6 septembre 2026. Polémique stérile sur les réseaux sociaux, animée par la découverte d’un entretien avec Antoine Volodine dans un magazine d’extrême droite dont un des collaborateurs se trouve être un grand aficionado du porte-parole du post-exotisme. Cet entretien, certes mal placé, mais où l’interrogé se montre avant tout fidèle à lui-même, aurait pu paraître tel quel dans un canard du bord opposé. Alors qu’aucun d’entre eux n’a fait l’effort d’aller à la source, les auteurs et les autrices des posts et commentaires se partagent en deux camps : ceux et celles qui n’ont pas lu Volodine et ses hétéronymes et qui, sous prétexte de se positionner du « bon côté », celui des redresseurs de torts, déposent leur fiel ; ceux et celles qui les ont lus et qui rectifient le tir.

Ayant passé la fin du printemps et une bonne moitié de l’été en compagnie d’Infernus Iohannes, hétéronyme d’Antoine Volodine, ou plutôt de Jean Desvignes, et bien que cette lecture ait été, de temps à autre, interrompue par un récit à paraître, ou un roman-feuilleton sorti du grenier (mais jamais par un « roman de la rentrée »), ce ne fut pas si évident de passer de Dernière livraison à La Hantise, puis de La Hantise à De l’autre côté du lac – les deux seuls ouvrages de cette rentrée romanesque reçus avant parution, l’un comme l’autre publiés aux Éditions de Minuit, un des onze éditeurs de Retour au goudron pour l’excellent Chagrins.

12 juillet 2026. Commencer par mettre en ordre quelques notes arrachées au silence par temps d’extrême chaleur. Cela fait maintenant un peu plus de deux mois que j’ai pris connaissance des onze volumes de Retour au goudron, ultime opus du post-exotisme signé Infernus Iohannes – autour de 2500 pages, très addictives. J’en suis à Survies minuscules (Éditions du sous-sol) qui accumule listes de propositions, récits de rêve, dépôts de plaintes et dénonciations, sans oublier une vie d’écrivain singulièrement pathétique, qu’il convient de déguster par petites gorgées, si l’on désire en apprécier les subtilités : « De toutes les grands-mères alignées sur le banc au moins trois sont les miennes. »

15 juin 2026. Mon ordinateur commence à rendre l’âme. Il refuse ponctuellement de s’alimenter. La chaleur excessive n’y est pas pour rien. Il faut l’éteindre, attendre un moment, parfois une nuit entière, puis le rallumer. En général ça marche : on peut de nouveau le brancher sur le secteur – et reprendre ainsi les choses là où on les avait, parfois brutalement, arrêtées.

5 juin 2026. Cette fin de saison laissera comme d’habitude sur le tapis – celui de l’atelier : un rectangle de 132 x 196 cm bon marché, mais solide, en « fibres naturelles » teintées d’une couleur sombre qui renforce leur présence – quelques titres qui, quoique intéressants, n’ont pu trouver leur place dans cet espace de recension, pourtant très ouvert (et peut-être trop – même s’il me semble qu’on n’est jamais assez ouvert, y compris à ce qui, dans un premier temps, nous repousse).

27 mai 2026. Dôme de chaleur – personne n’y échappe, même si certains pensent que ça n’arrive qu’à eux. On fait avec, ou plutôt on ne fait rien, ou presque. Impossible d’écrire, sinon à l’aube. On lit tard le soir, fenêtres ouvertes, jusqu’à ce que le sommeil finisse par l’emporter. La ralentissement est général ; seule la musique garde le tempo. Quand il faut changer la face d’un vinyle, on se dit que vingt minutes viennent de passer. Et quand on n’a plus envie de se lever, on écoute les bruits de la maison.

18 mai 2026. Même si les ouvrages lus, ou à lire, en ce mois de mai, n’ont dans leur grande majorité que peu de liens avec le cinéma, il est incontournable de suivre au quotidien ce qui se projette à Cannes. Si Albert Serra avait pu finir à temps Out of This World notre vigilance aurait été au plus vif ; mais quelques films en compétition nous font déjà de l’œil, comme par exemple Soudain de Ryûsuke Hamaguchi (voir plus loin).

4 mai 2026. Rencontre au CNL avec Antoine Volodine, porte-parole du post-exotisme, à l’occasion de la présentation de Retour au goudron, son 49e et dernier opus signé Infernus Iohannes, imprimé en onze volumes publiés simultanément par onze éditeurs différents : environ 2500 pages dont la lecture – pas question de sauter une ligne – devrait occuper la fin du printemps et le début de l’été. Nous en donnerons écho, de manière aussi peu académique que possible, quand cette somme sortira en librairie (fin août).

27 avril 2026. Abandonné en l’état ce matin l’épisode (71) où six ouvrages assez dissemblables entrent en résonance. Les idées venant plus rapidement que leur formulation, mettre un point final, c’est arrêter le travail d’élagage qui se voudrait infini. Mais l’imparfait restant de règle au Terrain vague, in fine ce sont les oreilles qui décident – et la peau.

16 avril 2026. Ces derniers jours, relecture des Philémon de Fred : pur bonheur, bien au-delà du simple plaisir des retrouvailles. Ces 750 pages (env.) refermées, j’ouvre le deuxième volume de l’Œuvre complète de Gotlib (en coédition Dargaud / Fluide glacial) : « l’Intégrale définitive, chronologique et remastérisée de l’œuvre de Gotlib en plusieurs volumes » (on en saura le nombre exact dans quelques années, à raison de deux volumes par an).

29 mars 2026. Opposant plus que jamais mélancolie à nostalgie, je résiste à la tentation de déposer les outils – ceux de l’écriture, qui donnent voie aux sons et voix aux graphismes –, ruminant intérieurement cette question : comment ne pas traverser ce qui me reste à vivre (mettons la durée d’une enfance, ce qui ne serait pas si mal) dans un jetlag permanent ? Aujourd’hui, c’est l’heure d’été, il faut un peu de temps pour s’y accoutumer.

18 mars 2026. Le printemps approche. Jetant mécaniquement un œil sur mes souvenirs Facebook du jour (une des choses les plus utiles de ce réseau de moins en moins habité), je tombe sur cette note assez ancienne : « Un journal de lecture n’est pas un journal tenu par un critique, mais un journal dont l’écriture se trouve en situation critique : comme au bord du précipice. » Aujourd’hui, j’écrirais plus simplement : à la frontière du silence.

24 février 2026. Il y a six jours, György Kurtág fêtait ses cent ans. Il est un des derniers, et peut-être le dernier – car depuis plus de vingt-cinq ans, nous sommes davantage en période de restauration que d’exploration – de la trempe des grands fondateurs de la musique du vingtième siècle : Stravinsky, Webern, Bartók. Sensuelle et pensée avec précision, sa musique a été jouée un peu partout dans le monde le jour même de son anniversaire. Mais le plus admirable est que le lendemain a eu lieu à Budapest la première de son deuxième opéra, Die Stechardin, un monodrame dont le livret est inspiré des écrits et de la correspondance de Georg Christoph Lichtenberg.

8 février 2026. Vu quatre jours après sa sortie The Mastermind, neuvième long métrage de Kelly Reichardt. Ce film d’une grande exigence – cent-dix minutes de pur plaisir – dispense de marmotter à son sujet après le générique de fin. Même si tout s’est gravé dans la tête, comme sans y penser, il faut faire quelques pas à l’air frais avant de retrouver le chemin des mots – ce qui est toujours bon signe.