Thérapie de groupe (Manu Larcenet) : le chaos, c’est dans ses cordes

Manu Larcenet va bien. Enfin… mieux. Ou pas plus mal que si c’était pire. La preuve ? Alors qu’on l’avait laissé en pleine Thérapie de groupe en train de danser avec les étoiles, convaincu que le chaos en soi « c’est pas marrant tous les jours », revoilà Manu Larcenet dans un tome où tout se conçoit bien depuis les couloirs de la clinique des petits oiseaux « où si on met de côté quelques suicidaires, en général tout se finit bien. »

Rappelez-vous : il y un an presque jour pour jour, alors qu’on n’en était pas encore à se demander s’il valait mieux porter un masque FFP2 ou se taire dans le métro, je décrétais (très arbitrairement) que l’album de l’année serait signé Manu Larcenet. Et si on remettait ça ? Parce que le second volet des aventures de Jean-Eudes de Gougeon-Cageot vient de sortir et il faut se rendre à l’évidence : heureusement qu’on a changé d’année (à défaut de paradigme) car Ce qui se conçoit bien est d’emblée nommé (et toujours aussi unilatéralement) album de l’année. Parce que l’album de la décennie, c’est déjà pris. Par le tome 1 d’ailleurs, si je me souviens bien.

« Elle est immense (…) la prétention de faire rire. Un film, un livre, une pièce, un dessin qui cherchent à donner de la joie (à vendre de la joie, faut pas déconner), ça se prépare, ça se découpe, ça se polit. Une œuvre pour de rire, ça se tourne, comme un fauteuil d’ébéniste, ou comme un compliment… », disait Pierre Desproges dans une de ses chroniques à l’adresse d’un critique dispensable. D’immense, elle peut rapidement devenir douloureuse, aussi, cette volonté d’accoucher de belles pages, de planches qui chatoient autant qu’elles apportent un peu de satisfaction à leur auteur qui a sué encre et pinceaux dans le but de faire rire. Et plus si c’est possible, ce n’est pas incompatible. C’est peu dire que le second volet de Thérapie de groupe coche toutes les cases (sans jeu de mot) : le voyage intérieur de Manu Larcenet au pays des affres de la création se poursuit et la folie et le talent (et un peu les médocs, si on en croit l’auteur) font le reste.

Après avoir convoqué des auteurs de BD aussi majeurs que Raffaello, Cézanne et Bruegel, Manu Larcenet se tourne vers des scénaristes de petits miquets qui ont su mieux que quiconque (re)donner leurs lettres de noblesse au genre. Et qui mieux que Charles Baudelaire, Nicolas Boileau ou Stendhal ? Pour exsuder le meilleur du chaos, « ça se conçoit bien », non ?

Ça devient une habitude, on a (encore) envie de crier au chef-d’œuvre avec ce nouvel opus de divagations graphiques signé Manu Larcenet. Après Étoile qui danse, Ce qui se conçoit bien continue d’explorer les tourments et les questionnements de l’auteur-artiste-homme-dessinateur, au point de brouiller un peu plus la frontière ténue entre l’œuvre et l’homme ; au point de ne pas savoir si l’on doit rire ou compatir… Au cours de ce voyage (presque) immobile, prenant prétexte à un double enfermement – les murs de la clinique des petits oiseaux et un cerveau prisonnier de doutes insupportables –, Manu Larcenet manie toujours l’autobiofiction avec un brio et un sens de l’absurde qui le disputent à celui, inné et reconnu quoi que son avatar en dise, de dessiner et raconter des histoires qui font rire mais pas que.

Manu Larcenet, Thérapie de Groupe, Tome 2 : Ce qui se conçoit bien, éd. Dargaud, janvier 2021, 56 p., couleur, 15 € — Lire les premières planches.