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« Un cours c’est quelque chose qui se prépare énormément. Si vous voulez cinq minutes, dix minutes d’inspiration, il faut préparer beaucoup, beaucoup, beaucoup », affirme Deleuze dans l’Abécédaire. La préparation des cours chez Deleuze est souvent rapprochée d’une série de pratiques artistiques : « Un cours ça se répète. C’est comme au théâtre… c’est comme dans les chansonnettes, y a des répétitions ».

Deleuze et Guattari (DR)
Deleuze et Guattari (DR)

Dans son livre Deleuze et l’histoire de la philosophie (Kimé, 1999), Manola Antonioli montrait comment Gilles Deleuze aborde l’histoire de la philosophie en philosophe plus qu’en historien des idées, puisqu’il s’agit pour lui, lorsqu’il se rapporte aux autres philosophes, et même lorsqu’il consacre une monographie à Bergson, ou Nietzsche ou Spinoza, de rechercher d’abord des intercesseurs pour la pensée. Deleuze transforme ainsi l’histoire de la philosophie en une série de rencontres qui permettent de penser avec et non sur, selon une logique créatrice qui subvertit la pensée autant que l’histoire.

Gilles Deleuze (DR)
Gilles Deleuze (DR)

Deleuze ironiste ? Deleuze éducateur ? Il faut commencer par camper le décor qui vit surgir ce personnage équivoque. Imaginons Bruxelles au tournant des années 1980. A la fin de la décennie, l’atmosphère du campus de l’Université – de l’Univers et de la Cité – aura changé du tout au tout. Remise en ordre et au pas des esprits et des apparences : coupés, les longs cheveux en bataille et les barbes hirsutes ; remisés, les vêtements aux couleurs vives et les foulards bariolés – ce sera désormais le règne uniforme de la monochromie, des coupes sévères, des épaulettes démultipliant la carrure des filles non moins que des garçons.

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Les principes de la schizoanalyse exposés dans L’anti-Œdipe et Mille Plateaux résultent en partie des recherches que Deleuze et Guattari ont menées séparément. Si L’anti-Œdipe implique un rejet de la théorie œdipienne, cela n’inclut pas pour autant l’abandon de Freud. Guattari et Deleuze soulignent l’ambivalence du « Père » de la psychanalyse qui invente une idée singulière de processus psychiques inconscients mais la réduit, en particulier avec Œdipe, en la repliant sur les formes les plus amoindries de la pensée et de l’existence. Alors qu’ils louent le génie de Freud pour son idée d’inconscient, sa redéfinition de la subjectivité, les nouveaux principes de la pensée et de la vie que son œuvre rend possibles, Deleuze et Guattari sont sans concession pour le Freud œdipien et oedipianisant. L’anti-Œdipe repose autant sur une critique systématique que sur un approfondissement et un prolongement des théories freudiennes.

 Jean-Clet Martin (DR)

Jean-Clet Martin (DR)

Le siècle deleuzien de Jean-Clet Martin, n’est pas un livre sur Deleuze mais avec Deleuze. Loin de s’enfermer dans l’exercice d’un commentaire fort peu deleuzien, de vouloir expliquer Deleuze, de le réciter selon une approche très scolaire ou de le rabattre sur des questions et problèmes que son œuvre a précisément contribué à vider de leur sens, Le siècle deleuzien propose une pensée avec Deleuze, pensée qui ne peut ainsi qu’être originale, nouvelle – puisqu’il s’agit avant tout de créer.

Ce livre fait de Gilles Deleuze l’opérateur d’une constellation traversée de thèmes, d’idées, de forces étranges, de rapports aux animaux ou aux machines mais aussi à d’autres philosophes comme Sartre ou Derrida – constellation qui dessine les points et trajectoires d’un autre monde dans le monde, d’un autre siècle dans le siècle. Il s’agit donc aussi de penser la possibilité d’autres possibles du monde, d’autres possibles de l’histoire, d’autres possibles du futur.

Gilles Deleuze (DR)Je ne comprends pas le travail de Gilles Deleuze en détail. J’ose peu m’aventurer dans les ouvrages de philosophie, car je sais que mes connaissances en cette discipline comportent d’importantes lacunes, et que donc, je ne comprends pas tout lorsque j’en lis. Bref, tant que je n’aurai pas fait l’effort de rompre cette circularité (d’en faire une ligne ouverte), je risque d’en rester à cette situation tautologique avec la philosophie : parce que je lis peu de philosophie, je lis peu de philosophie. Néanmoins, parce qu’il y a L’Abécédaire, que j’ai beaucoup regardé, et que mes études d’histoire de l’art contemporain m’ont donné l’occasion de lire quelques textes de Gilles Deleuze (un peu de Mille Plateaux, un peu du Pli, un peu de L’Image-mouvement — ou, à une autre période Pourparlers), il m’arrive de me servir de concepts ou d’articulations de concepts que j’ai attrapés chez lui. L’Abécédaire a beaucoup fait, certainement, pour que Deleuze soit une référence fréquente chez les étudiants en histoire de l’art contemporain ou en arts plastiques au début des années 2000 (la période où je l’étais), et que ceux-ci utilisent assez fréquemment des petits morceaux de pensée deleuzienne, éventuellement à tort et à travers, attrapés là, sous cette forme orale et filmée, sans avoir à affronter la difficulté des livres pour en prendre connaissance.

 

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Valentin Schaepelynck, Anne Querrien et Jean-Claude Polack

La revue Chimères a été fondée par Félix Guattari et Gilles Deleuze en 1987. A partir des propositions théoriques et pratiques de ses deux fondateurs, elle se veut depuis presque 30 ans un lieu de développement et d’expérimentation de rapports inédits entre psychanalyse, philosophie, art et politique. Cet entretien avec Jean-Claude Polack, Anne Querrien et Valentin Schaepelynck est aussi l’occasion de revenir sur le parcours et la démarche foisonnante de Félix Guattari.

Pina Bausch Orphee et Eurydice
Pina Bausch Orphee et Eurydice

Lorsque des chanteurs sont en duo, ou dans le cas d’une chorale, il arrive qu’il y ait création d’une ligne vocale qui n’existerait pas sans chacun, mais qui en même temps n’est chantée par aucun d’eux, un chant autonome bien qu’inséparable des chanteurs, lié aux individus et au-delà d’eux. La musique, le chant créent alors une entité nouvelle, tiers flottant et anonyme.

Gilles Deleuze
Gilles Deleuze

Quand est paru Le Dehors en 2001, je n’avais lu, de Claude Simon, que La Route des Flandres. Parce qu’elle était au programme de l’Agrégation la seule année où je m’y suis présenté. De cette première lecture, je n’ai plus que le souvenir d’un brouillard de personnages et de situations, de discours enchevêtrés, brouillard troué par quelques scènes foudroyantes. Je ne saurais plus dire si cette lecture m’apparut d’emblée capitale, et dans les carnets remplis alors, rien ne me renseigne – mais j’y découvre qu’en 1997 j’ai aussi lu Les Géorgiques, en fait (puis plus rien jusqu’en janvier 2001, date à laquelle j’ai lu Histoire, dont je n’ai plus aucun souvenir – mais à cette date Le Dehors est terminé depuis six mois – et Le Vent aussi, en juillet de la même année – ce qui fait plus que je ne pensais). Quoi qu’il en soit, quand quelques personnes me parleront du Dehors comme d’un livre influencé par Claude Simon, je serai surpris (intéressé/flatté je ne marquerai aucune surprise, mais enfin je serai surpris ; par quel miracle cette influence, en ne l’ayant pas vraiment lu ou en tout cas pas digéré ?).