Mars 2020 : le monde s’apprête à se confiner face à la pandémie de Covid-19 et chacun tente de trouver une issue de secours à la mesure de l’effondrement. Celle de Sacha Senderovski, écrivain d’origine russe, est d’accueillir un groupe d’ami.es dans sa résidence d’été. Le lieu est confortable, une véritable « colonie », avec maison principale, bungalows à thèmes, isolement d’un vaste domaine à la campagne à quelques encablures de New York où le virus décime la population. « Quelque chose me dit qu’il va nous falloir des semaines pour démêler ce merdier », déclare Ed, l’un des amis confinés. Rester « ensemble » sera le défi de cette résidence d’abord choisie, tournant au désastre.
Gary Shteyngart n’écrit pas un roman de circonstance sur (et pendant) le confinement quand bien même il a pu déclarer dans la presse US avoir interrompu l’écriture d’un livre pour composer celui-ci, Très chers amis, tant cet événement mondial dont nul ne pouvait prévoir la durée ou le dénouement le fascinait. Le confinement est une métaphore, il offre à Shteyngart une situation initiale dans laquelle chaque lecteur peut se projeter. Il lui permet de construire un récit depuis une bulle, un groupe d’amis soumis à une unité de lieu et de temps, qui tourne au huis clos. Le roman est une forme de pièce de théâtre, tragi-comique, avec mise en abyme, puisqu’une représentation aura lieu durant le séjour, selon les règles du theatrum mundi, ce grand théâtre du monde, qu’il soit élisabéthain ou russe. La datcha de Sacha Senderovski est une expérimentation humaine comme historique et romanesque, avec ce groupe d’amis qui servent de souris de laboratoire, quand la menace n’est plus seulement celle du virus mais d’un mystérieux pick-up noir qui terrorise les « colons ».
Le récit suit le quotidien du petit groupe : Sacha Senderovski, écrivain en panne d’inspiration comme de revenus, qui a connu son heure de gloire et espère désormais que ce séjour soit aussi une résidence d’écriture et lui permette de contraindre l’Acteur invité à achever le scénario de série qu’ils tentent en vain de boucler depuis des mots ; la femme de Sacha, Macha, est psychiatre (et psychorigide du masque et des gestes barrière), pas vraiment ravie de l’invasion soudaine du groupe d’amis qui ne sont pas les siens ; leur fille adoptive, Natacha, est une enfant précoce, dingue de K-pop, ingérable tant elle découvre ce que chacun voudrait cacher et excelle à révéler ce qu’il faudrait taire. Côté invités, l’Acteur, donc, « décrit par la Neue Zürcher Zeitung comme le plus grand comédien du monde » — je cite la Dramatis Personae initiale, entre liste des personnages qui ouvre toute pièce de théâtre et casting de série — un Acteur dont la présence aimante les autres invités comme la presse à scandales et les réseaux sociaux. Sont également présents des amis de lycée de Sacha, Vinod (écrivain maudit), Karen (qui a connu le succès avec la création d’une appli de rencontre), Ed et Dee (autrice d’essais et ancienne étudiante de Sacha en classe de creative writing). Certains se connaissent depuis plus de trente ans, d’autres se découvrent.
Tout groupe a sa dynamique propre faite de vieilles rancœurs, histoires d’amour avortées, liens indéfectibles et attirances inédites. Macha est irrésistiblement attirée par l’Acteur, Ed par Dee, Vinod par Karen. Les couples se font et se défont, un personnage fuit et revient, autant de mouvements attisés par l’élément nouveau (l’Acteur et son sex appeal irrésistible), le feu follet Nat (qui bouleverse genres, codes et attendus), la découverte d’un manuscrit de Vinod planqué par Sacha dans une boîte à chaussures (et bien sûr retrouvé), les finances de Sacha qui se tarissent (le titre Très chers amis a un double sens). Le virus exacerbe le tout avant que la menace de campagnards racistes qui rodent en pick-up noir ne mette le feu aux poudres.
Gary Shteynart fait de cette colonie à la fois un melting pot (tous les personnages sont des origines différentes, tous entretiennent un rapport complexe à l’exil et à leur bilinguisme), donc une métaphore des États-Unis et une mise en abyme de son œuvre, de Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes russes ou Absurdistan à Super triste histoire d’amour (ne serait-ce qu’à travers l’appli de rencontre), en passant par Mémoires d’un bon à rien (tant Sacha entretient des liens obliques avec son auteur). C’est enfin un microcosme de l’histoire étasunienne récente — les ratés sanitaires et cadavres qui s’accumulent, le racisme exponentiel, le I can’t breathe de George Floyd, durant ces mois où « il devenait clair que le président du pays ne céderait le pouvoir qu’à reculons » et que, le 4 juillet 2020, « la nation fêtait son anniversaire dans un état de stupeur inexorable ».
Shteyngart donne sans aucune retenue libre cours à sa causticité, dans un livre qui joue de ses références littéraires assumées (le roman et le théâtre russes) et met en abyme sa propre tentation de la série TV à travers le scénario impossible de Sacha comme l’émission de télé-réalité japonaise que regardent ses personnages. Ce roman en quatre actes (et une seule saison), pastiche sérieux, est dans un même temps ce qui met en échec et dépasse théâtre et série. Le défi romanesque était immense, les tensions à tenir impossibles. Soyons honnêtes, la fin du récit pousse « la logique de la fiction » à un « point culminant » (assumé page 288) qui tourne à vide et lasse mais Très chers amis vaut la peine d’être lu pour tout ce qui précède son dénouement (soit la majeure partie du livre !).
Gary Shteyngart, Très chers amis (Our Country Friends), traduit de l’anglais (USA) par Stéphane Roques, éditions de l’Olivier, janvier 2024, 384 p., 24 €
Jeu littéraire (le « Et si ») :
- Et si le roman était un autre livre ? Oncle Vania d’Anton Tchekhov.
- Et si le roman était un animal ? Steve la marmotte, qu’on ne voit jamais, mais dont le « palais d’hiver » joue un grand rôle dans le roman
- Et si le roman était un autre animal ? La tortue sauvée de la circulation.
- Et si le roman était une musique ? BTS
- Et si l’on devait résumer le roman d’une phrase ? « Qui fait confiance à la famille ? » (page 228)
- Et si l’on devait en choisir une autre ? « Ce pays est plein de ratés qui réussissent » (page 254)
- Et si ce roman était un gâteau ? pas le vitello tonnato (mais ça aurait pu, cf. ici) mais une forêt noire. Pour les bois de l’État de New York (véritable personnage du récit), la cerise sur le gâteau du virus qui fait dérailler la mécanique romanesque mais aussi sa recette complexe, en plusieurs couches, qui finit par être écœurante.