Manuela Draeger est une figure insaisissable, féérique, évanescente, l’une des quatre signatures publiées de l’édifice post-exotique, une œuvre protéiforme, qui emprunte au conte merveilleux, au surréalisme, au nonsense anglais, qui s’aventure dans la fausse exégèse scientifique, dans la liste de plantes imaginaires, dans des formes littéraires inventées ; une errance dans un monde d’après la débâcle, dans l’espace noir et l’onirisme, dans la puissance de la fiction – mais toujours ce lien puissant, sensuel, premier entre les derniers révoltés, les ultimes survivants, cette communauté de gestes, de désirs, de corps. Arrêt sur Enfance, qui paraît aux éditions de l’Olivier, est le dernier livre publié du post-exotisme avant ce qui sera sa conclusion, Retour au Goudron. C’est l’occasion de revenir, avec celle qui l’a suscitée, sur le parcours de cette œuvre poignante, tendre, féerique, étrange. Entretien.
Arrêt sur enfance est le dernier livre signé Manuela Draeger, et le dernier livre post-exotique avant sa conclusion. Quelle est l’origine de ce livre, à quel désir vient-il répondre ? Est-ce la même chose de conclure l’œuvre de Manuela Draeger que de conclure celle d’Antoine Volodine ?
Dans l’édifice post-exotique, mes livres occupent une place vraiment importante, presque un tiers des titres. Nous ne sommes jamais entrés en compétition entre auteurs, par exemple pour savoir qui allait prendre la parole une dernière fois, avant le quarante-neuvième titre, Retour au goudron, qui est un ensemble collectif et anonyme, et diablement performatif comme on le verra lors de sa mise en public. Je suis donc l’ultime voix publiée avec signature.
Arrêt sur enfance ne met pas un terme à l’édition du post-exotisme. S’il faut parler de conclusion, il convient de se référer à Retour au goudron.
Mais, évidemment, il n’y aura plus de nouvel ouvrage où mon nom apparaîtra sur une couverture. Pour l’instant, je n’en ressens aucune tristesse : j’ai beaucoup exploré de mondes, j’ai raconté beaucoup d’histoires, je me suis beaucoup approchée de personnages chers à mon cœur – principalement des figures féminines ou enfantines, ou adolescentes, ou insituables comme les enfants perdus d’Arrêt sur enfance –, j’ai forgé de puissantes alliances avec les animaux, avec les végétaux, et je crois avoir clairement exprimé mes conceptions politiques, métaphysiques et poétiques de l’univers. J’aurais pu revenir, redessiner, retravailler, enrichir les thèmes de mes livres publiés. Mais il faut aussi savoir se taire, un objectif que je partage avec tous mes camarades de l’aventure post-exotique.
Arrêt sur enfance semble à l’image du premier Draeger publié à l’Olivier, Onze rêves de suie : les enfants sont les protagonistes de cette aventure, ce qui reprend la focale des livres publiés à l’École des loisirs, mais le monde est résolument celui du post-exotisme et de ses cauchemars. Il s’agit d’une plongée dans l’espace noir du rêve pour rechercher la lumière, comme le Black Village de Lutz Bassmann. Que s’agissait-il de figurer à travers cette histoire ?
Vous citez Black village de Lutz Bassmann et on pourrait aussi associer Arrêt sur enfance au dernier Volodine, Vivre dans le feu : dans les trois livres, la mécanique narrative est gouvernée par une anomalie formidable du temps et de la durée : dans le livre de Bassmann, le temps s’interrompt, balbutie, hoquette. Dans celui de Volodine, le temps s’allonge, une seconde fatale se transforme en une vie entière et complexe. Dans Arrêt sur enfance, le temps ne s’écoule absolument plus, et les enfants perdus se déplacent dans un temps figé. Ces jeux sur la temporalité sont une des constantes du post-exotisme tout autant que la traversée de l’espace noir d’après la mort et ses nombreuses variantes. Des jeux, mais aussi une recherche, une exploration des possibilités qui s’ouvrent dans le récit quand les durées ne répondent plus à la logique traditionnelle, j’oserais dire à la logique traditionnelle officielle.
Les protagonistes montent une expédition onirique pour tuer le Gros, figure adipeuse qui semble à mi-chemin entre Bouddha et l’ogre ; le tuer, c’est permettre au jour d’advenir à nouveau, sorte de recommencement qui rappelle de manière dévoyée le « contrat » de Shéhérazade. Pourtant la fin du texte est ambiguë, et semble montrer que Yaki, le protagoniste, va s’en prendre à ses camarades dans une extension de sa fureur guerrière. Le sens, alors, se complexifie : comment comprendre la trajectoire de cette histoire, et cette fin amère ?
Cette renaissance du jour, ou du soleil, qui exige un sacrifice sanglant, rappelle, à mon avis, plus les rituels aztèques ou incas que les Mille et une nuits. Yaki, Tatiana, Magda doivent procéder à un meurtre, à une cérémonie assassine codifiée dont la victime est une figure qui joue un rôle bizarre dans le système d’écoulement du temps. Nuit après nuit, rêve après rêve, ce Gros doit recevoir de nombreux coups de couteau ou de sabre, jusqu’à ce qu’un bruit interrompe ce lardage lugubre et signale l’arrivée prochaine du jour. Or la mécanique n’est pas parfaitement huilée et, lorsque Yaki devient porteur de la lame, quelque chose s’enraye : du cauchemar primitif naît un nouveau cauchemar. Les ténèbres sont entrées à l’intérieur de Yaki, il est probable que le jour ne se lèvera plus, Yaki risque de perdre son statut d’assassin pour raisons religieuses et de se transformer en bourreau privé de raison. La modification de son statut intervient lors de la scène avec le « venteux », une scène particulièrement violente que j’ai traitée de façon elliptique, sans complaisance mais à travers des non-dits que Yaki se refuse à formuler. Ensuite vient le retour de Yaki au dortoir qu’il a quitté avec son amoureuse Tatiana. Celle-ci ne l’accompagne plus et il se retrouve face à Jessica-toute-belle, qui, de son côté, a perdu son statut d’enfant perdue et semble désormais avoir rejoint le groupe odieux des adultes. Là encore, j’ai traité sans réalisme, sans crudité, avec une ambiguïté salutaire, ce qui sera sans doute un carnage. Et pourquoi ?… Je peux accompagner mes personnages dans leurs méfaits à dimension magique, religieuse, mais pas quand ils agissent comme des psychopathes.
Cet entretien est l’occasion de revenir en détail sur l’œuvre entière de Manuela Draeger, et plus particulièrement son œuvre « jeunesse » publiée à l’École des Loisirs. Pendant la boule bleue est le premier livre publié à l’École des loisirs. Son ton reprend dès le début l’imaginaire du conte, cette franchise de l’enfance, ce décor fabuleux, et ses phrases qui prennent le cœur : « Elle s’appelait Lili Niagara. Et j’avais un faible pour elle. Quand je dis que j’avais un faible pour elle, cela signifie que je l’aimais passionnément, que je rêvassais à elle nuit et jour, et que je chuchotais son nom, Lili Niagara, devant les arbres dans la cour de l’école, devant mes devoirs de calcul, et pendant les interrogations écrites de géographie ou de confiserie. » Quels étaient, pour vous, l’enjeu et le désir derrière cette publication, et comment s’est-elle faite ? Y a-t-il toujours eu le désir d’écrire pour un public plus jeune, ou la chose s’est-elle décidée à travers une complicité éditoriale ? Rappelons qu’à l’époque de cette publication, Manuela Draeger n’était pas revendiquée comme un hétéronyme post-exotique…
Je n’ai pas participé à la rédaction du volume Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze, c’est un fait. Je ne fais pas partie des sept signataires qui ont affirmé ainsi l’existence de notre communauté. Toutefois, il existe dans le livre bon nombre de renvois à mes petits écrits, ainsi qu’à ma fin tragique en prison. Lutz Bassmann, qui prend la parole dans ce livre, m’attribue de nombreux textes qui n’ont pas été publiés hors les murs et ne le seront pas. N’oublions pas cette pratique ludique, ce jeu permanent, entre nous, entre nous tous et toutes, qui consiste à parler d’autre chose, à donner des références fantaisistes, et, en gros, à déconcerter les éventuels Blotno et Niouki en leur fournissant des informations fausses ou presque fausses. J’aimerais ici citer quelques lignes de Bassmann : « Bien qu’elle fût affirmée texte après texte, la coïncidence de nos préoccupations avec les espoirs et le devenir de l’humanité avait perdu tout caractère crédible. Cela se décelait de plus en plus souvent dans nos fictions, par exemple dans les romånces de Manuela Draeger, où les inexplicables bizarreries de comportement des personnages, les erreurs d’appréciation et les incongruités mentales s’accumulaient, rendant incertaine la connaissance que l’auteur pouvait avoir des races terriennes. » Je ne reprends pas tout cela à mon compte, mais ce serait une bonne base de discussion s’il fallait analyser un jour mes petits livres.
Revenons à la première apparition publique de ma signature et de mes histoires bobbypotemkiniennes dans une collection jeunesse, à l’École des loisirs. Nos relations avec les éditeurs de littérature officielle n’ont jamais été conflictuelles, et l’éditrice d’Elli Kronauer et de mes livres, Geneviève Brisac, a été une aide formidable pour que s’affirment deux voix post-exotiques différentes de celle de Volodine. Il était nécessaire de faire exister les voix hétéronymiques de façon discrète, au début, hors du monde intolérant et inquisiteur de la « littérature blanche » ou de la « littérature pour adultes » (je ne sais comment qualifier cet océan, je pense surtout à la réception et aux critiques littéraires). La tactique adoptée, raisonnée, patiente, aura été d’exister dans l’ombre une dizaine d’années avant de pouvoir montrer (avec les premiers Lutz Bassmann et à la rentrée littéraire 2010) qu’un édifice cohérent et solide était déjà en place. Non une rêverie, non un objet théorique, mais un édifice polyphonique avec ses auteurs ayant déjà chacun sa liste de titres publiés. L’École des Loisirs, et donc Geneviève Brisac, nous a permis de construire cela en tranquillité. Bien entendu, nous nous sommes adaptés à l’entourage. Ni Elli Kronauer, ni moi n’avons écrit vraiment pour la jeunesse dans les seize volumes que nous avons publiés dans cette maison d’édition, mais nous nous sommes arrangés pour que notre attirance pour le merveilleux enfantin, pour les légendes traditionnelles, pour la fantaisie et le nonsense que les enfants adorent, soit travaillée dans un sens purement post-exotique. Nous avons veillé à ne pas troubler d’éventuels jeunes lecteurs. Nous avons évité de les confronter avec les tendances humaines vicieuses et mauvaises, avec les abominations du monde réel. Il n’y a dans ces petits romans ou ces bylines rien qui puisse choquer ou effrayer. Même si les écrits d’Elli Kronauer reprennent des légendes où la cruauté n’est pas absente (c’est une tradition du conte que les psychanalystes ont commentée mainte et mainte fois). Et même si, dans les histoires dont Bobby Potemkine est le héros, un flottement indécidable court de la première à la dernière page, concernant la réalité, le rêve, et même l’identité profonde de certains protagonistes.
Pendant la boule bleue met en place l’atmosphère, les paysages, les principaux personnages de ce qui va devenir une sorte de série que j’ai eu un immense plaisir à façonner pendant près de quinze ans. Onze titres destinés à s’intégrer sans problème dans notre édifice choral. En résumé, ils n’ont jamais été classés à part dans notre production. Ils ont eu une spécificité, une fraîcheur liée à leur existence ou coexistence dans et avec la littérature « jeunesse », mais ils ne rompent en aucune manière avec le post-exotisme. Et d’ailleurs, il est évident qu’ils sont à peu près étrangers à ce qu’on pourrait appeler la « littérature jeunesse officielle ».
Vient ensuite Au nord des gloutons, deuxième livre signé Manuela Draeger. Son titre est l’occasion de rappeler la part importante d’un bestiaire fantastique dans ces livres pour jeunesse. Il y a des chauves soubises, des crabes laineux, des tigres, des gloutons, des kwak, des pélicans, des « ratinettes », des méduses. Ces inventions semblent répondre à la logique merveilleuse du conte, mais elles semblent aussi participer à une volonté de créer des images saisissantes, étonnantes, peut-être à même de séduire un jeune public. Est-ce que c’est le cas, est-ce que vous vous êtes posé la question des contraintes propres à la littérature jeunesse ? Rappelons que les livres sont publiés dans la collection Médium, pour un public de 11 à 13 ans.
J’ai dit un peu plus tôt qu’en publiant nos livres à l’École des Loisirs, nous avions (nous – Elli Kronauer et moi) pour contrainte de respecter les sensibilités d’un public non adulte. A cela s’ajoutait une autre contrainte : ne pas affadir, voire trahir le projet post-exotique, avec ses dimensions politiques, oniriques, non conventionnelles, dissidentes. Pour moi, j’ai mis en œuvre ces deux exigences avec bonheur. J’avais toute liberté d’inventer des créatures de toutes sortes, un bestiaire inédit, ne faisant pas partie du bestiaire ordinaire des contes pour enfants, fût-il élargi et détourné. J’ai fait confiance à l’imaginaire des enfants, richissime, souple, en attente, non pollué par des obstacles culturels, des préventions acquises, des blocages divers. J’ai évidemment puisé dans mes propres banques de données, dans mes souvenirs du surréalisme, du nonsense anglos-saxon, et, tout cela, je l’ai développé avec, je dois le dire, une exquise décontraction. Un professeur de lune enfermé à l’intérieur d’un œuf, un orchestre de mouches, un chien qui joue divinement d’un instrument appelé nanoctiluphe, des ourses blanches avec lesquelles Bobby Potemkine chahute, même si elles ont, dans le passé, mangé son institutrice, un crabe qui souhaite briller la nuit en plein ciel, une nouille nommée Auguste Diodon : mille inventions de ce genre. Je dis mille, c’est exagéré, mais il y en a une belle quantité, toujours renouvelée, petit roman après petit roman. Dans cette période d’écriture, j’avoue que je ne me fixais aucune limite. Je me suis sans doute, au départ, inspirée de la décontraction qui règne dans le nonsense des comptines anglaises, et, s’il y a des racines à trouver quelque part, il faudrait les chercher dans Humpty Dumpty, le Lièvre de Mars et le Chapelier fou de Lewis Caroll, mais je crois qu’elles restent très lointaines, enfouies dans l’inconscience, et, de plus, je n’ai pas la prétention d’appeler ici la mémoire d’Alice. Le chemin que suit Bobby Potemkine n’a rien à voir avec De l’autre côté du miroir. Il est balisé par des obsessions récurrentes et des lignes narratives qui se croisent et ramènent tout naturellement à une vision amoureuse du monde, à l’amitié, à une amitié amoureuse, à un besoin d’établir une justice dans un monde déréglé, à une quête d’égalité entre les êtres, aux nostalgies d’un monde perdu. En cela, quelle que soit la dimension farfelue des histoires, se maintient fortement l’idéologie post-exotique – revisitée pour être accessible à tout public.
Nos bébés pélicans est le troisième livre, et c’est l’occasion de remarquer que ce bestiaire s’accompagne aussi d’objets eux-mêmes étranges et fantastiques, à l’image de cet « énorme instrument, pouvant attendre 2m48 de circonférence lorsque ces sacoches grondante sont gonflées à bloc », le « nanoctiluphe », à mi-chemin entre le pianocktail de L’Écume des jours et l’instrument pétaradant de Gaston Lagaffe. Et puis ces phrases : le musicien se retire jouer de cet instrument, « il avait de la tristesse à cultiver ». Est-ce que vous pensez que les adolescents sont aussi sensibles à ces petites phrases qui font immédiatement réagir un lettré ?
Ces petits romans s’adressent aussi à un public adulte qui est invité à retrouver l’enfance et l’adolescence, ou plutôt la pré-adolescence. À la retrouver et à accepte de jouer avec ses souvenirs, avec des émerveillements que l’âge adulte ne permet plus.
Mais, puisque nous en sommes à parler de Nos bébés-pélicans, j’aimerais attirer votre attention sur le sujet au fond très, très éloigné d’un livre jeunesse. La mort y est extrêmement présente. D’une part, on va assister à une disparition du chien adoré de Bobby Potemkine, dans une sorte de fusion conjugale avec une immense ratinette polaire, créature hybride entre prairie infinie et chenille parlante. D’autre part, Bobby va traverser l’histoire en ayant accroché au cou un bébé-pélican totalement inerte. Les bébés-pélicans ont envahi les rues, ils sont immobiles et silencieux, ils ont éclos d’œufs qu’aucune mère-pélican n’a pondus. Tout cela est raconté sur un ton parfois un peu mélancolique, drôle, mais il reste que le bébé-pélican que transporte Bobby Potemkine a toutes les caractéristiques d’un non-vivant. L’enjeu est d’inventer une mère-pélican, et ce sera l’immense ratinette polaire qui tiendra ce rôle. Or quand Bobby pose le bébé dans la fourrure de cette mère improbable, le bébé-pélican reste sans réaction, comme pour toujours incapable de prendre vie. Ce n’est pas souligné, ce n’est pas l’occasion d’une déploration, mais je le souligne ici. Bobby s’est promené avec un cadavre autour du cou, une créature attendrissante, qu’il aime, mais qui ne ressuscite pas. Le caractère affolant de la situation est renforcé par le fait que ce bébé-pélican se nomme lui aussi Bobby – Bobby Gong. Incroyable ce que les auteurs post-exotiques ont pu faire passer dans la littérature jeunesse !
Vient ensuite Le deuxième Mickey, dont le titre semble indiquer que les signes de la culture capitaliste sont réduits, dans le monde post-exotique, à des ersatz, à des ruines. On sait que le post-exotisme est réticent à exhiber des références culturelles. Comment comprendre cette référence ? Une ruine de la culture capitaliste, n’existant qu’à l’état de reste ?
Je ne me suis guère souciée de cette interprétation. Disons que le nom « Mickey » existe dans ce livre sans référence culturelle. Le post-exotisme autorise des emprunts de ce genre qui ne s’embarrassent pas de lourdes considérations géopolitiques, qui, au fond, ne concernent le récit que de manière lointaine. Dans Le deuxième Mickey, le nœud de l’histoire est ailleurs : une question d’identité – Bobby Potemkine perd son nom et est reconnu sous le nom de Mickey – et, plus angoissant encore, il perd très clairement son genre. Il est absorbé par un groupe de superbes goélandes vertes, il danse lascivement avec elles et, très vite, il se demande s’il n’est pas lui-même une goélande verte. L’ambiguïté persiste pendant un long moment, elle provoque chez lui un désarroi profond, un malaise qu’il ne parvient pas à dépasser. L’onirisme qui gouverne les histoires bizarres dans lesquelles il plonge de façon récurrente frôle le cauchemar, un cauchemar doux dont il sort avec difficulté, en se raccrochant à des souvenirs qui le ramènent presque à la réalité. Car, pour retrouver son identité véritable, il doit faire semblant de ne pas croire à l’aventure qu’il a traversée en compagnie des goélandes vertes et des goémones chantantes. Là encore, je reste un peu ahurie en constatant que cela ait paru dans une collection dite « jeunesse ». Bien sûr, la langue et la manière sont naïves, convenant tout à fait à un auditoire de jeunes et de très jeunes. Mais le propos ne l’est pas, quand on y pense. L’histoire se termine sans véritable retour au réel, sans le rétablissement rassurant qu’on serait en droit d’attendre pour un public non adulte.
La course au kwak est le cinquième Draeger, portant en enseigne ce « kwak » étrange, si symbolique de l’étrangeté de ces petits récits. Cette étrangeté vient aussi des illustrations choisies pour orner les livres : les photographies de Lise Sarfati, aussi utilisées pour les Elli Kronauer et certains Bassmann chez Verdier. Ces photographies représentent des scènes sans acteurs dans des décors le plus souvent industriels et désaffectés. Comment s’est fait ce choix ?
Les photographies de Lise Sarfati sont magnifiques et illustrent on ne peut mieux l’univers post-exotique dans lequel s’insèrent nos petites histoires. Les décors d’Elli Kronauer, tout autant que ceux où se promènent Bobby Potemkine, ses animaux parlants et ses amoureuses Lilis, sont des ruines vidées de sens et vidées de toute population humaine. Ce sont des ruines de l’après, qu’on retrouve dans la grande majorité des romans signés par les auteurs post-exotiques, par Bassmann, Volodine, et qu’on retrouvera plus tard dans les miens. La particularité des décors sur lesquels existe Bobby Potemkine, leur originalité, est qu’ils sont glacés, canadiens ou sibériens, situés au bord d’un estuaire où flottent des icebergs. La course au kwak a lieu dans des eaux terriblement froides, partout souffle un vent polaire. Les nuits de Bobby Potemkine sont marquées par le gel, le givre. Ce n’est pas le cas dans d’autres ouvrages post-exotiques.
Ceci aussi, pour ceux qui ne l’auraient pas remarqué. La course au kwak a lieu dans un univers où subsistent des drapeaux rouges. Les quais sont pavoisés d’une manière qui renvoie sans ambiguïté à une variante de société soviétique fantôme. J’ai exposé à plusieurs reprises, dans la geste de Bobby Potemkine mais aussi dans Onze rêves de suie, ma nostalgie des mondes perdus, en même temps que ma nostalgie du monde de l’enfance. Aucune propagande d’aucune sorte dans ces histoires, seulement une persistance qu’on n’est pas obligé de voir, qu’on peut dépasser, sur quoi on peut ne pas s’attarder, mais qui sous-tend les images et les textes. En ce sens, les photographies de Lise Sarfati cadrent encore mieux avec mes petits livres, nos livres : elles ont été prises dans des sites abandonnés, après l’écroulement du monde soviétique, et elles témoignent du désastre – celui de l’avant, du pendant et de l’après. J’utilise à dessein le mot désastre, comme étant un lien de plus avec l’ensemble de la production post-exotique. Les histoires bobbypotemkinesques sont une contribution à « l’humour du désastre » – parfois baptisé aussi « humour des camps » – dont se réclament tous les auteurs de l’édifice. Et, puisque j’en suis à faire coïncider les livres parus à l’École des Loisirs avec l’ensemble de notre projet, je signale ici une autre accroche déterminante : la structure de tous mes petits romans respecte la division en sept séquences, sept chapitres ou sept moments. Sept étant notre nombre d’or depuis des décennies.
L’arrestation de la grande Mimille, sixième récit, est peut-être l’occasion de s’intéresser plus particulièrement à l’une des récurrences de cette signature, l’enquête, menée par le duo Bobby Potemkime et Lili Nebraska. Il faut néanmoins ajouter que ces enquêtes sont pour le moins étranges, la plupart du temps. Comment s’est décidé ce choix de l’enquête comme structure narrative ? Était-ce pour offrir davantage de lisibilité dans l’idée d’un public adolescent, potentiellement plus difficile ?
Les enquêtes de Bobby Potemkine et Lili Nebraska ont du mal à se cristalliser sur de quelconques réalités et elles ont du mal à aboutir. Elles sont bouclées en dernière minute et rarement de façon satisfaisante, quoiqu’elles permettent à la vie de continuer, à Bobby et Lili de s’extraire du mauvais rêve où ils erraient, de se retrouver amoureusement et de rentrer chez eux. L’enquête sur telle ou telle anomalie étrange n’est pas policière, la police n’existe plus dans le monde de Bobby. Quant aux atteintes à la réalité, motif de la mobilisation du duo d’enquêteurs, elles sont d’une bizarrerie extrêmement épaisse et nécessitent d’avoir recours au rêve plutôt qu’à des raisonnements logiques. Contrairement à Sherlock Holmes, Bobby est totalement démuni face à ce qui se présente à lui. Je pense que ces diverses enquêtes, au profil logique désespéré, sont l’occasion d’un parcours, d’une suite théâtrale qui se déroule au milieu des eaux glaciales, du vent, de la disparition progressive des mouettes, des pluies de météorites, des fruits et légumes qui explosent, des tigres qui occupent les couloirs des immeubles et obligent les héros à monter ou descendre par les façades pour regagner leur appartement, etc. Bobby Potemkine suit ce parcours avec une certaine obstination comique, tout en restant le plus souvent victime des événements, il avance coûte que coûte mais son enquête ne progresse pas. On est ici dans un univers d’indécision et d’échec, marqué par une marche aveugle de Bobby vers son objectif : résoudre au mieux l’affaire et rentrer chez lui. Au fil de l’enquête, il aura rencontré de nombreuses figures bizarres, amicales, parfois légèrement inquiétantes, des grands-mères gardiennes de dépôts vides, des chauves-soubises moqueuses qui parfois l’aident à se transporter d’un lieu à un autre. Il aura aussi renouvelé ses amitiés profondes avec des amis de toujours, Big Katz le crabe laineux, Djinn le chien, des louves blanches aux noms admirables qui se roulent avec lui dans la neige, et, bien sûr, les Lilis, grandes petites filles, complices et compagnes indispensables à sa soif d’affection. L’enquête est toujours bouclée tant bien que mal,et, au fond, c’est la description de ce parcours qui fait le livre.
Belle-Méduse, septième récit, voit nos deux héros s’aventurer vers ce gigantesque animal de 50 km de long qui bouche l’estuaire de la ville. Ces deux héros récurrents sont l’une des forces de ces petits récits, en particulier la tendresse touchante et sensuelle, adolescente, qui définit leurs liens. Bobby Potemkine nous dit de Lili Niagara qu’elle « était toujours très mignonne, quoiqu’un peu dans le genre pirate ». Cet attachement mutin, doux, puissant, très sensuel, était-il l’occasion de représenter le désir dans ce qu’il a de plus fort, de plus pur ?
Une amitié amoureuse, tendre, sensuelle et très profonde, caractérise les relations de Bobby avec Lili Nebraska, mais aussi, à un degré moins épanoui, avec toutes les Lilis qu’il rencontre et avec les chauves-soubises qui ont tendance à se moquer de lui et à le faire rougir. Il y a, c’est certain, des désirs inavoués, une dimension sexuelle refoulée dans ces rencontres. L’origine étant l’école, les troubles de la petite enfance plus que l’adolescence. Beaucoup plus. J’ai dit plus haut, je crois, que mes personnages étaient difficilement représentables. Je le redis. Tout indique, dès Pendant la boule bleue, qu’il s’agit de figures dont le seul attribut vestimentaire est un foulard rouge, des boucles d’oreille noires, et, – mais ce n’est pas vraiment un attribut vestimentaire – un tatouage près du nombril. En général. Bobby est ainsi entouré de personnages féminins à la grâce pirate, qui jouent avec lui, l’aident à progresser dans ses aventures ou s’occupent de lui avec décontraction et, bien souvent, avec une condescendance ironique, comme s’il était trop petit pour tout comprendre, comme des aînées devant lesquelles il sent, avec gêne, son infériorité. Les louves blanches ont cette même attitude par rapport à lui, sans parler des grands-mères menaçantes – où toutefois la notion de désir n’intervient pas. Pendant les nuits où pleuvent les météorites, où tout est noir et effrayant, Bobby et Lili Nebraska se serrent l’un contre l’autre sous une couette qui n’est pas assez chaude pour les empêcher de frissonner. De peur, de froid, de plaisir ? Le texte maintient toujours avec soin le vague sur ces relations et, comme je ne m’arrête pas là-dessus, lecteur et lectrice non adultes ne se posent pas trop la question. De même que le public ne se pose pas trop la question de savoir à quoi ressemble Bobby Potemkine, qui, par exemple dans la course au kwak, plonge entre les glaçons et nage à toute vitesse dans les eaux froides de l’estuaire. La représentation se fait directement dans le système de représentation du lecteur et de la lectrice, que ceux-ci soient ou non adultes, et cela concerne non seulement l’apparence physique des personnages, mais les degrés divers de leur affection et de leur sexualité.
Un œuf dans la foule, huitième récit, est l’occasion de convoquer le témoignage d’un jeune lecteur de l’époque, intoxiqué sans le savoir par l’univers post-exotique. Je me rappelle avoir été très surpris par ma lecture, et déconcerté, sans d’ailleurs forcément aimer cette déstabilisation : je ne comprenais pas cette intrigue, ni ces bizarreries, ces milliers de Josette, ce crabe laineux, ces cours de lune. L’adjectif surréaliste m’est, je crois, venu à l’esprit, sans que j’ai lu, à l’époque, le moindre surréaliste, mais c’était le seul recours pour tenter d’interpréter ces irréalités. Avez-vous eu d’autres témoignages de jeunes lecteurs sur ces petits récits ?
J’ai eu des témoignages de parents, lecteurs avertis du post-exotisme, et ils m’ont transmis des dessins illustrant quelques-unes des enquêtes de Bobby Potemkine. C’est très intéressant, les enfants rationalisent les histoires et les retraduisent dans ce qu’ils connaissent du monde réel qui les entoure : les protagonistes sont habillés comme des petits, la police a un uniforme bleu, les animaux ont des formes reconnaissables et ne paraissent pas avoir de caractère magique particulier. C’est rassurant pour ma présence en littérature jeunesse : les éventuels traumatismes que mes textes auraient pu causer (en raison de l’indécidabilité, des ambiguïtés psychiques, des dérives de genre, des difficultés de représentation que vous venez de souligner), tout cela est intégré et refamiliarisé, rendu à la logique du monde de l’enfance, qui se refuse, il me semble, à confondre la réalité des contes et la réalité du quotidien. Les enfants replacent les images de l’imaginaire dans des cases qui ne les concernent pas directement. Et à mon avis le tri est beaucoup plus facile à faire en face des enquêtes de Bobby Potemkine que, disons, quand ils sont confrontés aux terrifiants contes de Grimm.
J’ai aussi vécu une expérience formidable, au cours d’un voyage au Liban. J’avais été invitée au Lycée français de Beyrouth et j’ai longuement échangé avec des enfants qui avaient travaillé, avec leurs enseignantes, sur Moi, les mammouths. Dans ce cadre, les enfants, tous merveilleusement bilingues, avaient produit des dessins, et aussi ils avaient inventé des sujets d’enquêtes bizarres sur le modèle de celles que doivent résoudre Bobby Potemkine et Lili Nebraska. Le résultat : une suite d’intuitions et de fantaisies qui collaient très, très bien avec mes petits récits. Humour, intelligence, liberté créative, décontraction. Je crois me rappeler qu’il s’agissait d’élèves de Sixième et de Cinquième. Il s’agissait, bien entendu, d’un public privilégié, très bien encadré, venant, dans l’ensemble, de familles favorisées. J’en veux pour preuve une réflexion qui m’a été rapportée par une enseignante : quand elle a demandé à sa classe ce qui avait été retenu de notre échange, un petit garçon, dix ou onze ans, a déclaré : « Je n’ai pas tellement aimé, sauf les mises en abyme ». Hallucinant !
Le radeau de la sardine, neuvième livre, me semble être l’occasion de poser la question de l’espace de ces petites fictions : « Selon certains, le bout du monde était la lune, selon d’autres, c’était la banquise, ou la pleine mer, ou le Fouillis. Je me demandais pourtant si nous n’y étions pas déjà, au bout du monde dans cette rue ténébreuse entre la station-service abandonnée les anciens entrepôts de charbon, à cent mètres de l’estuaire qui était en train de geler et où jamais aucun navire n’avait accosté depuis des lustres. ». Ce Fouillis majuscule est le seul toponyme que nous rencontrons dans ces récits. Comment et où situer ce décor récurrent, une ville en ruines, un estuaire, de la neige parfois ?
Je me permets de rappeler que ma biographie mentionne ma naissance à Chicoutimi, au Québec. Il est possible que de là vient l’attrait pour les décors glacés des petits romans de l’École des loisirs, et pour les cultures indiennes, en particulier pour la très emblématique « tente tremblante » des Innus, qui est un élément essentiel dans Belle-méduse mais aussi dans le roman Kree. Je l’ai dit plus haut, un froid intense, polaire, règne dans l’univers de Bobby Potemkine, ce qui oppose les décors de ces récits au reste de la production post-exotique, où bien souvent la météorologie est tropicale, avec des pluies incessantes et très chaudes.
Le Fouillis. Importante notion de l’au-delà, inaccessible dans les romans de l’École des Loisirs, car il représente la mort : un lieu qui ne peut pas être évoqué directement dans la littérature jeunesse, en tout cas pas du tout de la manière lugubre où il est évoqué dans les romans publiés ailleurs. Pour Bobby Potemkine et ses camarades, c’est simplement l’autre rive, où personne ne va et d’où personne ne vient. Or c’est bel et bien le territoire noir que parcourent les personnages du post-exotisme, ceux des livres de Bassmann, de Volodine, d’Infernus Iohannes. Il reste étranger à Bobby, et, bien qu’il se dessine au loin, il est invisitable, inconnu et inconnaissable, comme peut l’être la mort pour les enfants : perceptible au loin, de façon mystérieuse, sans qu’un lien puisse s’établir, sans image. Elle est là, mais l’enfant, même s’il peut la nommer, ne se sent pas concerné. C’est du moins ainsi que je vois les choses, je ne suis pas pédopsychiatre.
Le Fouillis, donc. Volodine reprendra le nom, pour y envoyer Mevlido après son décès. Mevlido y cheminera longtemps comme on chemine dans l’espace noir. Ce ne sera pas un voyage en enfance.
La nuit des mis bémols, dixième récit, nous permet de nous rappeler l’atmosphère onirique, presque lynchéenne, qui habite ces petits récits ; « j’habite un rêve », déclare un des personnages. Est-ce que les récits jeunesse signés Draeger étaient l’occasion d’offrir d’un autre aperçu de l’onirisme post-exotique : plus souple, plus féérique, plus merveilleux, plus cocasse, moins dur que dans les récits « adultes » ?
Oui, c’est à peu près ça. Un onirisme où sont frôlées les épouvantes, les angoisses vertigineuses : frôlées mais jamais vraiment touchées. Détournées toujours ou transfigurées pour qu’elles restent « tout public ». Vous parlez de David Lynch, cinéaste que je place au sommet, pourtant je me permets de vous contredire ici. Je pense à la dernière série de Twin Peaks, surréaliste et angoissante en diable, avec ses vertiges narratifs et ses répétitions troublantes. J’ai essayé de maîtriser l’imaginaire débridé de mes petits romans afin de ne pas plonger les petits esprits influençables dans l’effroi. Les enfants, comme les adultes d’ailleurs, peuvent sortir de ces livres avec le sentiment d’avoir côtoyé absurdités, étrangetés surréalisantes, nonsense et cocasserie, ils peuvent avoir été déconcertés et, au final, faire une grimace de rejet, mais ce sera sans avoir éprouvé directement la moindre peur traumatisante. Je crois et j’espère cela, j’ai travaillé en ce sens. Bobby Potemkine comme les lecteurs et lectrices qui l’accompagnent sont invités à avancer en somnambules dans un monde désorientant, bizarre, difficile à expliquer logiquement. Et à marcher là jusqu’à une fin qui n’ouvre pas, en principe, sur des abîmes anxiogènes. La fin est sans dommage pour les lecteurs, quel que soit leur âge. Elle est presque toujours paisible, baignée d’une lumière qui est celle de la fraternité amoureuse et d’un fatalisme dépourvu de regrets.
Moi, les mammouths est le dernier récit publié à l’École des Loisirs ; cette collaboration s’est interrompue, je crois, à la suite d’un changement de direction éditoriale. Le conte conclut les aventures de Bobby et Lili sur ces mots : « Heureusement qu’on s’a, ai-je murmuré. Je me suis refugié contre elle. Oui, heureusement qu’on s’a.. ». Est-ce une autre manière de dire que dans ce monde d’après la débâcle, seuls cet amour et cette sensualité, cette douceur, cette puissance, peuvent servir d’horizons ?
Peu importent les raisons pour lesquelles la série s’est interrompue et, au fond, il est bon qu’elle se termine sur cette phrase à la fois pleine de douceur, de complicité, d’amour et d’humour. La quasi-incorrection grammaticale souligne l’autisme des personnages, leur isolement face à la cruauté du destin, face aux menaces, et elle réaffirme le caractère indestructible de leur amour. Le couple formé par Bobby et Lili est une variante enfantine de ces couples qui hantent nombre d’ouvrages post-exotiques, séparés par la mort, par le temps, par d’incommensurables distances, par d’infranchissables obstacles, déchirés affreusement mais toujours soudés par la fidélité amoureuse. Le moteur du récit étant souvent la quête tragique, vaine, obstinée, de l’être aimé. Ici, il n’a pas fallu une longue aventure pour que les deux protagonistes se retrouvent. Ils sont peut-être sans avenir, prisonniers d’un présent trouble, mais ils ont la sensation forte d’être ensemble : une sensation forte, naïve, de bonheur accessible.
De manière rétrospective, presque dix ans après la fin de cette série pour jeunesse, que retenez-vous de cette expérience si particulière, parallèle, il faut le rappeler, à la publication des bylines d’Elli Kronaeur chez le même éditeur ?
Nous avons évoqué successivement à peu près tous les titres parus à l’École des Loisirs. Réservons pour une autre fois une réflexion sur les bylines d’Elli Kronauer, petit monument post-exotique d’hommage à la tradition des épopées dites et chantées par les bardes dans le territoire russe depuis la naissance de la Russie de Kiev – tradition méconnue en Occident non-slave et aujourd’hui presque disparue dans le monde post-soviétique. Il faudrait raconter comment, de ce corpus immense, Elli Kronauer a extrait ce qui était le plus frappant, le plus merveilleux aussi, en en faisant des objets post-exotiques qui ne trahissaient pas les originaux. Tout spécialement en transposant la beauté intraduisible de la langue dans une beauté d’images de l’après et de la steppe où nous nous reconnaissons tous, nous auteurs post-exotiques. C’est un travail poétique très particulier, une entreprise de surtraduction et d’adaptation qui mérite une discussion approfondie – et sur quoi je ne m’aventure pas aujourd’hui.
Les romans bobbypotemkiniens ou bobbypotemkinesques, donc. Dans l’édifice post-exotique, ils correspondent à une dimension particulière, de même que les premiers romans de Volodine parus dans la collection Présence du futur. C’est une branche, un rhizome. Un passage éclairé par plus de liberté et de bonheur que les écrits plus sombres qui ont suivi, et dont nous allons bientôt parler. Il est plaisant de penser que c’est avec ces ouvrages que s’est affirmée ma voix, du moins publiquement. Car ils contiennent tout ce qui m’est cher, et que j’ai développé ensuite dans des styles et des tonalités bien différentes, sans que cela constitue une rupture : le jusqu’auboutisme amoureux, la supériorité d’âme et de corps des personnages féminins, la nostalgie du merveilleux, la nostalgie de la camaraderie, la nostalgie de l’égalitarisme, l’entrée dans les rêves, la détestation fataliste du réel, la fraternisation avec les animaux, avec les plantes, la recherche des images belles dans lesquelles on peut se noyer et oublier, la rigueur morale en dépit de l’adversité, l’humilité en face des réalités écrasantes, etc.
C’était une expérience un peu spéciale, dans la mesure où elle se déroulait hors du système médiatique de la littérature officielle. Et avec un objectif quasi-militaire : exister avec de plus en plus de force, grandir dans l’ombre, avant d’apparaître au grand jour avec une liste solide et même imposante d’ouvrages « du même auteur ». Mission accomplie, je n’ai absolument aucune raison de regretter d’avoir ainsi aidé l’édifice post-exotique à s’étoffer d’une douzaine de titres.
Il reste les romans Draeger pour « adultes », publiés chez L’Olivier. Le premier est Onze rêves de suie, publié conjointement en 2010 avec un Volodine et un Bassmann. Qu’est-ce qu’a permis la revendication de cette pratique hétéronymique, et le passage d’une Draeger pour adolescents à une Draeger « pour adultes » ?
Comme je l’ai expliqué plus haut, il fallait, pour affirmer la diversité hétéronymique, lui donner un corpus immédiatement crédible. Ne pas promettre des auteurs mais, au contraire, montrer qu’ils existaient, chacun avec sa voix propre, ses obsessions propres, une œuvre déjà constituée. Ça a été la rentrée d’automne 2010, avec trois voix d’auteurs, trois éditeurs distincts, trois univers narratifs qui compagnonnaient mais ne se recoupaient pas. Ecrivains de Volodine, aux éditions du Seuil, Les aigles puent de Bassmann, aux éditions Verdier, et Onze rêves de suie à L’Olivier. À mon avis une sacrée performance littéraire, mais la critique officielle ne s’en est pas emparée, ou si mollement qu’elle est passée inaperçue. Mais, pour nous, un motif de satisfaction. Le grand jeu avec le monde éditorial était bien lancé et officialisé. À partir de là, nous avons existé sans complexe, nous avons donné de la voix à notre guise. Pour ce qui me concerne, Onze rêves de suie était à l’évidence une sorte de changement de statut. Le public n’était plus le même, de la manière soft des petits romans de L’École des Loisirs je pouvais adopter une manière hard. Je ne retenais plus ma parole. Au niveau poétique, politique, simplement narratif, je n’avais plus à observer de limitations. Le livre débute sur une bolcho-pride et s’achève sur une fusion des corps de jeunes hommes et de jeunes femmes à l’intérieur d’un incendie. De nombreux épisodes sont violents, lugubres, et, quand des enfants sont mis en scène, ils sont placés dans des situations désespérées. Le Bardo est là, la guerre, l’oppression totalitaire. L’onirisme et le merveilleux sont mis au service d’une peinture atroce du monde. Les enfants et les adolescents se rejoignent dans des amitiés amoureuses que l’entourage adulte détruit. Les adultes sont effrayants. On est loin des douceurs et des précautions qui entouraient Bobby Potemkine et ses camarades, même si, au fond, les personnages centraux de Onze rêves de suie ont beaucoup de traits psychologiques en commun avec ceux des premiers petits romans, en particulier des affections indéfectibles, une stupeur face à la cruauté du réel, l’envie de continuer coûte que coûte, y compris grâce à une dérive poétique, dans une dérive imaginaire et poétique.
Le second est Herbes et golems en 2012, dont la forme étonne parce qu’elle est unique dans la signature Draeger : nous sommes en fait proches des livres composites, qui reprennent et pastichent en partie la forme universitaire de l’exégèse, comme le faisait Lisbonne, dernière marge. Comment expliquer sa forme et sa présence surprenante dans ce corpus ?
L’idéologie féministe radicale qui sous-tend l’ensemble du livre lui donne toute sa cohérence. Je ne m’étends pas là-dessus, d’autres ouvrages post-exotiques ont développé et illustré autrement cette idéologie, je pense à Terminus radieux de Volodine et à Débrouille-toi avec ton violeur du collectif Infernus Iohannes – ce dernier ayant poussé la parole féministe radicale à ses extrêmes.
On trouve dans Herbes et golems de longues listes de plantes imaginaires. Elles sont systématisées, répondant au nombre d’or du post-exotisme, le nombre sept. J’ai eu un plaisir incomparable à composer ces listes, or j’aimerais souligner que je n’en étais pas là à mes premières armes dans le genre : en effet, les petites histoires de Bobby Potemkine ont déjà été l’occasion d’établir des listes. Plus farfelues encore que celles qui énumèrent des plantes imaginaires. Il y a, par exemple, dans Belle-Méduse, une liste fournie d’odeurs tout à fait bizarres. Elles sont intégrées dans le texte. J’en citerai une ou deux, pour le plaisir : « Une odeur de casquette longtemps portée à l’envers par un chauve », « une odeur d’ibis des neiges devant une agence de voyages ». Des dizaines de ce genre, destinées bien sûr à faire sourire ou même rire. Belle-Méduse en effet archive les odeurs les plus déconcertantes, même pour un esprit aussi aguerri à l’absurde que peut l’être l’ami Bobby.
Les listes occupent une place importante dans la poétique post-exotique. Je rappelle la longue liste « du même auteur » par laquelle se clôt Le post-exotisme en dix leçons, leçon onze. Ou la liste des chefs d’inculpation fantaisistes qu’on trouve dans Danse avec Nathan Golshem de Lutz Bassmann. Ou la liste des fractions du Parti à la fin des Filles de Monroe de Volodine. Il y en a beaucoup d’autres ; certaines sont relativement courtes, intégrées dans les textes, faisant physiquement partie des textes. Certaines aussi sont inédites et constituent l’une des quinze « livraisons » que compte Retour au goudron du collectif Infernus Iohannes.

L’avant-dernier est donc Kree, en 2020, dont nous avions parlé dans ces colonnes. Là aussi, en regardant en arrière, sa présence peut sembler étonnante. Onze rêves de suie et Arrêt sur Enfance se ressemblent, par le choix conjoint d’une poignée d’enfants/adolescents et la portée onirique. Kree, au contraire, est plus linéaire, et met davantage en avant une errance dans le monde en ruines – plus proche en cela de la signature Volodine ou Bassmann. Comment comprenez-vous cette différence ?
Kree a son propre univers et ses propres ressorts narratifs. Pour répondre à votre question, je ne pense pas que le livre s’éloigne considérablement des mondes dans lesquels je me suis aventurée ailleurs. On y retrouve, et tout à fait au premier plan, d’une part une tente tremblante, qui permet une plongée terrifiante dans un monde onirique parallèle ; et d’autre part l’obsession d’une vie amoureuse dans un espace clos, solitaire, provisoirement favorable à la survie – un espace qui se réduit à un œuf. On y retrouve la camaraderie affectueuse, ambiguë dans sa concrétisation sexuelle, et l’idée de fusion des corps qui marquait la tragédie de Onze rêves de suie. On vit avec Kree un désastre politique de l’après-catastrophe, la société totalitaire des Frères, des mendiants terribles. On y retrouve des figures de femmes indomptables, Kree, Myriam Agazaki. On y évoque l’enfance de Kree, une enfant perdue dans les boues, les charniers, l’errance et le sang. Ce n’est pas le territoire décrit dans Arrêt sur enfance, mais bon. L’intention est la même.
Il est certain, de toute façon, que nos textes se croisent et s’influencent, et surtout au fil des années où nos voix ont coexisté en toute lumière. C’est inévitable, puisque nous participons, puisque nous avons participé au même projet dont le ciment est une même conception idéologique des choses et des horreurs du monde. Ce qui ne signifie pas que nos voix ou nos sensibilités se soient confondues. Chacun de nous a conservé son univers poétique, chacun de nous voit et décrit les ruines et la catastrophe à sa manière. Justement : les mêmes ruines et la même catastrophe.
Le dernier livre signé Manuela Draeger est l’occasion de revenir sur la particularité de sa signature. Elle a permis de faire entendre une féerie qui rendait le post-exotique lisible pour les enfants, elle a permis de faire voir comment les enfants réagissaient dans un monde d’après la catastrophe. Nous savons aussi la porosité féministe du post-exotique et qu’il y a, derrière Manuela Draeger, toute une communauté d’autrices imaginaires qui n’ont pas été publiées. En quoi la voix de Manuela Draeger était-elle nécessaire dans cet édifice littéraire si singulier ?
Le cœur du post-exotisme, ça a été exposé de nombreuses fois, est une communauté mixte, d’hommes, de femmes, de prisonniers et prisonnières qui murmurent ou crient, ou sanglotent, les premiers états de ce qui deviendra ensuite des productions romanesques publiées hors les murs et signées Volodine, Bassmann, Kronauer, Draeger et autres. Les voix féminines et les figures féminines, et même les sensibilités féministes, sont très présentes, pour ne pas dire essentielles dans les romans de Volodine et de Bassmann. C’est une des caractéristiques centrales du post-exotisme. Tout naturellement, ma voix s’est imposée dans la construction de l’édifice. Il y avait eu des voix féminines très puissantes dès les premiers livres signés Volodine, dans Des enfers fabuleux, dans Lisbonne, dernière marge où la voix d’Ingrid Vogel occupe tout l’espace, et, plus tard, dans un ouvrage comme Vue sur l’ossuaire, où l’espace narratif est partagé entre Jean Vlassenko et Maria Samarkande. Il n’est donc pas surprenant qu’une des voix hétéronymiques ayant son propre éditeur, ses propres éditeurs, compte à ce point dans l’édifice, avec près d’un tiers des quarante-huit titres publiés sous signature non collective.
Une dernière question sur le dernier livre post-exotique, Retour au goudron, signé Infernus Iohannes. Quand et comment sera-t-il publié ?
Il vaut mieux parler de « titre » que de « livre ». Le dernier, le quarante-neuvième titre.
Retour au goudron sera un objet performatif immense, élaboré sur la base de 343 cahiers bardiques aux rubriques régulières, à l’intérieur desquelles figurent les photographies d’un lieu désormais fantôme – Macau –, et des textes inédits. La forme de sa présentation publique est encore à l’étude. Monumentale, éditoriale, je ne sais. Vous serez tenu au courant.
Manuela Draeger, Arrêt sur enfance, éditions de L’Olivier, mars 2025, 160 p., 19 € 50