Book and cook: Vitello tonnato (Gary Shteyngart, Très chers amis)

Ed « passa l’heure suivante à cuisiner, le niveau du Campari des années 1960 baissant dangereusement dans sa bouteille. Il avait blanchi les pois croquants, l’un des ingrédients secrets de son tonnato, et les faisait maintenant soigneusement noircir sur le gril. Il avait réduit les anchois et le thon en purée et les avait incorporés à la mayonnaise, avec les câpres, le jus de citron vert, et un autre ingrédient secret, les trois piments habanero coupés en quatre, puis avait mixé le tout pour lui donner une texture onctueuse qu’il avait saupoudrée de sel. Il couvrit ensuite le veau froid de feuilles de coriandre et de graines de potiron, d’un soupçon de piment et de citron confit, et pour finir d’une avalanche crémeuse de tonnato. À la fin, il avait les doigts qui brûlaient à cause du piquant du habanero, et il se demanda si le plat n’allait pas offenser les palais les plus délicats. La coriandre était toujours un ingrédient controversé, et il regretta de ne pas avoir consulté Dee à ce propos.

Senderovski et Vinod apparurent devant lui, l’air respectivement abattu et hébété, comme deux appelés de l’armée austro-hongroise juste avant la défaite. Il leur assigna vite une tâche à exécuter — apporter des choses de la cuisine à la véranda, surveiller le gril pendant qu’il soufflait, et surtout lui tenir compagnie, le détendre et par voie de conséquence atténuer sa consommation d’alcool (en tout cas, c’était son plan). »

Gary Shteyngart, Très chers amis (Our Country Friends, 2021), traduit de l’anglais (USA) par Stéphane Roques, éditions de l’Olivier, janvier 2024, 24 € (extrait pages 153-154)