James Scudamore, dont le quatrième livre, Monstres anglais, paraît aujourd’hui aux éditions La Croisée, est le romancier du temps perdu et retrouvé, des strates de vie en grande partie oubliées qui composent nos identités. Sans recomposer ces archives et traces, impossible de se (re)construire, tel est le rôle du récit, dans cette (en)quête, sur soi comme sur les autres.

Dans En France (2014), Florence Aubenas rappelait cette question constamment posée aux journalistes par leurs lecteurs : « pourquoi cette histoire et pas une autre ? » Chaque fois, répond-elle, « un événement », « incendie ou élection, meurtre ou mariage, peu importe, quelque chose ». Et le reportage surgit « dans cette zone d’opacité-là, entre des questions et des réponses qui ne coïncident pas ». Ainsi est né L’inconnu de la poste, enquête de six ans sur un fait divers saturé de questions sans réponses.

1973 : Tom Wolfe publie une anthologie du new journalism qui s’offre comme un manifeste offensif : l’investigation est un art, reportage et enquête sont des matériaux de récits, la non-fiction est même, pour Wolfe, « la plus importante littérature écrite aux États-Unis aujourd’hui ». Dans le livre de 1973, aux côtés de Tom Wolfe, Truman Capote, Hunter S. Thompson, Norman Mailer, Joan Didion – ou Gay Talese que l’on retrouve dans l’anthologie du New new journalism que publie Robert S. Boynton en 2005 et qui paraît enfin en français aux éditions du sous-sol, sous le titre Le Temps du reportage.

Certains parlent avec assurance de livres qu’ils n’ont pas lus. Cette pratique, il est vrai assez comique, a fait l’objet il y a quelques années d’un essai à succès – mais ses acheteurs l’ont-ils vraiment lu ? D’autres dévorent d’épais volumes en quelques heures, ce qui demande du métier. Mais en ce qui concerne les amateurs, ceux qui en sont encore à prendre leur temps pour lire, tournant lentement les pages, revenant régulièrement en arrière, ce qui ne leur permet de prendre connaissance que d’une infime partie de la surproduction du moment, rien n’est joué d’avance.

Puissant et bouleversant : tels sont les mots qui viennent après la lecture d’A la machine, le nouveau roman de Yamina Benahmed Daho qui paraît aujourd’hui à L’Arbalète. En contant pas à pas l’histoire tragique de Barthélemy Thimonnier, l’inventeur ignoré et demeuré désespérément obscur de la machine à coudre, Yamina Benahmed Daho présente la violence noire et aveugle du 19e siècle industriel, sa rage à écraser les plus pauvres et les plus fragiles. Dans un lyrisme mesuré, aux yeux secs et fixes, la romancière évoque aussi plus profondément, au-delà de son patient travail historique, la fureur sociale qui anime notre temps, comme si la machine à coudre de Thimonnier pouvait coudre ses luttes aux nôtres. Diacritik ne pouvait manquer de partir à la rencontre de l’autrice le temps d’un grand entretien pour ce grand livre social et politique.

Les éditions de l’Olivier ont été fondées en 1991, elles fêtent donc leur 30 ans en cette drôle d’année 2021. On pourrait regretter que la pandémie mondiale contraigne voire interdise encore rencontres en librairies, colloques et autres événements qui auraient pu émailler ce formidable anniversaire. Mais le contexte si particulier qu’un virus donne à nos vies dit aussi ce qu’est la littérature : un rempart, une évasion, un repère. Et c’est bien ce type de littérature, française comme étrangère, que publie et transmet la maison d’édition d’Olivier Cohen, depuis désormais trois décennies.

À l’heure où la littérature se met au vert, comme le montre le récent essai de Pierre Schoentjes (Littérature et écologie. Le mur des abeilles), il n’est pas mauvais de relire Julien Gracq et de profiter de la récente publication d’inédits pour partir à nouveaux frais avec lui sur les chemins du vivant.

Autant le dire d’emblée, il est impossible de rendre compte de La Vie, les gens & autres effets secondaires : de même qu’Ivan Nabokov échappe à la simple qualification d’éditeur pour n’être approchable que par le syntagme « homme siècle », ce livre refuse toute délimitation par des termes qui le fixeraient d’une quelconque manière : ni mémoires ni récit de vie ni même réflexions sur la littérature ou l’édition. Tout est toujours autre et c’est là toute la puissance de ce texte qui paraît aux Escales, comme une pause provisoire dans l’ample tourbillon d’une vie. Rendre un mouvement continu, une forme de fugue, ce que l’on doit à la forme que Philippe Aronson a donnée aux souvenirs et récits qu’Ivan Nabokov lui a confiés.

Recueil après recueil, Sandra Moussempès s’impose indubitablement comme l’une des très grandes voix poétiques de notre contemporain. Cassandre à bout portant, qui vient de paraître chez Flammarion dans la belle collection d’Yves Di Manno, ne fait nullement exception. C’est un grand recueil poétique, sans doute le plus beau de son autrice, sans doute celui où sa réflexion, entre spectralité et plasticité, invente une évocation magistrale d’autant de figures féminines, inquiètes, séductrices, destructrices et aimantes. Entre héroïnes de cinéma et personnages de séries télévisées, les femmes poétiques de Sandra Moussempès sont aussi puissantes que les héroïnes de Cindy Sherman. Diacritik ne pouvait manquer d’aller à la rencontre de Sandra Moussempès le temps d’un grand entretien.

Cette rentrée d’hiver est éclairée par la parution chez P.O.L du très beau César et toi de Marianne Alphant. Centré et concentré autour de la figure de Jules César, ce puissant texte est une enquête archéologique, une exploration biographique, une tentative d’approche de César, du césarisme, de la fascination que le guerrier romain a pu exercer au fil des siècles jusqu’à nous. A partir des restes de l’histoire, dans les trous du texte latin, Marianne Alphant se saisit de César pour mener une remarquable réflexion sur les fragments du temps présent et passé. Diacritik ne pouvait manquer d’aller à la rencontre de l’écrivaine le temps d’un grand entretien.

Surie Eckstein est une femme empêchée : elle a 57 ans, dix enfants, elle se pensait ménopausée et apprend qu’elle est enceinte de jumeaux, 13 ans après sa dernière grossesse. Il lui est impossible de même imaginer avorter, elle appartient à la communauté juive hassidique de Brooklyn. Comment vivre avec ce corps qui semble lui échapper ou lui rappeler qu’il est sien ? Avec Division Avenue, Goldie Goldbloom signe un exceptionnel portrait de femme, tout en nuances et empathie, un roman qui est une véritable parabole sur les impasses que créent en nous nos croyances et silences et sur le long chemin pour tenter de s’en libérer.