Hélène Gaudy : « Je cherche à créer une archive du présent » (Archipels)

Hélène Gaudy, image de couverture d'Archipels © éditions de l'Olivier

On a pu lire des autobiographies par les objets — celle de François Bon, par exemple, en 2012 ou, dans une certaine mesure, Intérieur de Thomas Clerc, l’année suivante. Hélène Gaudy offre un portrait par les objets, celui de son père, artiste, poète et collectionneur fou qui rassemble ses trouvailles et archives dans un atelier-cabinet de curiosités que l’autrice aborde comme un rivage aussi secret qu’il est exposé.

Plutôt qu’un rivage, l’homme est d’ailleurs une île, une île de Louisiane qui porte le même prénom que lui, un « bout du bout du bayou », un morceau de terre en train de disparaître. Pour elle, c’est sous l’effet conjugué de la montée des eaux et des bouleversements climatiques. Pour lui, l’âge qui vient. Alors il faut tenter de retenir ce qui peut l’être, chercher dans le passé de quoi soutenir le présent. Son père, Hélène Gaudy a beau l’aimer, il lui semble en définitive assez mal le connaître. Si l’île est « fermée comme un poing », Jean-Charles préfère le partage par le jeu qu’à coups de confidences. Il dit avoir peu de souvenirs et préférer ceux des autres, enclos dans ces objets qu’il ramasse et conserve précieusement dans son cabinet de curiosités qui a fini par prendre des allures de capharnaüm. Il donne les clés du lieu à sa fille, Archipels en naît sans doute, récit en forme d’enquête et d’exploration.

Tout commence dans l’atelier paternel à Paris et, selon la forme archipélique appelée par le titre du livre, se poursuit dans d’autres lieux (Chartres, Caen, Muzainville, Menton, Oran) et d’autres temporalités, dans d’autres écritures aussi, dans les cahiers, carnets et même lettres de ce père si proche, si exposé en cet atelier et pourtant si secret. À travers ces strates et territoires incertains, c’est une cartographie intime qui peu à peu apparaît, l’écriture inversant le mouvement de l’île qui, elle, « s’enfonce sous les eaux ». À travers la figure de son père, c’est aussi l’Histoire récente que croise Hélène Gaudy, la guerre et la Résistance, les « événements » algériens, l’intime rejoignant une histoire plus collective (ou l’histoire collective donnant des clés pour tenter d’entrer dans l’histoire intime). Tout est ici toiles accumulées dans un atelier qui, déployées, deviennent pages d’un livre, tout est jeux de miroir. « J’ajoute mes îles aux siennes. Je continue sa collection »…

Mais comment dire cet homme sans l’inventer ou le figer dans un monument scripturaire ? Comment le rentre présent, à soi, aux autres et à lui-même ? Hélène Gaudy accepte de ne pas tout découvrir et son récit se tient entre désir de savoir et pudeur, entre linéarité et fragmentation, entre retenue et compulsion — les « falaises d’objets et de papiers » collectionnés, les poèmes écrits (un par jour !), composant avec l’urgence comme avec les doutes et parfois un sentiment d’impuissance.

Archipels n’est pas seulement le portrait d’un homme ou le récit de l’amour infini d’une fille pour son père — « on n’attrape pas les pères comme des papillons. Il n’y a que des instants, des éclaboussures » — mais un don et une interrogation fascinante sur les mystères de la filiation. Que transmet-on, même à travers les silences, au sein d’une famille ? Qu’accepte-t-on de donner à ses lecteurs quand on finit par décider de relier « des récits parcellaires, des destins aléatoires » ? Quelle vérité de l’autre fait-on émerger quand un assemblage différent ferait apparaître une autre vie ? L’amour comme l’écriture passent ici par le respect de ce qui en l’autre demeure inconnu.

Hélène Gaudy, Archipels, éditions de l’Olivier, août 2024, 288 p. 21 €