Jakuta Alikavazovic

Il suffit de lire les premières pages de l’Avancée de la nuit pour savoir qu’on va vivre une expérience littéraire peu commune. Tout d’abord le phrasé de Jakuta Alikavazovic, dense et limpide à la fois, qui s’insinue lentement dans le lecteur comme l’histoire des personnages eux-mêmes, Paul, Amélia, Albers ou Louise.

L’Histoire de mes dents de Valeria Luiselli, qui paraît en cette rentrée, aux éditions de l’Olivier, dans une traduction de Nicolas Richard, est de ces romans qui échappent à toute catégorisation. Rapporter ce livre à un genre serait le simplifier à l’extrême, résumer son histoire la réduire à peau de chagrin. Son auteure elle-même échappe à toute identité simple, elle est singulière, radicalement. Si Valeria Luiselli, qui aime tant les « cartes de noms », devait être un territoire, ce serait l’ailleurs ; si elle était une langue, la littérature, tant elle joue d’hybridations, de mélanges, d’échos entre les imaginaires culturelles.
Entretien vidéo avec Valeria Luiselli et lecture critique de L’Histoire de mes dents.

Calendrier d’une avant-rentrée : le 17 août paraîtra, aux éditions de l’Olivier, dans une traduction de Nicolas Richard, Histoire de mes dents de Valeria Luiselli, première autobiographie dentaire, ou la rencontre de Borges et Plutarque, de Marcel Schwob et Michel Foucault, entre vies infâmes et vies imaginaires, texte d’une « féroce liberté » (p. 149).

A eux. 2008. 2014

En 1994, les éditions de l’Olivier publiaient Ma mère de Richard Ford. Le texte, d’une pudeur qui n’avait d’égale que sa sobriété bouleversante, était un questionnement de la filiation, entre identité et altérité. L’hommage à la mère tout juste disparue devient diptyque avec Entre eux qui vient de paraître, juxtaposant « à la mémoire de ma mère » un « au loin, je me souviens de mon père ». Le déchirement identitaire y gagne encore en intensité : « en écrivant ces doubles mémoires — à trente ans d’écart — » il s’agit pour l’auteur de rappeler qu’il a été « élevé par deux individus forts différents, chacun m’imprimant sa perspective, chacun s’efforçant d’être en harmonie avec l’autre ». Tenter de « pénétrer le passé » est pour lui « une gageure dans la mesure où ce passé tend, sans complétement y parvenir, à faire de nous ce que nous sommes ».

Jonathan Franzen
Jonathan Franzen

Jonathan Franzen l’écrivait en 1996 déjà, dans Perchance to Dream, un article publié dans le Harper’s : « Nous vivons dans une culture fortement binaire ».
Une phrase à laquelle on pense en lisant l’exergue de Purity, son dernier roman qui sort en poche, chez Points, « Die stets das Böse will und stets das Gute schafft », empruntée au Faust de Goethe (ou d’ailleurs au Maître et Marguerite de Boulgakov, même exergue), sans référent, sans non plus la question initiale :
« — Qui es-tu donc, à la fin ? — Je suis une partie de cette force qui, éternellement, veut le mal, et qui, éternellement, accomplit le bien. »

Jay McInerney a passé une semaine à Paris pour la promotion de son dernier roman, Les Jours enfuis, paru le 11 mai aux éditions de l’Olivier, dans la très belle traduction française de Marc Amfreville.
En point d’orgue, une rencontre exceptionnelle avec ses lecteurs, à la librairie Atout Livre, animée par David Rey.
Diacritik y était et a pu filmer l’événement.

Luke en rêvait, à la toute fin de La belle vie, « la ville pourrait servir de décor à une future rencontre avec Corrine ». Ce roman potentiel, déjà amorcé dans une nouvelle de Moi tout craché, Jay McInerney l’offre enfin à ses lecteurs avec Les Jours enfuis, qui paraît aujourd’hui en France dans une traduction de Marc Amfreville.
Les Calloway ont cinquante ans et des poussières, leurs jumeaux entrent au collège, leur vie de famille semble parfaite mais sous les apparences, les faits : « Les mariages sont faits de différents chapitres, et certains sont plus sombres que d’autres ». Russell peine à faire vivre sa maison d’édition et Corrine recroise Luke. Or, le lecteur de Moi tout craché le sait, « elle voulait ce qu’elle voulait. Elle voulait Luke ».
Les Calloway, saison 3 (et annonce d’une rencontre exceptionnelle avec Jay McInerney, demain 12 mai à 19h30, à la librairie Atout Livre).

New York, septembre 2001 © Christine Marcandier

Il y a des choses qui ne changent pas, qui ne changeront jamais, déclarait un personnage de Trente ans et des poussières de Jay McInerney, premier volume d’un massif romanesque centré sur les Calloway, les « fiancés de l’Amérique », émanation du New York bouillonnant des années 80. Mais, comme le sait déjà Russell, « la vie devient plus compliquée à mesure qu’on vieillit ».
Alors que s’ouvre le XXIè siècle, Russell et Corrine sont toujours là, le second tome (La Belle vie) débute, comme Trente ans, sur un dîner, le 10 septembre 2001, et si le couple a quitté son petit appartement pour un loft downtown, avec « vue magnifique sur les Tours », dès le lendemain la silhouette de New York, cette « ville existentielle », sera à jamais changée…

 

Jay McInerney

En 1992, Jay McInerney, déjà auteur du sensationnel Bright Lights, Big City (1984), publie Brightness Falls qui paraît l’année suivante en France, sous le titre Trente ans et des poussières. Ainsi s’ouvrait un cycle romanesque autour d’un couple incarnant à la fois un lieu (New York) et un moment (les eighties), Russell et Corrine Calloway que l’écrivain ne parviendra jamais vraiment à abandonner.
Saga romanesque à la manière d’une comédie humaine américaine, cycle en saisons et épisodes comme les meilleures séries télé, l’histoire des Calloway a doublé et accompagné nos existences, comme les mutations sociales, artistiques et politiques de ces dernières décennies.
Alors que paraît aujourd’hui le dernier volume en date, Les Jours enfuis, arrêt sur le tome (ou saison) 1 : les années 80 avec Trente ans et des poussières, qui ressort justement en poche, chez Points.

Étienne-Jules Marey, Marche de l’homme

Construire un livre comme un infini palais des glaces, miroitements et jeux de réflexions, démultiplication des regards, des décors : c’est sur le seuil de cette représentation que s’ouvre la Petite histoire du spectacle industriel de Patrick Bouvet, lecture de notre époque en tant que société généralisée du spectacle de masse, selon un « rythme industriel », « un mouvement qui enregistre le monde / le mécanise / et le projette ».
La démultiplication est aussi accélération, infinie, « du temps et de l’espace ». Et « le spectateur doit suivre ».

Renata Adler par Richard Avedon

Renata Adler, plume du New Yorker, n’est pas seulement une journaliste iconique, elle est l’auteur de deux livres cultes, Speedboat (1976) et Pitch Dark (1983), réédité aux États-Unis en 2013.
Les lecteurs français l’avaient (enfin !) découverte en 2014, avec la publication de Hors-Bord aux éditions de l’Olivier, dans la si belle traduction de Céline Leroy. Voici que paraît en français son second livre, sous le titre de Nuit noire, formant un diptyque discret avec le précédent, poursuite d’une Règle du jeu fascinante, un portrait oblique et fragmentaire, en écho au « we tell ourselves stories in order to live » de Joan Didion (The White Album, 1979).
Nous nous racontons des histoires pour pouvoir vivre. Mais comment ? « Est-ce que je dois y mettre les formes ou est-ce que je peux le raconter comme ça s’est passé ? », se demande la narratrice de Nuit noire.