Stéphane Vanderhaeghe : Retour d’un chien

retour d'un chien

En dépit des apparences, « Retour d’un chien » est un texte sans auteur ; ou, du moins, un texte dont l’autorité ou la paternité se voit diffractée dans des relais multiples. Car sans le savoir, ils sont nombreux à avoir écrit ce texte — dans des langues différentes, à des années, voire des siècles d’écart parfois —, et à pouvoir ainsi s’en disputer l’autorité. Que je leur laisse ou leur rends bien volontiers.

Si tant est que l’on puisse revendiquer une quelconque propriété sur la langue, aucun des mots qui composent « Retour d’un chien » ne m’appartient, en effet — aucune des phrases qui le font advenir ne s’origine dans une écriture dont je serais à proprement parler le sujet.

Suivant un protocole simple, le texte se constitue des incipit de 42 romans ou recueils de nouvelles lus sur une période d’un an. Chacun des mots composant l’intégralité de ces incipit n’apparaît dans le texte qu’une seule fois et ce, dans sa forme originale : aucun changement — de temps, de genre, de nombre — n’a été autorisé ; aucun mot extérieur n’a été ajouté. Quelques-uns toutefois n’ont pas trouvé leur place au sein du texte, dont ils constituent les chutes, dont en quelque sorte ils sont les rognures. Ces mots, au nombre de 8, sont les suivants : de, et, l’, de, du, d’, ce, le.

Ce projet d’écriture — ou de récriture — est né de façon fortuite, tandis que je constituais, à l’aune des phrases qui les ouvraient, un journal de mes lectures ; à raison d’un par semaine, le lundi symboliquement, chaque incipit a d’abord été publié sur ma page Facebook. Le hasard des enchaînements m’a alors fait entrevoir la possibilité qu’à se succéder ainsi chaque semaine, ces incipit projetaient en secret l’ombre fuyante ou le négatif d’un texte. « Retour d’un chien », un mot après l’autre, aura alors tenté d’en dessiner les contours — changeants et éphémères, taillés sur l’envers de mes lectures.

Retour d’un chien

Je suis revenu d’un autre monde en fondation. Un vaisseau, un navire marchand (port quelconque), un château où j’ai vécu dans les cuisines, quelque chose d’important avait commencé par — un samedi peut-être ? journée jaune au bord de notre jeunesse. C’est à 11h03 alors, en juillet 2014, comme un orage par une chaleur de trente-trois degrés, que tout commence : le chariot, la pluie, une sensation de roussi, un vieux chercheur d’or en plein milieu des champs. Je ne suis pas allé travailler.

Depuis des années — cela fait quarante-sept ans exactement —, comme une odeur d’os pourri n’en finissait plus de tomber sur nous. On approchait. C’était un fait qu’à son volant, le conducteur me détestait et se hâta d’arriver à la station S. Market — où j’ai sauté avant arrêt.

Je me souviens d’un humble serviteur boulevard Bourdon, un pauvre type sans nom ni âge qui flânait à des allures de misère ; à ses pieds des chiens, le poil coupant, long et arrondi, bronzés comme un groupe de marins en tenue de sortie, regard suspendu à la barbaque aux longues jambes haricots devant eux. À mesure que je les suis, comme je les devine baver de joie dans l’ombre ou prendre de la vitesse. Je le vois bien, qu’ils se contentent de moins que ça avec moi, ils ne —.

Il faudrait que vous le sachiez si vous lisez ceci : j’ai rencontré votre Dieu, caméra dans les mains — il boude deux étages au-dessus de la terre ; Sa Majesté des docks mord quand il a peur. M’a dit me repérant j’ai l’habitude, Moldenke. Je cogne sur les hommes, les Mevlido et Yves-Pascal, Yonkeu Jean et François Deschamp, Bob et Berberoïan, les Egon Storm, Lol V. Stein et Huckleberry Finn, allez donc vous faire foutre, je suis un être humain plus petit, plus inférieur que tout.

En ce temps-là, la vie pour parler franc poussait dans la crasse et dans la poussière, et répétait au compte-gouttes que quiconque se trouvait esclave de ses instincts ne fût-ce qu’un peu serait brusquement introduit à un désert de brique, de silex et de ferraille, irradié par un lambeau de lumière préhistorique. La lumière est née ici, de l’intérieur d’une mer de boue, de chair, de pus — de pus. Nous nous y attendions, à leurs mouchards — comme si on les avait convoqués ici et là à la porte de nos cauchemars. Pour se les envoyer ou lancer aussi parfois. Ceux qui connaissaient l’autocritique, qu’ils vinssent de Nebula situé sur Washington Square ou de Gacha, dans la rue Alsace-Lorraine, furent jetés d’une falaise à pic au fond d’un ravin. Où vous avez dû attraper Poulet en train d’avancer en crémaillère entre arbres morts, détritus nocturnes, bateaux à vapeur magistraux — ce sinistre chien fou s’en allait démarrer et combiner des débuts tardifs. Longtemps il soupira d’aise sous la table, leva la tête. D’autres que lui dans la cour se la frottent ou se lèchent le bout du sexe — ne tient ainsi droit souvent que pour un plein moment.

Brusquement l’air vicieux, bien décidé à mettre en place son tourniquet de charme, déplia les nuages en volants haletants, leur faisait dévaler le ciel dans une lumière arrêtée par des caresses très diverses. Moi, dans les galeries, je cherche sur le cadran au centre l’écran blanc puis noir (-oir !), express confirmation qu’il s’agit là d’un moment historique — que j’ai laissé tel. Mais lui cause de, un mot une phrase — s’interrompt. On a sonné. Fusil datant pointé sans permission pour servir la guerre des uns plus mal encore que si le diable à demi-mort, œil plutôt bigle à force, le faisait, le pointait. Sa paume ouverte se rapproche, d’un coup de manette, d’un coup de machette sous les pluies blanches d’avril que tissaient à petits coups ses bras tremblants, deux tiges exemplaires s’affairant à leurs obliques signatures, lorsqu’un nouveau, rapidement, a, avait —. Les fuyards glissaient, se cachaient entre des plantes et des feuilles, actionnaient leur fusil délabré rattaché à l’épaule gauche, puis ils roulent allongés dans le ravin, sont prêts à en sortir par-derrière les tumulus de fonte et de bronze qui dessinaient l’image en grande partie sectionnée de sa tête en relief solidaire.

Nous descendîmes vers la forêt à nouveau, pour recevoir au carrefour de nos jours ce moment d’avant-guerre. Déjà cent fois que, qu’à longueur de vie, de temps, de tout, je reprends, que je finis, que je résume ; que j’ai commencé, tué, tranché à la cuiller, comment j’ai pu ? c’est qu’il le fallait absolument.
Un à un les faits reviennent, nus, comme elle, seule à terre ou du moins… Où elle resterait droite un bon moment près du puits ou du réservoir dont les graduations en arc de cercle étaient autrefois flamboyantes, les yeux levés sur l’ergot, lequel descend vers l’humérus : je la regarde, je la touchais — la pompe, le courant, les freins. La retrouver au bord de l’attention. Comme ça, donc. Et moi, pour la deuxième fois, abandonné, perdu, le canon à l’aisselle, la serrant, la ramenant à sa position initiale, la —.

Non, ne pas continuer, n’en plus pouvoir [fois 2].

Depuis, plus de bruit pour de bon. Et maintenant plus de germes. Semblable à ces bêtes venues-reparties, on voudra bien s’affaisser à force de, et puis encore ? Autant ne pas la tourner et ne reprendre que ce qu’était, ce qu’est la, ma vie.

Je suis auprès de toi, Tahla — je voulais t’écrire dans la trame de langues qui n’existaient pas…

Stéphane Vanderhaeghe

Stéphane Vanderhaeghe est écrivain et maître de conférences à l’université Paris 8 où il enseigne la littérature américaine et la traduction. Auteur d’un essai consacré à Robert Coover, paru aux États-Unis chez Dalkey Archive Press en 2013, il se lance dans l’écriture fictionnelle en 2011, avec Charøgnards roman paru chez Quidam en septembre 2015.