Entre ici, Jean Siméon Chardin ! Le tableau Le panier de fraises va-t-il retrouver définitivement le Musée du Louvre après y avoir été exposé durant le Salon de 1761 ? Cette sublime nature morte ostensiblement signée par un artiste phare du XVIIIe siècle peut quitter le pays en succombant au rapacier marché de l’art mondial. Cependant, elle a été salutairement classée Trésor national le 22 avril 2022 et fait désormais l’objet d’une opération enthousiasmante : un appel au don, lancé par le musée, auquel de grands donateurs ont déjà répondu, et qui pourrait permettre au chef d’œuvre d’être acquis et d’entrer définitivement dans ses collections permanentes. Intitulée Tous Mécènes ! et donc ouverte à tout un chacun selon ses moyens, notamment via l’excellente Société des Amis du Louvre, la campagne prendra fin le 28 février prochain. Mais d’ici là, l’œuvre est à voir dans l’Aile Richelieu.
Lorsque Chardin (1699-1779) crée donc ce délicieux panier en 1761, il est membre de l’Académie royale de peinture et de sculpture depuis 1728 et son travail est connu dans toute l’Europe ; les principautés allemandes, tout comme la Russie de Catherine II, lui passent allègrement commande. Il n’hésite pas à engendrer ses propres copies, la simplicité et la facilité de sa touche font mouche dans un monde où tout s’accélère à la vitesse des Lumières. Les toiles de Chardin tissent ainsi des diagonales à travers un continent où la France est reine du goût mais au sein duquel une curieuse tournure historique prend forme. C’est en effet dans cette courbe du temps où la Science, le Commerce et le début d’une remise en question du divin s’allient et font rage que Chardin intervient. Avec L’Enfant au toton (1738) il pose la nécessité d’une halte, d’une trêve, ses tableaux approfondissant comme personne avant lui l’ampleur d’un silence. Chardin, comme tout grand peintre, fait apparaître des âmes. Il réinvente la nature morte (La Raie en 1728) avant de la délaisser puis d’y revenir avec notre étonnante pyramide rouge, seul exemplaire de la composition, ce qui accentue son intérêt et l’importance de sa sauvegarde aujourd’hui. Regardez comme ces fruits semblent légers, comme si leur poids s’était entièrement évidé dans la dimension de la couleur même. La saillie graphique vibrionnante de ces fraises agglutinées n’échappera pas au regard de Manet qui ira de son panier en hommage à Chardin, un an avant de mourir, en 1882. Leur rouge irradiant affirme un désir central, pyramidal. L’orangé de la pêche engage presque notre paume et notre bouche pour vérifier si elle convient à leurs mesures. Le double tintement chromatique des cerises devant elle irise encore l’envie d’un ton supplémentaire. Le blanc-éclair de deux œillets déposés là sans symbolique, en pure gratuité, actent l’authenticité du geste de Chardin, décidément innocent de toute démonstration. Cézanne : La couleur est le point où notre cerveau et l’univers se rencontrent. Chardin me semble travailler avec ce que cette formule ouvre car tout chez lui tient de l’automatique, de l’aisance appliquée dans l’exécution, de la vérité.

Quel est donc le poids d’un tableau dans le temps et que soutient, qu’affirme en secret, ce demi kilo de fruits et de fleurs ? De quelle limpidité est-il question lorsque l’œil se rafraîchit dans la transparence qui ferme la ronde sur la gauche ? Bien sûr, peindre un verre d’eau démontre un talent technique, mais la beauté du geste ici n’épuise pas ce qui se déclot décisivement quand, juste après s’être délecté de tout ce rouge, le regard fuse à travers le liquide. Un tableau, si l’on s’y engage résolument – c’est là un vertige qui pourrait nous emporter entièrement et auquel on serait à même de secrètement mais fermement vouer entièrement sa vie – nous somme de traverser toute l’histoire de la peinture, c’est-à-dire de la pensée. Ainsi, quelques heures après avoir vu au Louvre le panier de Chardin et avoir été commotionné par la translucidité éblouissante de ce détail, je me suis aperçu que le tableau continuait sur d’autres plans en relisant une phrase de Maître Eckhart, soulignée il y a quelques mois dans ses Sermons, et qui annonce dans une simplicité réconfortante : Il est un limpide se-tenir dans soi-même. La toile de trente-huit centimètres sur quarante-six peut initier la pensée qui se poursuit alors où elle veut (jusqu’à la limpidité) et je crois que Chardin peint depuis cette déroutante, mystérieuse et miraculeuse présence au monde et à soi, que seule la peinture a le pouvoir de dévoiler en retrait.
Durant la campagne Tous mécènes ! jusqu’au 28 février 2024, le tableau est exposé au Musée du Louvre, salle 831, aile Richelieu, niveau 2. Informations sur tousmecenes.fr