Dans le cadre de leur projet de fin d’études, les étudiant.es du Master Écopoétique et création d’Aix-Marseille Université se sont lancé.es dans l’aventure d’une revue, L’Éconaute, certains côté graphisme et rédaction en chef, la majorité en choisissant un texte écrit durant leurs années de formation. « Bruxelles avec vue » de Geneviève de Bueger figure parmi ces textes publiés, elle nous en offre ici la version originale.
Fallait-il invoquer la récente et mondiale pandémie qui s’est déclarée à l’échelle de la planète et les confinements qu’elle a générés pour qu’un plaidoyer en faveur de la natation en mer ou en piscine soit au départ d’un livre entier ?
C’est une histoire de sangs, celui des « animaux morts » que découpait le grand-père boucher, le sang des filiations et celui des transmissions, le mauvais sang, pour citer Carax, d’une génération dont les rêves ont été fracassés par le sida. Anthony Passeron ne sait pas grand-chose de cette histoire, sinon le silence qui étouffe les douleurs et les hontes. Dans sa famille on ne parle pas de cet oncle mort quelques années après la naissance de l’auteur, ce « fils préféré » qui a pourtant refusé d’être boucher dans l’arrière-pays niçois comme tous les aînés avant lui et a préféré partir — Amsterdam, les paradis artificiels, la mort, jeune, bien trop jeune. Alors Anthony Passeron enquête, il rassemble des souvenirs et matériaux familiaux et des archives, il refuse le culte du secret qui a enterré une seconde fois tous ces Enfants endormis. Il raconte, entrelaçant l’histoire intime et l’histoire collective, dans un premier roman sidérant.
Les corps flottants sont des fragments du corps vitré, des taches mobiles, présentes dans le champ de vision, difficiles à percevoir en elles-mêmes puisqu’elles se déplacent avec les mouvements de l’œil. Dans le récit de Jane Sautière, les corps flottants renvoient à un autre objet, le passé, à ceux et celles qui ont disparu, que l’oubli fait disparaître, qui persistent comme des ombres, opaques à la surface du souvenir.
Inaugurée le 18 juin dernier dans la petite ville allemande de Kassel, la documenta 15 s’est fait le théâtre d’un enchaînement de gestes étranges et inquiétants, dont la violence symbolique, politique et morale ne sera sans doute pas sans laisser de traces.
Le 27 juin dernier, à la Maison de l’Amérique latine, une soirée Coïncidences a réuni Florence Delay (Il n’y a pas de cheval sur le chemin de Damas), Denis Podalydès (Les nuits d’amour sont transparentes) et Martin Rueff. Diacritik vous propose la captation vidéo de la soirée, autour de deux livres aux titres mystérieux dont Martin Rueff a montré combien ce dont deux textes sur la vocation, les voix qui nous traversent et une passion de la langue et du récit.
Avec Jean-Luc et Jean-Claude, Laurence Potte-Bonneville s’impose comme l’une des plus belles révélations de cette rentrée littéraire. Publié chez Verdier, ce bref et joyeux récit nous livre à la compagnie des étonnants quinquagénaires Jean-Luc et Jean-Claude qui, un soir, ne pouvant valider leur grille de loto, décident de ne pas rentrer dans leur foyer et de partir à l’aventure pour trouver un autre PMU. Dans ce road movie en région, les deux personnages, entre Bouvard et Pécuchet ou Mercier et Camier, vont croiser des figures aussi hautes en couleur. Une telle écriture à l’écoute de l’étrangement du monde et de ses singularités sensibles ne pouvaient manquer d’ouvrir des questions que Diacritik est allé poser à la romancière le temps d’un grand entretien.
Parce qu’il est ce Michel Ange à gros nez mâtiné d’enlumineur de fond, Manu Larcenet connaît par cœur et à son grand corps défendant les terribles affres de la création, qui occasionnent par alternance moments de doute, haut débit de parole, bas qui blessent, euphorie et tristesse — un sentiment qui, si l’on en croit l’auteur du troisième tome (que le temps passe vite) de Thérapie de Groupe, durera toujours.
Vient de paraître en poche le dernier tome de la trilogie Rosewater du Nigérian Tade Thompson. C’est l’occasion de revenir sur cette fresque épique où l’extraterrestre grignote nos certitudes concernant notre propre humanité.
Il est difficile de détacher son regard d’une œuvre de Cécile Cornet. Tantôt attiré, tantôt révolté, le spectateur fait face à des scènes dont la force ne peut laisser indemne. Chacune de ses représentations est une explosion de sens et de couleurs, toutes ancrées dans des expériences intimes, qu’il s’agisse de souvenirs, de réminiscences ou de sentiments de révolte représentés par des objets devenus symboles. Chaque image est longuement pensée, imprégnée par la sensibilité d’une artiste soucieuse de mettre en lumière les inégalités sociales, entre féminisme et lutte des classes.
« C’est du Finnmark et de la Norvège du nord que je rêve. La lumière me met en extase. Elle se présente par couches, et donne une impression d’espaces différents qui sont en même temps très près et très lointains. On a l’impression d’une couche d’air entre chaque rayon de lumière et ce sont des couches d’air qui créent la perspective. C’est mystique. »
Anna-Eva Bergman, A-Magasinet, 21 avril 1979
Je ne sais plus dans quelles circonstances j’ai découvert Anna-Eva Bergman (sans doute en musardant sur la toile), mais ce fut un coup de foudre immédiat.
Il s’agit d’abord, grâce au travail des éditions Quidam, d’un très bel objet. Sur le fond écarlate de la couverture du livre se dresse l’image de Karl Marx, pointant son index vers les lecteurs, de manière à leur rappeler, plus que jamais, la nécessité de reprendre la lutte des classes, à une époque où celle-ci semble globalement frappée d’obsolescence. Dans un premier temps, ce mouvement peut surprendre, de la part d’un écrivain contemporain essentiel qui, depuis Charøgnards (Quidam, 2015), misait essentiellement sur la recherche ludique et formelle, dans la continuité des travaux de l’Oulipo, pour élargir notre appréhension du réel.
3extraits de l’album « Happening » (Ghostly International, 2022)
Il y a tant d’affaires en littérature – tant à faire, pourrions-nous aussi dire, devant la quantité de cases à résoudre. The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde, The Case-book of Sherlock Holmes : tant de crimes que la littérature met dans nos mains innocentes. L’affaire, l’étrange Affaire, parfois bardé d’une majuscule qui rehausse son importance ; le Cas, traduit-on aussi parfois, pour accentuer son étrangeté souvent pathologique. Cette affaire se diffracte souvent dans tous les masques possibles du crime – murders in the rue morgue, study in scarlet, final problem – appelant le lecteur à noter la singularité du récit qui lui est proposé. L’Affaire Charles Dexter Ward, lisons-nous, et notre sourcil déjà se fronce, attentif : qu’est-il arrivé à ce pauvre Charles Dexter pour qu’il devienne à lui seul une affaire ?