Lectures transversales 6 : Marek Šindelka , La Fatigue du matériau

© Julien de Kerviler

« Il s’habilla rapidement. Un froid glacial affluait dans la pièce. Son sweat-shirt et son T-shirt avaient séché durant la nuit. Seules ses chaussures étaient restées un peu humides. Il ramassa ses affaires une par une et les jeta dans son sac à dos. Rangea la lame du couteau dans la poche de son blouson pour l’avoir toujours à portée de main. Examina la couverture sous laquelle il s’était enfoui la nuit. Elle était trouée à plusieurs endroits ; dès qu’il la souleva, des cocons d’insectes s’en répandirent. Plusieurs corps de mites, morts et poussiéreux. Il en prit un, qui s’effrita en pollen gris argenté entre ses doigts. Il secoua la couverture, la plia et la fourra dans son sac à dos. Il garda aussi le vieux pull qu’il avait trouvé dans la seconde pièce et enfila son sweat-shirt par-dessus. Il examina une dernière fois les étagères, à la lumière du jour. Il regarda même entre les livres, dont il ne comprenait pas la langue : voilà pourquoi il ne leur avait pas prêté attention durant la nuit. Il y avait même quelques cahiers, ainsi qu’un dépliant. Son cœur bondit : une carte. Une vieille carte aux bords déchirés. Sur le devant, une photographie de collines boisées.

Il alla jusqu’à la fenêtre, s’agenouilla par terre et déplia la carte sur le lit. Un paysage s’étendait devant lui, dans la lumière blanche immaculée. Une toile vert pâle, légèrement déchirée à de nombreux endroits, des courbes de niveau presque effacées par les ans, des inscriptions dans une langue inconnue et illisible, des routes et des chemins qui menaient dans toutes les directions. Le garçon ne savait même pas si c’était une carte de la région. Il trouva un fleuve et le suivit du regard : ce fleuve tournait dans d’infinis méandres en évitant les habitations. Jusqu’à ce qu’il découvre enfin, presque dans un coin de la carte, ce qui pouvait être une ville assez petite. Plusieurs routes rayonnaient à partir de cet endroit, ainsi qu’une ligne noire, qu’il tenait pour une voie ferrée. Mais il n’avait aucune idée du sens dans lequel suivre le fleuve pour parvenir à une ville. Il semblait (ou bien le garçon souhaitait qu’il en fût ainsi) que la ville se trouvait en amont du fleuve. Il regarda au dehors d’un air mal assuré. Puis il se leva, replia la carte, la rangea soigneusement dans son sac à dos, examina la pièce vide et sortit par la fenêtre. »

Marek Šindelka , La Fatigue du matériau (2016), traduit du tchèque par Christine Laferrière, Éditions des Syrtes, janvier 2021, pages 98-99.

© Julien de Kerviler