Débrouille-toi avec ton violeur, c’est le titre saisissant du dernier livre de l’édifice post-exotique, une œuvre littéraire singulière qui se déploie sous plusieurs signatures : Volodine, Kronaeur, Draeger, Bassmann en sont les manifestations les plus connues, jusqu’à ce jour où le post-exotisme s’ouvre à une nouvelle signature, Infernus Iohannes. Derrière cette signature, l’idée fictionnelle d’un collectif d’écrivain : l’effacement de l’individualité derrière l’idée poétique et poétique du groupe.

Signe de la nécessité des comparatismes, quand ils ne sont pas aplatissement des singularités linguistiques et culturelles mais appel à à des croisements, si les littératures européennes s’inspirent de la littérature étasunienne, certains auteurs américains reviennent aux fondamentaux du roman européen des XIXe et XXe siècles. Non pas seulement du côté des fresques sociales ou familiales ou d’une tension productive du réel et de la fiction, mais dans une fascination soulignée pour le cycle romanesque. Dernier exemple en date : Jonathan Franzen dont les éditions de l’Olivier publient Crossroads, dans une traduction d’Olivier Deparis, et premier volume de ce qui sera sans doute une trilogie, A Key to All Mythologies — en référence au Middlemarch de George Eliot.

Il y a d’abord le titre comme une enseigne, une monstrueuse enseigne aux promesses démoniaques, et puis il y a ensuite la masse du volume, qu’on le lise en Bourgois, Folio, ou dans la récente édition de l’Olivier : le mastodonte qu’est 2666 pourrait légitimement faire peur, par sa taille, par son projet, mais aussi par son statut de grand livre contemporain. Qu’on se rassure pourtant, sans hésiter davantage à entreprendre sa lecture, car l’une des qualités, première et magistrale, de 2666 par rapport à d’autres monstres du même acabit (qu’on pense à Outremonde, au Tunnel, à l’Arc-en-ciel de la gravité) est sa très grande lisibilité. Parler de chef d’œuvre, on le sait, est une vieille antienne, vieille rengaine que l’on met aussitôt à distance en dévoyant une époque qui célèbre à tout va des chefs d’œuvres qui n’en sont pas. Pourtant 2666 pourrait légitimement prétendre à ce titre, car il a une qualité supplémentaire qui le rend peut-être encore plus universel que ses autres comparses monstrueux : c’est un livre qu’on peut lire.

Cette rentrée 2022 se caractérise sans doute par la puissance des premiers romans qui s’y dévoilent : Tenir sa langue de Polina Panassenko, aux éditions de L’Olivier, ne déroge pas à cette règle impromptue. Dans ce récit aux accents autobiographiques, Polina, la narratrice, cherche un beau jour de sa vie d’adulte à récupérer son prénom russe qu’à sa naturalisation française, l’État Civil a francisé en Pauline. S’ouvre alors un texte qui, interrogeant la langue et l’accent, sonde le départ de la Russie à l’horizon des années 90, l’arrivée en France, à Saint Étienne. Une telle puissance d’évocation ne pouvait manquer d’ouvrir des questions que Diacritik est allé poser à la jeune romancière, d’ores et déjà l’une des révélations de cette année.

Depuis bien des années, l’Afrique du Sud donne à la littérature mondiale des romanciers d’envergure. Nous avons lu et aimé ceux qu’entraînent dans leur sillage John Maxwell Coetzee ou Nadine Gordimer. Nous n’avions jamais découvert jusqu’à aujourd’hui Damon Galgut, ce natif de Pretoria. Nous venons de réparer l’oubli en question avec La Promesse, Booker Prize 2021, un copieux roman de 300 pages s’étendant sur trois décennies à cheval sur deux siècles et évoquant le déclin d’une famille protestante et blanche.

Toute rentrée littéraire offre de nouvelles voix, des premiers romans qui imposent immédiatement un univers singulier. Parmi ces découvertes, Tenir sa langue de Polina Panassenko, récit à hauteur d’enfant comme de l’adulte qu’elle est devenue, entre rage et tendresse acidulée, qui provoque sourires et larmes. L’entre-deux est l’espace même qu’occupe ce récit, jusque dans son sujet : écrire une vie entre deux cultures, deux pays et deux langues.

On voudrait bouder son plaisir mais on n’y parvient pas : Utopia Avenue de David Mitchell, qui vient de paraître dans une splendide traduction de Nicolas Richard, s’impose comme l’un des romans parmi les plus importants de cet été – déjà par sa taille et ses massives 750 pages très serrées. Car c’est un roman d’été, c’est un roman de plage, c’est un roman qui part à la conquête du divertissement sur l’industrie du divertissement qu’est la musique pop. Car, ce roman de plage, c’est avant tout ce que les Anglo-Saxons nommeraient à propos de ce roman anglo-saxon : un page turner. Un roman dont on tourne les pages, un roman même dont on oublie les pages, qui se dévore – un roman qui oublie d’être un livre. Une question alors se pose à nous, avec insistance, à la faveur de la lecture enthousiaste et frénétique de ce livre qui se lit d’une traite : et si Utopia Avenue était le modèle même du page turner ? Comment peut-il être tenu, ne serait-ce que par curiosité herméneutique, comme le paradigme même de cette écriture qui fait fuir un grand nombre et accourir un plus grand nombre encore ?

La Vie mode d’emploi, mais à New York : un immeuble, le Preemption, est au centre de la Comédie de David Schickler, ses habitants se croisent de chapitres en chapitres, d’intrigues en intrigues, leurs histoires construisent une géographie habitée, un roman depuis les récits que sont des vies de voisinage. Le livre débute peu avant le changement de millénaire, en décembre 1999. C’est un moment de crise identitaire, culturelle mais aussi le début des journées de « Grande Débauche » initiées par Patrick Rigg.

2666, le sixième et dernier (pour l’instant) volume des Œuvres complètes de Roberto Bolaño vient de paraître aux Éditions de l’Olivier, qui à partir de 2020 a pris le relais de Christian Bourgois, son premier éditeur français. Une telle entreprise ne peut que susciter notre respect. Le lecteur francophone qui ne lit pas l’espagnol peut désormais se faire une idée globale d’un auteur majeur, à cheval entre deux siècles. Savourer une œuvre. Piocher ci et là au gré de ses envies. C’est ce que je fais depuis pas mal de temps, ayant la chance de pouvoir lire Bolaño dans sa langue originelle.

Ce sont deux petits livres qui, en un bizarre carambolage, figurent sur la même table, celle des parutions récentes, chez vos libraires.  Étrange, en effet, de lire dans le même élan Misogynie, une nouvelle de l’irlandaise Claire Keegan (traduit par Jacqueline Odin chez Sabine Wespieser) et Nous ne vieillirons pas ensemble, réédition en poche (L’Olivier) du récit largement (totalement ?) autobiographique du cinéaste Maurice Pialat. Car, même si celui-ci a été écrit voici un demi-siècle et celui-là publié en février dernier par le New Yorker, tous deux parlent exactement de la même chose : qu’attendent les hommes, la plupart d’entre eux au moins, des femmes ? Et, en refermant ces deux livres, on se dit qu’en un demi-siècle, rien n’a vraiment changé. Sauf peut-être la façon de le dire.

« Et moi, je vous souhaite impatience et révolte ! ». En 1943, dans les cinémas restés ouverts, où l’on peut un instant oublier la guerre et se tenir chaud, les spectateurs ont appris à décrypter les sous-entendus dans les dialogues, en apparence anodins, que la censure allemande a laissé passer.

Dans La mère de toutes les questions, Rebecca Solnit propose une « Brève histoire du silence », introduite par une citation d’Audre Lorde : « ce que j’ai le plus regretté, c’étaient les silences… et il y a tant de silences à briser ». Certains sont dits d’or, d’autres sont des « océans » de non-dits et refoulés, des archipels d’invisibilisation et d’inexistence… Ce sont ceux que brise l’ensemble de l’œuvre de l’intellectuelle américaine, comme dans son dernier livre, Souvenirs de mon inexistence qui vient de paraître dans une traduction de Céline Leroy aux éditions de l’Olivier, livre  d’un refus de ces étouffements et systèmes d’oppression si efficaces qu’on ne les perçoit pas ou plus. Rebecca Solnit puise dans sa propre existence pour en démonter les mécanismes, chez elle l’autobiographie est une arme de guerre.

Parmi les nombreux ouvrages que Jean-Pierre Martin a publiés, il n’en est guère qui ne se distingue pas par quelque idée insolite ou encore par tel ou tel paradoxe de départ. La dernière fois, le narrateur faisait collection, dans Mes fous, de personnages dérangés du cerveau. Mais, cette fois, il rompt vraiment les amarres. C’est qu’il prétend donner une idée des si nombreux Martin (lui compris) qui peuplent la France et le monde, fût-ce en traduction et tradition locales.

En 2002, dans Pourquoi s’en faire ?, Jonathan Franzen annonçait vouloir « écrire de la fiction pour le plaisir et le divertissement » et abandonner son « sentiment de responsabilité sociale en tant que romancier ». La déclaration pourrait sonner comme une forme de renoncement, voire une poétique déceptive, l’écrivain ne cachait d’ailleurs pas son « désespoir au sujet du roman américain ». De fait sa déclaration était liée à la prise de conscience que d’autres « médias frappants » rivalisent désormais avec le roman sur le terrain du social. C’est donc là moins un renoncement qu’une ambition immense, celle de concurrencer d’autres saisies prosaïques et instantanées du réel, ce que prouve la lecture de Freedom, initialement paru en France en 2011 (2010 aux USA) et qui nous revient dans la superbe « Bibliothèque de l’Olivier ».