Sandra Moussempès : « On brûlera toujours la femme avec des mots ou bien avec condescendance » (Cassandre à bout portant)

Sandra Moussempès © Sandra Moussempès

Recueil après recueil, Sandra Moussempès s’impose indubitablement comme l’une des très grandes voix poétiques de notre contemporain. Cassandre à bout portant, qui vient de paraître chez Flammarion dans la belle collection d’Yves Di Manno, ne fait nullement exception. C’est un grand recueil poétique, sans doute le plus beau de son autrice, sans doute celui où sa réflexion, entre spectralité et plasticité, invente une évocation magistrale d’autant de figures féminines, inquiètes, séductrices, destructrices et aimantes. Entre héroïnes de cinéma et personnages de séries télévisées, les femmes poétiques de Sandra Moussempès sont aussi puissantes que les héroïnes de Cindy Sherman. Diacritik ne pouvait manquer d’aller à la rencontre de Sandra Moussempès le temps d’un grand entretien.

Cassandre à bout portant, épigraphes

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre très beau Cassandre à bout portant. Quelle en a été l’origine ?
Existerait-il une scène ou une image précise qui aurait présidé à la naissance de ce nouveau texte ? Vous notez, à la fin de certains poèmes, que certaines images proviennent d’une double inspiration, tant du côté des séries comme Black Mirror ou encore de films comme The Ice Storm : est-ce que le matériau filmique serait premier ici ?
Plus largement, s’agit-il pour vous  d’écrire à partir d’images filmiques, comme pour poursuivre, ainsi que vous le dites, « de nombreuses questions (qui) subsistaient après le générique de fin » ?

Pour Cassandre à bout portant je voulais en quelque sorte revenir aux sources, à cette obsession que je tisse autour du féminin, à la notion de doublure, de gémellité psychique. Je sortais d’un livre sur la voix fantôme et les tessitures et juste avant sur les sœurs Fox et la télépathie. Un objet féminin non identifié s’est imposé à nouveau à moi. Avec des images latentes de films et de séries qui s’infiltrent depuis des années. Il se trouve que je lisais de la poésie coréenne à un moment de l’écriture du livre, une poésie très organique, saignante et joyeuse à la fois qui a influencé l’écriture de deux  poèmes.

On peut dire qu’en parallèle de ce besoin de revenir aux sources de mon univers, j’ai laissé les choses venir à moi, je n’avais en tête pas de thématique précise. J’ai laissé le livre se dessiner à sa guise. Je voulais néanmoins aborder, sans savoir trop comment la notion de traumas que j’avais vécus (de la petite fille à la femme adulte) dans la sphère psychique, familiale, sociétale, amoureuse et conjugale. Je ne suis pas partisane d’une poésie « engagée » où il serait question de « faire passer des messages » mais il m’était devenu nécessaire d’évoquer ces violences, dire sans dire, puisqu’il s’agit de poésie. Et si tous mes livres en sont traversés, je souhaitais que cela soit plus limpide.

Il est clair aussi que depuis mon premier livre le cinéma tient une place prépondérante. Ce sont mes propres captations intérieures qui sont ainsi reconduites par les films desquels je me sens proche et connectée. Notamment les séries comme Black Mirror ou Dark. Les photos de Cindy Sherman depuis mon second livre Vestiges de fillette (Poésie/Flammarion 1997) ou le film  Mulholand Drive, qu’on retrouve dans plusieurs de mes livres. Par fragments et télescopages.

Black Mirror, Nosedive

J’avais adoré cet épisode de Black Mirror « Nosedive » (chute libre en français). Cet épisode ne vieillit pas contrairement aux autres épisodes de la série. Je trouvais la version française meilleure que la V.O, d’habitude c’est le contraire. Je m’identifiais à l’héroïne mais l’héroïne pourrait être un homme. Cet épisode dénonçait la dictature du conformisme et sa dérive dans un univers sucré, mièvre entre habitat cloné et développement personnel robotique où chacun se retire de soi-même, avec en ligne directive le fameux sourire crispé consensuel, l’apologie de la vie la plus mainstream possible. Dans un monde où les faux semblants sont encouragés, l’esthétique de « Nosedive » correspondait à mon travail. Ces couleurs pastels très flottantes, d’un espace hors temps fait de maisons et de voitures électriques, avec des clôtures de barbelés, contrastant avec la boue sur la robe rose à la fin (objet d’un de mes poèmes). L’instant de vérité (quand tout est fake autour) que l’héroïne insuffle à la fin non sans humour. Les images filmiques se sont infiltrées lors de l’écriture de certains poèmes du livre comme une évidence. De même que le poème intitulé Virgin suicide (Lithium girls) est inspiré du livre et du film.

Black Mirror, Nosedive

En ce qui concerne Ice storm, ce film ultra vintage, entre humour sarcastique et beauté fulgurante des paysages, représente l’assemblage de cette culture coréenne greffée à l’american dream des années 70. Les racines coréennes du réalisateur se mêlant à la face cachée de l’Amérique avec ce côté vaguement libertaire des seventies (que j’ai connu en tant que petite fille) où la promiscuité s’insinuait dans beaucoup de lieux communautaires. Dans les familles avec tout ce que cela comporte de silences, de non-dits, de brouillage de pistes, comme des fêtes joyeuses qui finissent par déraper laissant des traumas fantômes dont on ne peut parler. C’est ainsi que j’ai tenté aussi d’assembler les poèmes de mon livre. Mais avant tout il s’agit d’autofiction donc le livre est très personnel. La plupart des poèmes n’ont pas vraiment d’attaches référentielles. C’est un livre très organique un peu comme cette « Fleur sortie du ciment» que je cite dans le livre sur le processus de sa création.

Dans les films ou les livres que j’aime, comme dans ma démarche, le mental tient une place secondaire, il n’est là que pour aligner les expériences traumatiques, les répandre comme un liquide rouge, dans l’espace des pensées, avec une inquiétante étrangeté qui prend le pas sur la cacophonie.

Depuis son entame, votre poésie procède par interrogation et travail autour de clichés, de photos figées, comme de posters hollywoodiens, notamment de starlettes hollywoodiennes. Si Sunny Girls en a révélé avec éclat la prégnance dans votre imaginaire, Cassandre à bout portant prolonge ce questionnement en mettant en scène autant qu’en lumière des « princesses filmiques », dites-vous. Cette fois, prédiction de catastrophe et cassandrisme oblige, les princesses sont ici filles du désastre : aux Sunny Girls répondent ici des Doomy Girls au contraire, comme l’envers négatif des premières ou ce que vous nommez encore des Lithium Girls, manière de Virgin Suicide.
Diriez-vous ainsi que Cassandre à bout portant porte la marque d’une poésie du désastre, d’une manière de sourde apocalypse dont le temps présent serait le théâtre et dont le poème serait chargé, par votre voix, de collecter les images perdues ou retrouvées ?

Oui, je pourrais parler d’écriture scarifiée, de beauté obscure (comme de « camera oscurra ») qui permet de prédire, prévoir, pressentir. Il y a beaucoup d’armes aussi dans mon recueil, des lames, des larmes vitrifiées, des objets tranchants, des guns, des silencieux, des implosions/explosions, des visages sans visage, je veux déplacer ce qui existe sans exister au cœur du schémas de Cassandre. Elle objective cette faille temporelle de retour cyclique. J’ai fait moi-même le visuel de couverture du livre. Il représente ce visage gommé d’une femme à l’ère victorienne (tel un négatif d’elle-même pixelisé) qu’on tente de faire taire ou disparaître dans la couleur rose qui lui colle à la peau. Cassandre c’est aussi le prénom que me donnaient non sans humour mes parents quand j’étais enfant car prétendaient-ils j’annonçais les catastrophes, j’étais déjà grave et très créative, j’analysais tout, je pensais trop disait-on de moi. Sous un visage de poupée de porcelaine, terme que les adultes plaquaient sur moi y compris dans la rue. On m’arrêtait pour dire à ma mère « oh la jolie poupée de porcelaine ! » et je n’aimais pas ça du tout. Ça rajoutait au cassandrisme… Faire des prophéties n’est pas de tout repos surtout lorsqu’elles se confirment. Parfois je rejetais tout ça, j’aurais voulu être « normale » comme les autres. Ne pas avoir ce physique de poupée de porcelaine ni cette propension à faire des prophéties. Cela me pesait je rêvais d’être légère comme les autres petites filles, plus « normale ».

Dans le livre je crée (avec des mots) des jeunes filles qui avancent dans une forêt où elle perdent leurs racines et le mystère s’épaissit tout comme la végétation qui les entoure. On ne sait pas vraiment d’où elles viennent ni par qui par quoi elles sont poursuivies quand elles changent d’époque et arrivent en 1972 dans une maison abandonnée restée en l’état. On sait juste qu’elles sont américaines d’une ville/syncope de Californie. Elle restent groupées près de la forêt qui colmate et qui engloutit à jamais un mystère.

Ainsi le programme serait l’évasion ou le retour sur image dans une perpétuelle répétition. Le fameux retour du refoulé, en boucle scénarisée. Je mets en scène les jeunes filles ou starlettes poursuivies, mais plus largement ne sommes-nous pas tous ces jeunes filles, qui pourraient aussi être nos propres mémoires archivées, celles dont on ne souvient pas. Ces élément collectés, émotions, souvenirs, que vous évoquez, appartiennent à un mode révolu  mais renouvelé sans cesse. Je les place au milieu d’une forêt (comme nos souvenirs) je les laisse ensuite accomplir leur périple, avec des tableaux qui penchent dangereusement et des idées noires de Doomy girls. Cassandre est une Doomy girl. Plus encore que Lilith. Cassandre conjugue charmes et prophéties. Elle dérange mais on la consulte aussi pour sa sagesse et sa folie mêlées. Elle a une distance que n’a pas Lilith. Ce pourquoi Lilith-Cassandre représente un duo de choc, ne manque plus que la vraie Mary Shelley, apocalyptique. De même que j’évoquais une Britney Spears scarifiée, très dark, dans « Acrobaties dessinées » à la fois Sunny et Dommy girl.

C’est cela qui me guide dans l’écriture, tout comme la rythmique d’une longue promenade dont personne ne sort indemne, à travers les âges, les époques. Idem pour Virgin Suicide le film et livre qui m’a inspiré le poème éponyme au sous-titre Lithium girl. L’étrangeté de cette promenade en tant que « philosophie surnaturelle » n’est pas encore prête de livrer son énigme au-delà du factuel (traumas, cercle familial ou sub-familial pièces rapportées dans les dites « familles recomposées » and co, relations amoureuses toxiques, mensonges bien gardés). En ce sens c’est une poésie du désastre via la beauté et la souffrance. Qui renaît de ses cendres. Ce n’est pas pour rien que je m’appelle Sandra et qu’on devait m’appeler Cassandre. Mes parents ont craint l’analogie avec le cassandrisme qui ne m’aurait pas déplu. Ils ont opté pour la Sandra du film de Visconti sorti l’année de ma naissance. Mon fils s’appelle Virgile c’est encore une autre prophétie filiale. Je me sens profondément Cassandre.

S’agissant des figures féminines qui se déploient ici, Cassandre à bout portant semble se placer à la croisée d’une image double de la femme : à la fois séductrice mais aussi redoutable et mortelle, alliance des contraires, oxymore noir dont procède tout le recueil. Les femmes se donnent là comme des manières de nouvelles sirènes, aussi mythiques qu’évanescentes : « Tu es une sirène controversée », écrivez-vous ainsi. Mais votre sirène ne paraît porter que le prénom unique de Cassandre : « Cassandre à bout portant / C’est la petite la (r ) me, motion de surprise », écrivez-vous encore. Diriez-vous que Cassandre représente finalement l’image paradigmatique même du dire poétique : à la fois séducteur mais parfois aussi, comme les prophéties et leur futur instable, difficile à saisir ? Est-ce que Cassandre n’incarne pas pour vous la part échappée de la signification de tout poème, comme lorsque vous dites : « Quelle suite donner au poème – dont on ne saisit pas l’objet ? »

Je parle de la femme qui perturbe en effet de même que la sirène envoûte par sa voix. Le féminin qui m’intéresse est bien celui que vous évoquez. Je trouve très belle votre définition des héroïnes de mon livre : « Les femmes se donnent là comme des manières de nouvelles sirènes, aussi mythiques qu’évanescentes ». Ces femmes ont du mal à trouver leur place dans une société pleine d’injonctions toutes paradoxales d’ailleurs. On « invite » plutôt les femmes à être des « driveuse » des Eve en côte d’Adam, de bonnes organisatrices qui rassurent, « cadrent », ne cherchent pas « midi à quatorze heure », pas question de se « prendre la tête », potiches ou brillantes peu importe, elles ne doivent pas « perturber » l’ordre établi.

La femme à la fois « séductrice » et « redoutable » que vous décrivez attire et fascine autant qu’elle dérange la bien-pensance et rien n’a bougé de ce côté-là. On la brûlera avec des mots ou bien avec condescendance. A notre époque on dira qu’elle est « perchée » ou « hystérique ». A l’opposé, son contraire sera fonctionnelle, efficace, parfaite maîtresse de maison qui sait « gérer » son monde, trouver le « bon mari ». Alors, cet « oxymore noir » que vous évoquez est d’autant plus inquiétante qu’elle est non seulement charmeuse, sensuelle mais prophétesse, elle détecte les mensonges et les faux-semblants.

Cassandre-Lilith est un peu sorcière et « sirène controversée ». Elle n’entre pas dans le clivage de la maman et la putain. Elle est ailleurs et non là ou le patriarcat voudrait la trouver. Patriarcat encouragé il faut le dire par certaines femmes qui endossent codes et cases, parfois complices de prédateurs. L’actualité présente reflète cette réalité qui n’est pas nouvelle.

Apollon fut fou amoureux de Cassandre aussi pour sa complexité venant d’une négativité apparente mais télescopée par sa beauté et son étrangeté.

De ce fait votre métaphore me fait réaliser que Cassandre est le poème même, celui qui casse les codes.

J’interroge l’ambivalence dans un monde où les gens réfutent leurs propres contradictions (c’est d’ailleurs l’objet d’un roman grinçant que j’écris en ce moment sur une rupture amoureuse entre une femme et un homme beaucoup plus jeune qu’elle sur fond sociétal). Je veux détourner et déconstruire les stéréotypes conventionnels du féminin via mes d’héroïnes filmiques et autres actrices New age.

Pour moi la survie tient à la littérature en tant que perception singulière du réel et non reconstruction d’un prêt-à-penser dans un monde « rentable » censé être efficace.

Pour achever provisoirement notre évocation des figures féminines, parlons de celles que vous nommez explicitement d’un poème à l’autre vos héroïnes des héroïnes, à savoir autant de figures mythiques ou d’autrices dont voici notamment : « Lilith, Iphigénie, Emily, Cindy ». Pourquoi convoquez aussi bien une photographe que des autrices ? En quoi s’imposent-elles pour vous comme autant de figures héroïques ? Que représentent-elles pour vous au moment où vous écrivez ?

J’ai écrit sur les photos de Cindy Sherman dans mon second livre chez Flammarion, Vestiges de fillette, et depuis, les Cindy, clonées sont dans le collimateur de ma pensée. Lorsque le modèle devient doublure et que la doublure finit par photographier la photographe, les langues se délient. Ce cinéma inquiétant, celui en vase clos avec des poursuites sans poursuivants, que l’on sent pourtant nous suivre à la trace, c’est cela qui sert l’étrangeté du monde. Ces figures féminines, ces héroïnes amplifiées, sont aussi des prénoms/phénomènes, des obsessions. Il y a ce travail d’enquête sur soi-même comme dans le travail de Sophie Calle, intégrer une autre « persona » (titre d’un de mes poèmes). Et dans quelle chambre ma doublure se trouve-t-elle ? Cindy Sherman associe la séduction au multiples « soi », femmes ou hommes, elle se transmute. Les Emily (Dickinson ou Brontë) sont aussi des femmes portraitistes d’elles-mêmes qui écrivirent leur propres scènes d’absolu sans les avoir jamais expérimentées. Heathcliff est un personnage inventé de toute pièce par une femme.

Certaines femmes ont une idée déjà faite de ce qu’elles sont, elle se sont façonnées sans problème à l’aide d’injonctions sociétales dont elles se servent, d’autres ont besoin de miroir, de photos, de corporalité. Je suis performeuse aussi pour exprimer cette corporalité au travers de ma voix.

Pour en revenir à l’usage de l’image et plus largement de la photographie dans Cassandre à bout portant, vous donnez en épigraphe une citation explicite de Sylvia Plath à la manière d’une mise en garde liminaire de Sylvia Plath : « cet esprit photographique qui, paradoxalement, dit la vérité, mais la vérité vaine, sur le monde. » Selon vous, est-ce que le poème dit, à partir de son image et contrairement à la photographie, une vérité qui ne serait pas vaine sur le monde – une vérité nécessaire ? Quelle serait la nature de cette vérité si le poème parvient à la dire et surtout à la faire voir ? Pourrait-on parler d’une vérité non pas uniquement sensible mais peut-être avec le poème supra-sensible ?

Oui, une vérité comme perception inconnue au-delà de ce que nos sens ont l’habitude de percevoir. Dans Cassandre à bout portant j’évoque une « Prison vortex » (le titre d’un poème), c’est la prison singulière du sensible, de même qu’on parle de personnalité borderline, autistique, médiumnique ou télépathique, ma définition du poème serait ce qui se place dans un cortex d’une réalité d’ambivalence assumée. Et non la « vérité » donnée, sociétale, convenue. Le supra-sensible pour reprendre votre terme est un monde parallèle qui nous permet d’échapper à toute définition imposée. Grâce à qui le monde devient matériau à refaçonner  par le verbe. En cela le poème rejoint la photo mais effectivement celle qui ne dit pas la vérité vaine sur le monde. Le poème est une photo supra -sensible de l’esprit. La photo factuelle ne suffit pas à recadrer ce monde intérieur. Cassandre annonce les vérités comme la poésie fait aussi des prophéties. Ces perceptions instantanées qu’il faut capturer en soit. Comme Cassandre, le poème (quand il n’est pas convenu ou mièvre) dit la vérité « non vaine » sur le monde, et en cela, se différencie du récit organisé d’un  « réel » auto-proclamé.

Vos poèmes sont toujours des êtres doubles, à la fois tournés vers le sensible et pointant un spectre en eux : comme un voile théorique qui viendrait se déposer à même chaque vers. Se produit ce que vous nommez, d’un poème l’autre, « une infiltration théorique » que vous explicitez de la sorte : « La théorie ne permettant plus d’exiger une chose vraie / La théorie ressemble davantage à une actrice parfaite en train de méditer / – qui n’existera jamais – ». Seriez-vous ainsi d’accord pour discerner au cœur de votre poésie une manière de constant art poétique, un spectre théorique qui dans le poème ne cesserait de parler du poème ?

Je pensais à ce film, raté d’ailleurs, Maps to the stars de Cronenberg dont j’adore les films d’habitude, avec l’actrice qui médite sur une terrasse d’une villa à L.A, c’est aussi dans le ratage d’artistes que j’aime que je trouve d’autres réponses. La séduction de la théorie vient de cet instant où les faux-semblant peuvent arriver à tout moment. La logique de perfection actuelle et mainstream : une femme qui fait son yoga à côté d’une piscine. Mais tout peut s’écrouler, d’un instant à l’autre, faire exploser cette « tranquille » paix intérieure et extérieure (à moins qu’il ne s’agisse que d’un décorum). C’est ce que j’interroge de livres en livres, sur ce qui s’échappe du poème tout en sachant que l’énigme perdurera. L’esthétique vintage de certains films, séries fait résonance, ensuite le montage s’accélère trouvant un point de vue souvent étrange et ironique comme cette idée dans le livre  « une actrice parfaite en train de méditer qui n’existera jamais ».

Dans chacun de mes livres d’ailleurs j’aime à évoquer le geste d’écriture dans son processus.  Notamment dans ce poème de Casssandre à bout portant :

« Un poème est une façon de tresser des fissures
Dans un hôtel rempli de fantômes
Assise sur un lit gonflable suturé de rustines
La chambre décolle et me ramène à bon port

Que peut-on voir d’un visage effacé dans le miroir ? »

À l’instar de vos précédents recueils, la télépathie sinon la dématérialisation des images prennent, au cœur du poème, une place prépondérante. Il s’agirait d’écrire les spectres de visions, les circulations infra-sensibles qui pourraient parfois se cristalliser dans une parole, un mot, un vers pour faire image fantôme en chacun. Vous dites ainsi : « C’est une façon d’écrire un sonnet sans prendre de gants / D’enregistrer des voix oubliées en imaginant leur tessiture »
Diriez-vous ainsi que la télépathie du poème consigne par les voix fantômes les images disparues ? Vous parlez à plusieurs reprises de « sonnet », pourtant, en termes de versification, il n’y en a nulle trace dans Cassandre à bout portant : faut-il donc voir les poèmes comme autant de souvenirs, de spectres du sonnet ?

Oui exactement, cette démystification de la forme poétique devient une théorie spectrale. C’est une façon de reconnecter ses neurones « formels » à l’aide d’un sonnet invisible que l’on perçoit sans pour autant le notifier à l’intérieur du poème. Mais il est là. Visible à son insu. J’en détourne les codes ou parfois je les réajuste.  Nous sommes nourris des autrices/auteurs du passé, moi en tous les cas, je m’en suis abreuvée surtout pendant l’enfance, de la Comtesse de Ségur à Kafka, mon père me faisait lire beaucoup de choses. C’est ce sonnet assumé, fantôme, qui porte à une autre littéralité. Ma façon de théoriser sans théoriser. Chaque poème contient d’autres poèmes, c’est en cela que la singularité fait œuvre, tout en sachant qu’elle est portée par d’autres singularités ou formes passées issues aussi d’un inconscient collectif.

Sandra Moussempès © Sandra Moussempès

Enfin ma dernière question portera sur la puissance du poème, sa puissance existentielle qui paraît jouer, pour vous, un rôle vital. Vous dites ainsi : « Je suis entrée dans l’esprit du poème / Que je convoite / Une minute après je suis désœuvrée ».
Diriez-vous ainsi que, par l’écriture, se produit une intensité ontologique qui fait de chacun, hors du poème, autant de fantôme flottant ?
Sommes-nous finalement comme cette femme dont vous parlez : « Je perfuse une femme fantôme installée sur une civière » ?

Effectivement, j’écrivais d’ailleurs dans Sunny girls : « J’habite dans mes livres », je pense qu’il en est de même pour les gens « connectés » à l’art, au sensible, à la littérature. Les deux mondes parallèles sont complémentaires tant que l’un ne prend pas trop le pas sur l’autre. Amours toxiques, expériences diverses et variées, tout semble parfois être là pour nourrir ce troisième œil issu du poème. Comme un miroir sans tain. Le moment d’écriture du poème est très bref ou plutôt hors temps. Je suis sans doute cette femme sous perfusion du verbe, qui me poursuit, me précède ou me double.
Et nous sommes tous cette femme fantomatique sauf une fois perfusés à ce musée vivant de soi-même. Là, seuls ceux qui ne craignent pas d’accéder à cette « puissance existentielle » dont vous parlez peuvent être perfusés de cette vérité photographique non vaine du monde.

Sandra Moussempès, Cassandre à bout portant, Flammarion, « Poésie », janvier 2021, 163 p., 18 € ­— Lire un extrait