Au pandémonium de l’horreur: Lovecraft et l’Affaire Charles Dexter Ward (Intégrale 3)

L’Affaire Charles Dexter Ward (détail de la couverture © éditions Mnémos)

Il y a tant d’affaires en littérature – tant à faire, pourrions-nous aussi dire, devant la quantité de cases à résoudre. The Strange Case of Dr Jekyll and Mr Hyde, The Case-book of Sherlock Holmes : tant de crimes que la littérature met dans nos mains innocentes. L’affaire, l’étrange Affaire, parfois bardé d’une majuscule qui rehausse son importance ; le Cas, traduit-on aussi parfois, pour accentuer son étrangeté souvent pathologique. Cette affaire se diffracte souvent dans tous les masques possibles du crime – murders in the rue morgue, study in scarlet, final problem – appelant le lecteur à noter la singularité du récit qui lui est proposé. L’Affaire Charles Dexter Ward, lisons-nous, et notre sourcil déjà se fronce, attentif : qu’est-il arrivé à ce pauvre Charles Dexter pour qu’il devienne à lui seul une affaire ?

Troisième volet de l’Intégrale proposée par Mnémos dans la nouvelle traduction de David Camus, l’Affaire Charles Dexter Ward est l’un des récits lovecraftiens les plus connus : s’il n’est pas nécessairement son plus grand texte, il a l’avantage conséquent de se plier à la taille d’un petit roman, de présenter un éventail des techniques et des motifs lovecraftiens, et de provoquer comme toujours chez Lovecraft la puissance fascinante du frisson. S’il est lu aujourd’hui comme un classique du fantastique, qu’il apparait plus attendu par rapport au genre que ne peut l’être La Quête Onirique de Kadath L’Inconnue – les deux récits étant les deux plus gros textes lovecraftiens -, il ne faudrait pas oublier que Lovecraft ne l’a jamais publié de son vivant. À la suite de quelques refus, l’Affaire restera dans les tiroirs et ne sera exhumé qu’à la mort de Lovecraft, qui n’a pas insisté pour la faire publier. David Camus, dans son intéressante préface, parle ainsi d’un « travail de deuil ». Deuil de ses illusions, retour sur son enfance, sa ville – il y a effectivement du Lovecraft dans Charles Dexter.

L’histoire de l’Affaire est celle de Charles Dexter Ward, jeune érudit de vieille famille d’un XXème siècle ombragé des vieilles peurs du siècle passé. Celui-ci est interné à la suite d’un comportement de plus en plus erratique. Le docteur Willet, médecin de la famille Ward, essaie de reconstituer la trajectoire qui a amené ce fils de respectable famille vers la folie. Il découvre ainsi que Charles s’est intéressé à l’un de ses lointains descendants, Joseph Curwen. Cet homme, qui a vécu au XVIIe siècle, a fui de Salem vers Providence en pleine période de chasse aux sorcières. Un aura de magie noire plane sur son visage, ses habitudes, ses actes – jusqu’à contaminer, peut-être, son lointain descendant des siècles plus tard. Le récit se place sous plusieurs enseignes, dont le premier est la riche tradition de la chasse aux sorcières. Plus qu’une sorcière à proprement parler, c’est un sorcier dont il est question, mais le fantastique fait de cet homme marginal vivant en périphérie de la bonne société un vrai thaumaturge initié aux arcanes noires d’une alchimie nécromancienne.

Comme la Quête Onirique de Kadath l’Inconnue, L’Affaire est une plongée : qu’on se souvienne que Lovecraft reste toujours, en toutes circonstances (c’est-à-dire quel que soit l’angle de ses récits) un grand explorateur des abîmes. C’est ainsi qu’il y a, comme bien souvent, une catabase dans l’Affaire : c’est le docteur Willet, médecin de la famille Ward, qui s’attèlera à descendre dans les gouffres géographiques et psychologiques de Charles. On retrouvera aussi l’un des usages malins de Lovecraft pour faire venir le fantastique : la correspondance contradictoire. D’abord une lettre d’un personnage, confessant ses angoisses face à la progression d’un danger ; puis une autre lettre postérieure (ou un témoignage oral) venant ensuite froidement assurer l’inverse d’une manière si factice que le frisson gagne le lecteur conscient de l’altération démoniaque qui s’est produite. C’est dans Celui qui chuchotait dans les ténèbres (1930) que cette technique trouvera son usage le plus terrifique : toute l’horreur vient du décalage entre les tons du (des) scripteur(s), qui indiquent au lecteur avisé que l’interlocuteur n’est plus le même – quand bien il le prétend.

Le sel particulier de l’Affaire, néanmoins, tient à sa taille inhabituelle et à ses thèmes : il ne s’agit pas que d’une énième redite d’une recette déjà réalisée, mais d’une sorte de patchwork discret – et donc savoureux – de certains grands thèmes maléfiques du fantastique. La possession, le vampirisme, la nécromancie, s’invitent ainsi dans les étranges sortilèges ménagés par l’ombreux Joseph Curwen. Pourtant, les mentionner ainsi platement donne une fausse idée de leur pouvoir au sein de la fiction lovecraftienne. Mentionner ces termes à froid, c’est prêter le flanc au sourire : des vampires ? Voulons-nous vraiment lire des livres sur les vampires ? N’avons-nous rien de mieux à faire ? Mais ce serait oublier que tout dépend de la manière davantage que du thème : il n’y a qu’à se souvenir de l’excellent récit qu’est La Morte Amoureuse de Gautier pour voir qu’on peut donner des récits extrêmement précis, construits, puissants d’imaginaire revitalisé, sur des figures un peu exsangues. Lovecraft procède bien différemment de Gautier, bien entendu, et sa ruse est d’une finesse littéraire véritable. Ces thèmes qui pourraient résumer le livre n’affleurent qu’à sa surface, et n’occultent jamais son travail véritable : la création d’un tremblement fantastique particulier, que seul l’adjectif basé sur le patronyme pourrait désigner, une peur lovecraftienne qui subsume justement les catégories précédentes, les annule et les recompose dans un art singulier.

De la même manière que l’Affaire est un composé des différentes possibilités du fantastique horrifique, un symposium des pratiques occultes, elle est aussi un vraie recomposition des grands textes du genre. Il y a un peu de la métempsychose de Metzengerstein de Poe, l’idée (passée au tamis alchimique) de la mort rappelée à la vie de Frankenstein, la dualité sauvage de l’Etrange Affaire du Dr Jekyll et Mr Hyde, l’hérédité inéluctable de La Maison aux sept pignons d’Hawthorne, l’altération physique et psychique du Retour de Walter de la Mare. Mais l’intertexte le plus interstitiel de l’Affaire est peut-être un texte qu’on cite moins, d’un auteur que Lovecraft mentionne pourtant en passant dans son texte : Oscar Wilde. Il y a du Portrait de Dorian Gray dans l’Affaire : cette idée de repousser la vieillesse et la mort par son exorcisme pictural. Est-ce un hasard si Charles Dexter Ward retrouve, cachée dans un mur, un vieux portrait de Joseph Curwen, à la ressemblante troublante ? « Les détails de ce visage blême et émacié » révèle le « tour dramatique joué par l’hérédité », et confronte « un Charles Dexter Ward fort décontenancé à son vivant portrait en la personne de son horrible arrière-arrière-arrière-grand-père ». Est-ce un hasard si c’est cette découverte qui le poussera dans la quête troublante de l’obscur derrière les apparences ? Et quand le mal est consommé, sorti de ses gonds et de ses cadres, peut-on s’étonner de voir que « le portrait de Joseph Curwen avait à tout jamais cessé de surveiller du regard le jeune homme auquel il ressemblait si étrangement, et gisait désormais sur le sol, éparpillé sous la forme d’une fine couche de poussière gris bleuâtre. ». Le récit lovecraftien porte ainsi en lui ces sels alchimiques des œuvres passées que sa magie ressuscite un instant.

Présenté comme un roman par le paratexte éditorial, peut-on pour autant considérer l’Affaire Charles Dexter Ward pour tel ? Lovecraft, en effet, n’a jamais été connu comme romancier, pas plus qu’il n’a été tellement reconnu comme novelliste – preuve, peut-être, que chez lui la question générique n’est pas si pertinente pour comprendre ces enjeux. On ne peut pourtant pas dire que Lovecraft n’ait jamais lu de romans, les mentions de son essai Epouvante et Surnaturel en Littérature en atteste : mais il n’a jamais vraiment fait œuvre romanesque dans le sens classique du terme. Il a davantage fait œuvre, au sens où sa littérature vaut pour l’ensemble constitué par ses textes réunis en cohésion ; c’est un tout qu’on aborde d’un seul regard.

L’Affaire, comme La Quête onirique de Kadath l’Inconnue, se déploie sur un temps plus long que la mouture habituelle des récits lovecraftiens, sans que pour autant ils paraissent étoffés ou gonflés par une volonté d’étendre la pâte narrative. Il manque cependant quelques caractéristiques propres au roman tel qu’il est habituellement conçu : une épaisseur et profondeur des personnages, d’une part, liée à une introspection sensitive ; et une temporalité propre à la machine romanesque, ce temps long qui permet justement aux personnages d’évoluer dans un paysage construit spécialement à cet effet. Il y a dans l’Affaire un temps romanesque plus long que celui habituel, mais il est le temps de l’enquête et de la narration : comme toujours chez Lovecraft, ce qui prime est le désir de raconter et de créer des atmosphères particulières – où les personnages sont là pour éprouver ces conditions atmosphériques particulières, ce grand orage couvé de la peur humaine.

Si le paysage lovecraftien modifie bien entendu ses personnages en les entrainant vers la chute (quels autres récits le feraient davantage que ceux de Lovecraft, où les personnages ne cessent d’être contaminés, altérés, décomposés par la magie noire des atmosphères de la sombre Arkham, de Dunwich la bourbeuse, du sinueux Miskatonic ou des allées sombres de Providence ?), ils restent crées d’une  seule coulée : ce sont bien davantage des personnages de nouvelles, habités par un seul vecteur de trajectoire, que de romans. Ils n’ont pas cette complexité fourmillante et contradictoire qui bâtît les plus grands personnages romanesques. Lovecraft, de plus, n’utilise qu’assez peu l’attirail romanesque habituel : il est davantage un auteur du telling que du showing. S’il ne se prive pas parfois de montrer, il n’use presque jamais du dialogue, assez peu de la scène, et à la caméra romanesque de l’intériorité, il préfère la focale extérieure de l’extériorité. On ne sait presque jamais ce que pensent les personnages sous les affres des démons, mais on voit leur physionomie, leur attitude, se modifier : le rapport de dégénérescence est vu depuis la rétrospection d’une catastrophe qu’on sait être arrivée.

De quoi s’agit-il, alors, que cette Affaire ? Les enjeux sont multiples, et derrière les façades fantastiques de la narration, on comprend assez bien qu’il s’agit d’un texte qui repose discrètement sur une mythologie personnelle. « Ses promenades étaient autant d’expéditions dans le passé durant lesquelles il s’efforçait de ressuciter, à partir des innombrables reliques d’une vieille ville déjà charmante, une image vivante et cohérente des siècles écoulés. » Dans Charles Dexter Ward parcourant les rues de Providence, il y a l’ombre de Lovecraft, grand marcheur devant l’éternel et ses démons, lui qui consacra un grand poème à sa ville :

Where bay and river tranquil blend,
And leafy hillsides rise,
The spires of Providence ascend
Against the ancient skies.

(Où la baie et la rivière tranquilles se mêlent,
où les collines verdoyantes s’élèvent,
les flèches de la Providence se dressent
contre les ciels anciens.)

La ville de Providence, recrée pour les besoins de la cause – ce fantastique case à résoudre -,  est un  décor ambiant : « l’immense mer de toits qui s’étendait vers l’ouest, avec ses dômes, ses flèches et ses collines lointaines qui se détachaient dans la brume, et qu’il avait contemplée, un certain après-midi d’hiver, depuis la balustrade  de la grande  promenade, alors qu’elle étincelait, violette et mystique, sur  un fond de soleil couchant enfiévré, apocalyptique, mêlé de  rouges et d’ors, de pourpres et de verts étrange. ». Et l’Affaire pourrait apparaître comme une vie rêvée (et cauchemardesque) de Lovecraft. Nul besoin de clef particulière pour déchiffrer les arcanes de ce texte, pourtant, nul besoin non plus de se livrer à une savante lecture de la biographie pour espérer déceler des choses ; non, c’est d’une manière beaucoup plus simple que la fiction pourrait sembler un miroir cauchemardé du réel.

Le parallèle le plus intéressant serait de lire l’Affaire – sans la résumer pourtant à ce parallèle – à l’aune de l’essai Epouvante et Surnaturel en littérature écrit à la même période. Que montre l’Affaire ? Le récit d’un homme de Providence parti dans la quête d’un savoir ancien, cherchant à percer les arcanes de quelques secrets horrifiques. Que déduisent ceux qui enquêtent sur Charles Dexter Ward et Joseph Curwen ? qu’il « existait dans le monde une redoutable organisation de nécromanciens, dont, de toute évidence, les racines plongeaient dans un passé beaucoup plus éloigné que celui des sorcières de Salem ». Ces nécromanciens « pillaient des tombes de toutes les époques, notamment celles des hommes les plus illustres et les plus sages que la Terre ait jamais portés, dans l’espoir d’extraire des cendres des défunts quelques vestiges de la conscience et du savoir qui les avaient jadis animés et guidés. » Comment ne pas faire un parallèle entre cette quête et le désir qui aimantera la rédaction de l’essai lovecraftien, dans lequel celui-ci se livre à une minutieuse, fouillée et personnelle généalogie de l’horreur en littérature, cherchant à comprendre les rouages et mécaniques de cette branche fantastique si particulière ? Dans Charles Dexter il y a Lovecraft, sans doute plus que dans tout autre de ses récits : parce qu’il y a cette recherche de l’ancienne alchimie, « les secrets de l’ancienne musique » pour reprendre la phrase de Villiers de l’Isle-Adam, et que cette recherche, menée par un jeune homme marginal, trop savant, trop pâle, trop fragile, ne se déroule pas n’importe où mais bien à Providence. Providence, terreau de l’imaginaire d’Howard Phillips Lovecraft, terrain de la quête de Charles Dexter Ward :

And in the narrow winding ways
That climb o’er slope and crest,
The magic of forgotten days
May still be found to rest

(Et dans les étroits chemins sinueux
qui grimpent sur les pentes et les crêtes,
la magie des jours oubliés
peut encore être trouvée pour se reposer)

L’Affaire Charles Dexter Ward, Intégrale 3, traduit de l’américain par David Camus, éditions Mnémos, mai 2022, 19 €