalité » contemporaine.

Dans En France (2014), Florence Aubenas rappelait cette question constamment posée aux journalistes par leurs lecteurs : « pourquoi cette histoire et pas une autre ? » Chaque fois, répond-elle, « un événement », « incendie ou élection, meurtre ou mariage, peu importe, quelque chose ». Et le reportage surgit « dans cette zone d’opacité-là, entre des questions et des réponses qui ne coïncident pas ». Ainsi est né L’inconnu de la poste, enquête de six ans sur un fait divers saturé de questions sans réponses.

Les éditions de l’Olivier ont été fondées en 1991, elles fêtent donc leur 30 ans en cette drôle d’année 2021. On pourrait regretter que la pandémie mondiale contraigne voire interdise encore rencontres en librairies, colloques et autres événements qui auraient pu émailler ce formidable anniversaire. Mais le contexte si particulier qu’un virus donne à nos vies dit aussi ce qu’est la littérature : un rempart, une évasion, un repère. Et c’est bien ce type de littérature, française comme étrangère, que publie et transmet la maison d’édition d’Olivier Cohen, depuis désormais trois décennies.

L’œuvre de Jonathan Franzen s’équilibre entre romans et essais. L’écrivain a expliqué dans le bel entretien qu’il a récemment accordé au magazine Society qu’« écrire de la non-fiction (l’a) libéré en tant que romancier ». Cette articulation fiction/non fiction dit surtout un rapport au monde, la nécessité de le saisir non seulement en l’inventant et le représentant mais en déconstruisant ce qui se trame et se construit. C’est ce que montre magistralement Et si on arrêtait de faire semblant ? qui ne peut être réduit à une collection d’articles engagés ou à un recueil de récits mais repose sur leur complémentarité féconde, seule à même de dire le « monde technocapitaliste étrange » dans lequel nous vivons.

L’urgence est là et le constat de Jonathan Safran Foer sans appel : nous sommes pleinement engagés dans une crise sans précédent, extinction des espèces, dérèglement climatique, catastrophes majeures liées à nos modes de vie, de consommation et d’alimentation.

L’une des signatures de Diacritik est sans doute la place accordée aux grands entretiens : qu’ils soient écrits ou filmés, ils laissent se déployer la parole des auteurs et créateurs, sans aucune contrainte d’espace ou de temps. L’été peut être l’occasion de (re)découvrir ces interviews. Aujourd’hui, Jonathan Safran Foer rencontré par Christine Marcandier, à Paris, au moment de la parution de Me Voici, aux éditions de l’Olivier, dans une traduction de Stéphane Roques.

« Ce qui reste, les poètes le fondent » clamait, on s’en souvient, Hölderlin en des termes confiants mais hagards. Nul doute qu’un tel vers, qui se propose d’œuvrer à ce qui demeure contre toutes les destructions, pourrait servir d’exergue lumineuse à une exploration des périphéries qui circonscrivent la ville.

Faut-il manger les animaux ? telle est la question percutante posée en titre de la traduction française (2011) du livre de Jonathan Safran Foer, Eating animals (2009), un essai publié parce qu’« il faut chercher un moyen de mettre la viande au centre du débat public, de la même façon qu’elle se retrouve bien souvent au centre de nos assiettes ».

« Vision d’orage », non dans les « ruines du vieux Rome », mais en Louisiane, sur l’Isle de Jean Charles et à La Nouvelle-Orléans, dans New York et sur les côtés du New Jersey, avec Laurent Gaudé, Frank Smith, Nathaniel Rich et Richard Ford, ouragans littéraires. Dans chacun de leurs textes, « le tonnerre résonne », « tourbillonne ». « Comme un ouragan », la tempête en nous, en somme.