En août 2017 a paru Un dimanche de révolution, le dernier roman de Wendy Guerra, chez Buchet Chastel, dans une traduction de Marianne Millon. Diacritik reviendra prochainement sur ce livre magnifique à travers une critique et un grand entretien.
Mais au-delà de sa densité poétique, de sa force politique, de sa manière unique de mêler intime et collectif, le roman de Wendy Guerra est un hymne à la beauté de Cuba, à son paysage, à « l’odeur des mangues trop dures, la fureur de la mer qui s’entête à forcer les limites du mur » et à « la transparente illumination de cette île ».

Après Des femmes qui tombent, Points a eu la bonne idée de rééditer en poche le désormais légendaire Encore des nouilles, recueil de chroniques comico-gastronomiques produites par Pierre Desproges pour Cuisine et vins de France entre 1984 et 1985 et illustrées par Cabu, Catherine, Charb, Luz, Tignous, Wolinski…  Avec Encore des nouilles, l’humoriste écrivain marche dans les pas (pour ne pas dire sur les pieds) de Maurice Edmond Saillant dit Curnonsky ci-devant gastronome, humoriste, critique culinaire et fondateur de la revue pour apprendre à cuire les œufs sans dénaturer le goût du Pommard.

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En 1848, dans le piquant De l’obésité en littérature, Théophile Gautier se posait une question de taille : « L’homme de génie doit-il être gras ou maigre ? » Orgies, repas pantagruéliques, voire grands dictionnaires de la cuisine – comme ceux d’Alexandre Dumas – ont toujours fait bon ménage. Mais qu’en est-il des personnages romanesques ? Le plus souvent, ils sont minces voire filiformes.

Edison, le Big Brother de Lionel Shriver, est lui des héros XXL : « Pour lui, les intrigues devaient toujours s’écrire en capitales. (…) Tout se tenait : son appétit pour les brioches à la cannelle et pour le suicide, son obstination à construire sa vie en fonction de lignes si radicales que lui aussi s’était mis à “penser en grand”. » Comme l’écrit Pandora à propos de son frère, son « poids était symptomatique d’un malaise », et le roman est pour Lionel Shriver une manière d’interroger le rapport de nos sociétés à la nourriture, signe d’un dérèglement pathologique qui n’est pas que calorique. Ingurgiter d’énormes quantités d’aliments revient à tenter de combler un vide existentiel, une vacuité ontologique.

Pierre Desproges, chroniqueur gastronomique pour Cuisine et vins de France, c’est étonnant, non ? Et pourtant. Entre 1984 et 1985, l’humoriste écrivain a sévi dans les pages de ce magazine pour amateurs de bonne chère (bonne chair ?) sur papier glacé, marchant dans les pas (pour ne pas dire sur les pieds) de Maurice Edmond Saillant dit Curnonsky ci-devant gastronome, humoriste, critique culinaire et fondateur de la revue pour apprendre à cuire les œufs sans dénaturer le goût du Pommard.

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Marie-Blanche Vergne et Jean-Paul Belmondo dans Les Trois Mousquetaires (C. Barma, 1959)

On sait la passion d’Alexandre Dumas pour la cuisine. Le romancier gastronome est l’auteur d’un monumental Dictionnaire de la cuisine, entrepris un an avant sa mort qui paraîtra de manière posthume. Dans « quelques mots au lecteur », Dumas retrace une histoire du rapport de l’homme à la nourriture, passant du besoin à la gourmandise, il établit une typologie des différents types d’appétit, feuillette pays, traditions culinaires et grands auteurs ou artistes dans leur rapport à la cuisine, avant de lister les restaurateurs de son temps, dans un ample mouvement qui se donne à lire comme un art poétique de la table.

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« Olia, puis-je vous demander un service ? Et seulement à vous.
– Ça dépend duquel.
Bourmistrov agrippa la table, comme s’il s’apprêtait à l’arracher du sol.
– Pouvez-vous manger pour moi ? Ici. Maintenant.
– Comment ça, pour vous ?
– Je veux dire, en sorte que je puisse vous regarder. Simplement vous regarder.»

Bourmistrov regarde Olia manger, c’est devenu un rituel. Tout a commencé dans un train filant « à travers l’Ukraine torride », « simplement, comme tout ce qui est inéluctable ».