Chantal Thomas : beach ô ma beach (Journal de nage)

Journal de nage (détail de la couverture © éditions du Seuil)

Fallait-il invoquer la récente et mondiale pandémie qui s’est déclarée à l’échelle de la planète et les confinements qu’elle a générés pour qu’un plaidoyer en faveur de la natation en mer ou en piscine soit au départ d’un livre entier ? Nous n’en sommes pas convaincus et d’autant moins que Chantal Thomas est fille d’une fervente nageuse et qu’elle est nageuse elle-même. Elle rappelle d’ailleurs que le dernier cadeau qu’elle fit à Jackie sa mère alors que celle-ci n’était plus en état de faire la moindre brasse fut un maillot de bain qui ne servit jamais ? Mais admettons que la pratique de la nage soit donnée ici comme le remède aux ravages que cause une maladie universelle et le meilleur moyen de se débarrasser de celle-ci. Toujours est-il que la nageuse exercée qu’est donc Chantal Thomas se montre heureuse de combattre l’affreux mal en revenant à la première occasion qui s’offre, tantôt à Nice et tantôt à Paris, à une pratique du corps et à un contact salutaire avec l’eau  qu’elle soit de mer, de rivière ou de piscine. Cette Chantal Th. va donc tenir le double journal d’une sortie hors de la pandémie et d’un retour victorieux au bonheur de nager.

À quoi l’on aimera ajouter une double observation. C’est d’abord que la récente académicienne s’assure en cours de route du renfort d’auteurs divers qui évoquèrent la natation, depuis Franz Kafka jusqu’à Paul Morand. C’est ensuite que son style a constamment beaucoup d’allure et de vivacité, note d’humour comprise (Exemple : « Monseigneur Aupetit, évêque de Paris, ordonne : “Videz les bénitiers ! ” » (p. 15)

Quant à la qualité de son écriture, nous dirions volontiers que, dans se meilleurs moments, elle se tient au plus près des mouvements de ses membres et de ses muscles et ce avec beaucoup d’élégance et  autant d’allégresse. Pour en convaincre, nous avons élu ce court passage : « Les mouvements successifs d’ouverture et fermeture de mes bras, comme d’un éventail, produisent au fur et à mesure de ma progression un arrondi plissé, d’un bleu très doux, aussi léger qu’une tunique d’Issey Miyaké. » (p. 52) Et il est bien que la grande styliste nippone soit invitée à célébrer tout un mouvement gracieux.

Mais le corps nageant n’est pas seul à jouer sa partie et Chantal Thomas n’est jamais seule à le mettre en jeu face à l’eau, à sa profondeur, à son immensité ou à ses vaguelettes. Citons encore à cet endroit : « Des petites vagues rencontrent ma joue gauche. Ce n’est pas une gifle, seulement un contact plus appuyé. L’autre joue n’éprouve rien de tel. La dissymétrie fonctionne comme un aiguillon. Jour de Soleil est aussi jour d’un infatigable désir de nager. (…) Je suis contente telle quelle, quasi inactive, attentive à sentir la profondeur bleue sous moi, qui me porte et rend tout effort inutile. Je suis de cette humeur d’abord, humeur dérive, humeur planche mais face opposée. » (p. 72)

Une question demeure : la nage est-elle un sport de solitude, de concentration sur soi et donc d’ignorance d’autrui ? Sur ce chapitre, l’expérience de notre nageuse dit des choses fort opposées. C’est qu’il est des pratiques fort diverses de ce sport, si c’en est un. De toute façon, notre nageuse ne s’inscrit jamais dans la course ou dans la concurrence. Avec elle, nous sommes en continu dans la culture de soi, dans la culture du corps. Cela dit, cette culture peut se différencier et connaître des degrés. On mentionnera à cet égard cette scène où un nageur qui fait la planche sans bouger entonne un air de bel canto ou plusieurs à la suite l’un de l’autre. Or, à la surprise de notre narratrice, c’est de plusieurs points autour d’elle qu’à la fin d’un chant des bravos fusent et forment comme une salle de concert. Ce qui témoigne d’un plaisir collectif comme d’une manière de solidarité toute charmante.

Avec Chantal s’ébrouant à Nice, il est cependant un critère topographique qui élargit fortement l’accord entre nageurs et nageuses. Et il s‘agit évidemment de la plage comme tremplin à toute course programmée en mer. Ainsi notre autrice a ses préférences qui ne vont pas nécessairement aux plages les plus chics ou les plus cossues. Une très sympathique scène à laquelle assiste notre narratrice est celle de ces deux femmes arabes qui sont prises d’un fou-rire inextinguible en s’avisant de ce qu’elles ont omis de se munir de maillots de bain mais qui sont néanmoins trempées à force de se bousculer et de se jeter l’une l’autre dans les vagues. Chantal voudrait ne pas participer à leurs débordements de joie. C’est qu’elle entend ce jour-là mettre en œuvre une brasse sérieuse et appliquée — sans réellement y parvenir.

Preuve donc que la plage et bien au-delà forme un espace de sociabilité singulier à condition de savoir l’apprécier comme tel. À condition également de le mettre en jeu comme le fait Chantal Thomas, c’est-à-dire en relation avec une écriture qui est tout ensemble celle du corps et celle de la pensée. À quoi arrive fort bien la parfaite nageuse qu’est notre écrivaine en toute conviction.

Chantal Thomas, Journal de nage, éditions du Seuil, « Fiction et Cie », mai 2022, 160 p., 17 €