Il y a d’abord le titre comme une enseigne, une monstrueuse enseigne aux promesses démoniaques, et puis il y a ensuite la masse du volume, qu’on le lise en Bourgois, Folio, ou dans la récente édition de l’Olivier : le mastodonte qu’est 2666 pourrait légitimement faire peur, par sa taille, par son projet, mais aussi par son statut de grand livre contemporain. Qu’on se rassure pourtant, sans hésiter davantage à entreprendre sa lecture, car l’une des qualités, première et magistrale, de 2666 par rapport à d’autres monstres du même acabit (qu’on pense à Outremonde, au Tunnel, à l’Arc-en-ciel de la gravité) est sa très grande lisibilité. Parler de chef d’œuvre, on le sait, est une vieille antienne, vieille rengaine que l’on met aussitôt à distance en dévoyant une époque qui célèbre à tout va des chefs d’œuvres qui n’en sont pas. Pourtant 2666 pourrait légitimement prétendre à ce titre, car il a une qualité supplémentaire qui le rend peut-être encore plus universel que ses autres comparses monstrueux : c’est un livre qu’on peut lire.

Plus de deux mois ont passé depuis la publication du dix-neuvième épisode de cette chronique à suivre. En parfaite ignorance des parutions de la “rentrée”, en dehors d’une vague liste de titres et d’auteur(e)s ne créant pour ma part aucune attente (bien entendu, je compte sur les recensions de mieux informés que moi pour remettre les pendules à l’heure), ces neuf semaines sans avoir eu la tentation, même éphémère, de griffonner quelque note que ce soit ont été “de rattrapage”.

2666, le sixième et dernier (pour l’instant) volume des Œuvres complètes de Roberto Bolaño vient de paraître aux Éditions de l’Olivier, qui à partir de 2020 a pris le relais de Christian Bourgois, son premier éditeur français. Une telle entreprise ne peut que susciter notre respect. Le lecteur francophone qui ne lit pas l’espagnol peut désormais se faire une idée globale d’un auteur majeur, à cheval entre deux siècles. Savourer une œuvre. Piocher ci et là au gré de ses envies. C’est ce que je fais depuis pas mal de temps, ayant la chance de pouvoir lire Bolaño dans sa langue originelle.

« Simone Darrieux, rue des Petites-Écuries, Paris, juillet 1977. Lorsque Ulises Lima est arrivé à Paris il ne connaissait personne d’autre que moi et un poète péruvien qui avait vécu exilé au Mexique. Moi je ne l’avais vu qu’une fois, au café Quito, une nuit où j’avais rendez-vous avec Arturo Belano. Nous avons parlé un peu trois les trois, et ensuite Arturo et moi sommes partis.

« Et de la sorte le travail, le projet, prend forme peu à peu, se diversifie, croit, mais pas de façon linéaire. C’est comme un roman, pour que vous me compreniez, qui ne commence pas par le commencement. En fait, c’est un roman qui, comme tout roman d’ailleurs, ne commence pas dans le roman, dans l’objet livre qui le contient, vous comprenez ?

Inédit posthume : les mots sont lâchés, la pupille d’abord se dilate d’excitation puis le cerveau se calme et on en vient à se méfier. A quoi s’attendre ? Juvenilia dispensables, fond de tiroir oublié, rebus mal aimé ? Quelle surprise Bolaño depuis sa tombe nous-a-t-il réservés ? La question est légitime car Le Troisième Reich, premier roman inédit publié en 2010 sept ans après la mort de Bolaño, avait mis la barre très haut. Entrons donc prudemment dans ce second tome d’Œuvres Complètes.

— J’allais mourir. C’était dans mon âme amoureuse,
Désir mêlé d’horreur, un mal particulier
Baudelaire, « Le Rêve d’un curieux »

Pour bien lire un auteur, pour bien le comprendre, il faut avoir une vue d’ensemble de son œuvre, ce qui nécessite de pouvoir englober sa bibliographie. D’où l’importance de (bien éditer) des Œuvres complètes, surtout quand ce sont celles d’un de nos plus modernes écrivains d’aujourd’hui. Tentons une approche de cette estrella distante, qui a su créer dans son œuvre une constellation morcelée d’une impressionnante force magnétique.