Yamina Benahmed Daho : « Je voulais comprendre pourquoi on pouvait crever de faim en étant un inventeur révolutionnaire » (À la machine)

Yamina Benahmed Daho par Francesca Mantovani © Gallimard

Puissant et bouleversant : tels sont les mots qui viennent après la lecture d’A la machine, le nouveau roman de Yamina Benahmed Daho qui paraît aujourd’hui à L’Arbalète. En contant pas à pas l’histoire tragique de Barthélemy Thimonnier, l’inventeur ignoré et demeuré désespérément obscur de la machine à coudre, Yamina Benahmed Daho présente la violence noire et aveugle du 19e siècle industriel, sa rage à écraser les plus pauvres et les plus fragiles. Dans un lyrisme mesuré, aux yeux secs et fixes, la romancière évoque aussi plus profondément, au-delà de son patient travail historique, la fureur sociale qui anime notre temps, comme si la machine à coudre de Thimonnier pouvait coudre ses luttes aux nôtres. Diacritik ne pouvait manquer de partir à la rencontre de l’autrice le temps d’un grand entretien pour ce grand livre social et politique.

Ma première question voudrait porter sur la genèse de votre fort et beau roman, À la machine qui vient de paraître. Comment vous est venue l’idée d’écrire sur Barthélemy Thimonnier, l’homme qui, au 19e siècle, inventa la machine à coudre ? Est-ce à l’occasion de votre résidence d’écriture au Musée Barthélemy Thimonnier d’Amplepuis que vous avez décidé d’écrire l’histoire de ce tailleur qui ne parvint jamais, en dépit de son invention révolutionnaire, à devenir un riche industriel ? Ou nourrissiez-vous auparavant le projet de raconter « ce que sont devenus Barthélémy et ses machines » ?

En 2014, après la publication de Poule D, j’ai eu une conversation avec ma mère au sujet de sa machine à coudre, installée dans la salle à manger depuis mon enfance. Ma mère m’a racontée quand elle l’avait achetée en Algérie, comment elle l’avait rapportée en France, après la guerre. Au-delà de l’émotion qu’il a provoqué, de sa dimension narrative exceptionnelle, son récit a éveillé ma curiosité. Qui est l’inventeur de la machine à coudre ? Comme tout le monde (ou presque), j’ai cherché la réponse à ma question sur Internet.

Barthélemy Thimonnier, document BNF/Gallica

C’est une recherche dans les archives en ligne sur Gallica, le site de la BNF, qui m’a permis de découvrir la biographie de Thimonnier, rédigée par Jean Meyssin (un membre de la société des sciences industrielles de Lyon) en 1867, c’est-à-dire dix ans après la mort de l’inventeur. Le portrait est accompagné d’une lettre administrative destinée à obtenir un don de l’État pour la veuve de Barthélemy, noyée dans la misère. Plus tard encore, suite à une recherche sur un site de vente de livres d’occasion, j’ai découvert une biographie écrite par Marcel Doyen, descendant d’un associé ayant fait affaire avec Étienne Thimonnier. Le livre m’a intéressé en ce qu’il contient des reproductions des lettres de Barthélemy à sa femme et à son fils, des repères sur les voyages qu’il a effectués, les personnes qu’il a pu rencontrer.

Ces documents rares et le peu d’éléments entourant la vie de Thimonnier m’ont convaincue d’écrire sur cet inventeur. Mais n’ayant à l’esprit rien d’original ni de certain pour ouvrir un carnet et y déposer quelques notes d’écriture, je me suis lancée dans la lecture d’ouvrages d’histoire, notamment spécialisés dans le domaine des sciences et techniques, et de livres d’anthropologie. Je lisais, je compilais, sans savoir si cela me serait nécessaire au moment d’écrire. Mais je voulais comprendre le siècle industriel, comprendre pourquoi on pouvait crever de faim en étant l’inventeur d’une machine aussi révolutionnaire que le métier à coudre. Peu à peu, j’ai commencé à établir des liens entre la société dans laquelle a évolué Thimonnier et notre société actuelle. Une certitude, qui me donnait confiance en mon projet d’écriture, ne m’a alors jamais quittée : raconter Thimonnier, c’est nous raconter.

Barthélemy Thimonnier, document BNF/Gallica

C’est donc une idée que j’ai eue bien avant de prendre contact avec le musée Barthélemy Thimonnier, de la machine à coudre et du cycle, en 2017, après que je me suis installée à Lyon.
J’ai peu écrit pendant la résidence, en 2018/19, parce que je menais différents ateliers d’écriture avec des collégiens d’Amplepuis et des habitants des alentours, des ateliers de lecture, des rencontres.
Mais passer du temps au musée, aux côtés des machines, consulter les plans, passer devant la maison de Thimonnier, c’était quelque chose de particulièrement stimulant pour l’esprit. J’ai commencé à écrire à la fin de la résidence, c’est-à-dire à partir du printemps 2019.

Pour en venir au cœur même de votre récit, À la machine se présente comme la biographie noire, tragique et pathétique d’un homme qui, croyant à chaque fois réussir à vivre dignement de son invention, ne connaît hélas pour lui, pour Madeleine, sa femme, et son fils, Étienne, qu’une suite d’échecs tous plus terribles. Est-ce précisément cette part de désastre dans cet homme qui semble à chaque instant pourtant si près de la réussite qui a suscité votre intérêt ?
S’agit-il, plus largement pour vous, par l’évocation du destin si sombre de Barthélémy Thimonnier, de « retrouver la dignité d’une vie volée » selon vos propres mots ? Sortir de l’oubli cette vie minuscule, ce serait, par votre récit, permettre de rédimer le destin d’un homme et lui redonner une grandeur que son époque n’a pas su voir ? Est-ce qu’écrire revient, enfin, pour vous à rendre justice à un homme mais en ayant le souci, comme vous le précisez sans attendre, d’« élever autre chose qu’une fable moralisatrice »  ?

On peut dire que Barthélemy Thimonnier m’a eue par les sentiments. En effet, je n’ai pas pu rester insensible à cet enchaînement de désastres qui a rythmé sa vie. Une vie qui résonne avec les malheurs qu’une société est capable de fabriquer, avec les difficultés que rencontrent une grande part des gens qui déploient une énergie et une capacité inouïes pour se sortir d’un bourbier dans lequel ils ont été poussés. Rendre compte des pratiques politiques et économiques à l’origine des souffrances humaines, les réunir en littérature pour qu’ils ne forment qu’un même faisceau, c’est une manière de corriger l’explication de l’injustice qu’est la misère sociale, celle qu’a subie Barthélemy Thimonnier autant que celle qu’on constate aujourd’hui. En cela, oui, il s’agit bien de « retrouver la dignité d’une vie volée » et de sortir cette vie de l’oubli en associant pendant l’écriture une forme d’observation archéologique et un principe éthique : contempler pour comprendre afin de ne pas oublier ce que peut-être un corps contraint socialement, souffrant physiquement.

Cependant, je ne sais pas si cela contribue à lui redonner une grandeur. Le terme me semble appartenir au champ moral, sur lequel on a vite fait d’élever des fables. J’ai tenu à rester au plus près d’une vie matérielle, quasiment incarnée dans la machine à coudre. Écrire, à ras de terre, c’est encore le meilleur moyen de raconter ce qu’est une vie de tailleur-inventeur pauvre marié à une brodeuse illettrée, dont l’enfant doit partir faire la guerre en Crimée parce que militaire reste le sort le plus enviable dans une société qui produit de la misère en masse.

Ce nouveau récit se distingue de vos précédents en ce que la diction paraît ici se nourrir de l’histoire, et en particulier, brosse le noir portrait, comme l’envers même du Vieux siècle, de ce moment où, fatalement, le 19e siècle invente le capitalisme. Empreint d’un goût certain pour les sciences humaines, et en particulier la science historique, À la machine ne se réduit pourtant pas à un récit historique, loin de là. S’il porte l’empreinte d’historiens comme Michel Pastoureau, il va bien plutôt chercher une générosité herméneutique qui est à chercher du côté de la littérature, d’un Michon notamment. Après les quatre approches que vous pratiquez en ouverture de volume, à savoir romantique, anthropologique, psychanalytique et politique, ne serait-ce finalement l’approche littéraire qui l’emporterait sur les autres pour raconter au mieux votre personnage et rendre compte de son indisciplinarité ?

La réponse est dans votre question, qui cerne subtilement le roman. Comme je le disais, j’ai lu de nombreux ouvrages classés dans le domaine des sciences et techniques avant d’aborder l’écriture du roman. Il a presque fallu que je me contraigne à cesser de consulter dans ce champ de connaissances parce qu’à un certain moment, ne lire que ces ouvrages, c’était une manière de retarder le moment de l’écriture. En réalité, je me suis longtemps posé la question de savoir quoi faire de toute cette belle récolte.

Comme vous le précisez, contrairement à mes précédents romans, ce récit repose presque entièrement sur l’histoire. L’écriture m’a parue étouffante, au début, parce que j’étais cernée par les notes que j’avais accumulées. Comment faire entrer la vie de Barthélemy Thimonnier en littérature ? J’ai emporté cette question avec moi, partout où j’allais, pendant quatre ans, au moins. Peu à peu, j’ai entrevu deux trajectoires d’écriture qui m’ont servi de balises : la première était d’encadrer le récit non pas comme une biographie (de la naissance à la mort) mais en commençant par la naissance de l’idée de l’invention jusqu’au démontage forcé du métier à coudre ; la seconde était de relier Thimonnier à sa machine au point qu’ils soient indissociables et ne forment qu’un seul personnage, c’est pourquoi ils meurent ensemble. Quand j’ai posé ces conditions d’écriture sur le papier, j’ai enfin pris mon envol par rapport à mon travail de recherche et mes notes de lecture.

Comme vous le soulignez, le début du roman s’ouvre sur quatre approches différentes parce qu’il s’agissait précisément de jouer avec le topos selon lequel l’inventeur est une personne traversée par un éclair de génie. Et cela est souvent raconté d’un point de vue romantique. C’est le cas pour Thimonnier. Représenter d’autres hypothèses de l’origine de l’invention – quatre versions de prologue, en quelques sorte, qui se distinguent et se complètent – c’était, en effet, faire que l’approche littéraire domine, déjà, dès le début du récit.

Plus largement, est-ce que le roman est ce qui, décidément, vous permet d’écrire « hors du récit institutionnel » ? Est-ce que plus généralement ce pas de côté, par le récit, au regard des institutions ne définit-il pas, tant dans la diction que dans la fiction, votre geste même d’écrire, et cela depuis Poule D ?

À mes yeux, le roman est l’espace littéraire le plus démocratique. Je ne voudrais pas, et probablement que je ne saurais pas, écrire ailleurs. Depuis Poule D, et peut-être même depuis Rien de plus précieux que le repos, mon premier texte, destiné à la jeunesse, j’écris là où il est possible de dire autrement, autre chose que ce que les récits dominants imposent et figent dans l’esprit, depuis le début de la scolarité jusqu’au sein des lieux de travail en passant par les discours politiques.

C’est d’autant plus vrai dans À la machine puisque j’écris là contre les vies d’inventeur transmises par écrit au moment de l’industrialisation et destinées, en grande partie, à fonder l’enseignement professionnel. Il s’agissait de récits semblables à des vies de saints, censés rassurer la classe ouvrière et les élèves apprentis. Ces fables politiques sont vertigineuses en ce qu’elles dévoilent l’orchestration de la culture qu’on rend accessible à ceux qui sont exploités. Une manière de faire passer la pilule de la pauvreté. Ces récits font circuler une morale assez simple et assez laide : l’inventeur d’une machine n’est rien d’autre qu’un ouvrier pauvre qui a le mérite de vouloir élever sa condition et qui est empêché par ses semblables qui, eux, ne sont que des paresseux refusant de changer leur destin.

On notera que ce lieu commun est encore de nos jours largement présent dans les discours politiques. Or, cet argument est un mensonge désastreux qui permet de ne pas œuvrer à l’égalité sociale et de créer une concurrence entre les individus. Pire, cela permet à ceux qui s’engagent en politique de rejeter leurs responsabilités sur les pauvres – pauvres qu’ils fabriquent en imposant des politiques managériales très dures. La littérature est, à cet égard, ce qui nous reste de plus précieux pour contrer une langue institutionnelle dominante, écrasante, qui n’est pas sans conséquences sur nos vies, nos conditions de travail, pour lesquelles il est urgent de lutter. Et l’un des moyens est de commencer par employer les bons mots.

À la machine ne raconte cependant pas que la vie oubliée de Barthélemy Thimonnier mais se tresse d’une autre vie oubliée à laquelle vous souhaitez rendre sa dignité, celle de votre mère dont le souvenir de travaux à la Singer traverse et trame, comme en contrepoint, le destin brisé du tailleur du 19e siècle. En quoi ces deux figures, au-delà de la machine, se ressemblent-elles pour vous ? Qu’est-ce qui fait de votre mère un Barthélemy oblique pour vous et inversement ?
Peut-on lire, également, ainsi lire À la machine comme un livre de deuil mais aussi bien un travail de recouvrance, un hommage à votre défunte mère au cœur duquel votre écriture s’impose comme double spectral du travail de couture maternel : couturer les textes, passer du tissu au texte ? Est-ce que ce tissage de l’écrit est une manière d’hériter pour vous et de prolonger le geste maternel de couture, « ces gestes qui ont façonné son corps et ses jours, toute mon enfance », dites-vous encore ?

Que vous considériez mon écriture comme un « double spectral du travail de couture maternel », m’émeut profondément, je n’y avais pas songé. Plus généralement, la comparaison entre l’écriture et la couture, le texte et le tissu, me semble tout à fait juste. Car je n’ai jamais conçu la littérature autrement que comme un travail artisanal. Écrire un livre – comme coudre un vêtement, du reste – c’est remettre vingt, cent, mille fois sur le métier son ouvrage.

J’ai inséré ces souvenirs représentant ma mère cousant à la machine très tardivement. Avant même l’écriture, je désirais parler d’elle mais je ne savais pas comment elle pourrait figurer aux côtés de Barthélemy. La tache m’étant apparue impossible, j’ai abandonné. J’avais seulement glissé le passage sur l’histoire de la machine rapportée d’Algérie. Dans cette version du texte, la première que je confiais à mon éditeur, Thomas Simonnet, il n’y avait aucun autre écho à ma mère que ce fragment. C’est lui qui a pointé du doigt ce moment dans le texte, qui m’a poussée à en faire quelque chose de plus ample, et je l’en remercie. C’est alors que j’ai repris le récit. D’abord, je l’ai refondu, refondé. Puis, j’ai inséré ces fragments, que j’ai pensés comme des papiers griffonnés ou des photographies oubliées dans un livre, et qu’on peut découvrir parfois lorsqu’on le retire de la bibliothèque des années après.

Dans cette phase d’écriture, j’ai été étonnée de la facilité avec laquelle j’ai trouvé l’espace pour chacun de ces souvenirs. L’écho entre les souvenirs de ma mère à la machine et la vie de Thimonnier est certainement ce qui m’a paru le moins difficile pendant l’écriture de ce roman. Cet oblique dans l’écriture s’est présenté comme une évidence : raconter l’invention de la machine à coudre fait nécessairement résonner des souvenirs personnels liés à la machine de notre enfance. En ce sens, il m’apparaît plus juste de le considérer comme un hommage que comme un livre de deuil – d’autant que lorsque j’ai eu le désir de ce livre, ma mère était bien vivante, c’est donc à sa vie que je le relie, pas à son absence, même si j’en parle à la fin.

D’ailleurs, les premiers retours de lecture ne semblent pas me contredire. Une journaliste m’a confié que sa lecture avait éveillé des souvenirs de sa mère qui cousait à domicile. Si chacun des fragments sur ma mère rappelle aux lecteurs des souvenirs propres à leur enfance, autour de la machine maternelle – ou peut-être paternelle –, alors le récit a un pouvoir de réminiscence que je ne lui soupçonnais pas. Chacun pourra remercier Thimonnier pour cela, c’est à lui qu’on le doit.

Enfin, votre question me fait penser à un article de Libération que j’ai lu tout récemment. C’est un article d’Ania Nowak, qui rencontre un militant biélorusse, opposé à Loukachenko. Je me permets d’en reproduire les premiers mots : « Une machine à coudre, des boulons, des étiquettes blanches barrées de feutre rouge, de la ficelle, du tissu en vrac, un gant pour ne pas laisser d’empreintes, des baguettes. Alexeï, 29 ans, s’excuse, « c’est un peu le bordel ». Il a transformé sa chambre en atelier clandestin de fabrication de drapeaux blanc-rouge-blanc, le symbole de la révolution. » Le lisant, j’ai immédiatement pensé que la vie d’Alexeï aurait pu s’intégrer en fragments dans À la machine. La vie de Thimonnier semble appeler d’autres vies, elles aussi éprouvantes et résistantes, elles aussi liées à la machine à coudre.

A cette double tresse d’un récit mêlant Thimonnier et votre mère, À la machine en ajoute une troisième qui concerne notre temps. En effet, s’il évoque les soubresauts et la constitution du mouvement ouvrier du 19e siècle, votre roman ne convoque finalement le passé qu’en tant qu’il éclaire notre actualité sociale.
À la machine est un grand roman sur l’agitation sociale de la France contemporaine, sur les mouvements sociaux qui déferlent depuis le début du mandat présidentiel de Macron. On ne peut qu’être troublé par la similitude entre les déclarations au tribunal des ouvriers qui se sont révoltés à l’époque, parlant « d’une réaction de survie » et celles des Gilets jaunes passés en comparution immédiate en décembre 2018.
Diriez-vous ainsi qu’il s’agit aussi bien d’un roman social, sur notre société actuelle ? Entendiez-vous également proposer À la machine comme un roman en écho aux Gilets jaunes ?

Comme je le raconte dans le roman, on ne sait pas si, réellement, les machines de Thimonnier ont été détruites. On a deux lignes d’archives qui attestent de manifestations d’artisans arrêtés près de l’atelier parisien et de débris de mécaniques retrouvés plus tard – sans qu’on sache s’ils sont le résultat d’un démontage des machines ou d’une casse. À partir de ces deux lignes d’archives, il est commun de bâtir une fable selon laquelle Thimonnier a été mal compris et maltraité par les artisans, qui passent alors pour des gens incultes et violents. J’ai donc imaginé cette scène de procès, en m’inspirant des révoltes ouvrières au 19e siècle, autant pour traiter l’injuste et infâme accusation envers les artisans que pour défaire le mythe de l’inventeur martyrisé – concernant cette figure de martyre, François Jarrige a écrit un texte passionnant, dans lequel il prend Jacquard pour exemple.

Le roman repose essentiellement sur une écriture qui défait les lieux communs sur l’inventeur, sur les artisans et les ouvriers qui s’opposent à l’industrialisation – en tout cas telle qu’elle fonctionne –, sur les expositions universelles … Avant de faire ce roman, il m’a fallu défaire beaucoup d’éléments qui relèvent de la fable politique ; j’ai décousu le vêtement avant de le remonter, en quelque sorte. Dans cette part de travail, je m’aperçois rapidement de l’écho entre la représentation des manifestants au 19e siècle et celle des Gilets jaunes, en effet. Il me semble qu’on peut même établir un parallèle avec les manifestations contre la loi travail en 2016. À cette date, une bascule a eu lieu en France : la violence et la répression politiques ont commencé à ce moment-là. Et, sur ce sujet, la transition entre le mandat de Hollande et celui de Macron s’est effroyablement bien passée. On vit dans un pays où le travail ne nourrit pas et les politiques se chargent non pas d’abolir cette situation mais ils travaillent, avec acharnement, à appauvrir davantage par le travail en associant la division des tâches à un discours managérial extrêmement délétère et autoritaire. Tout cela résonne et bout dans À la machine qui, vous avez raison, peut être qualifié de roman social, en ce qu’il pose une lumière sur notre société. En cela, je ne m’écarte pas beaucoup de mes précédents récits. C’est peut-être aussi parce qu’en littérature, il n’y a pas de récit qui ne soit pas politique.

Plus largement, si À la machine se donne comme une réflexion sur notre société, ne s’agit-il pas également de le lire comme un roman qui propose une saisie politique, à la fois de l’histoire de Barthélemy Thimonnier mais aussi de notre contemporain. Est-ce que votre roman qui expliquerait la colère politique comme Philippe Crevant s’adressant au juge dans le récit lui indique « c’est juste qu’il faut comprendre pourquoi il y a de la colère, monsieur le Juge » ?
Est-ce que, finalement, À la machine ne se propose pas de saisir, à travers cette colère, le basculement de la société capitaliste et incidemment sa fabrication d’un chômage de masse ? Ne faudrait-il pas, enfin, lire votre roman comme « le conte noir », selon votre expression même, de notre modernité ?

Quand j’ai commencé à construire ce livre mentalement, j’étais occupée à répondre à deux questions presque contradictoires (je me permets ce détour par mes questions parce qu’elles n’éclipsent pas les vôtres mais les rejoignent) : pourquoi Thimonnier est mort pauvre alors qu’il fut l’inventeur d’une machine aussi populaire que la machine à coudre ? Pourquoi cette pauvreté irrigue les quelques rares documents biographiques qui le concernent sans l’expliquer politiquement ? Car s’il est bien une question politique par essence, c’est bien celle de la pauvreté et donc, par effet de revers, celle de la richesse. Pourquoi, alors qu’ils inventent la même machine, Thimonnier meurt-il dans une absolue pauvreté et Singer meurt-il multimillionnaire ?

La différence de traitement réside dans le fonctionnement du système capitaliste qui irrigue l’industrialisation au 19e siècle – je rejoins là une partie de votre question. Ce système économique repose sur une inégalité de traitement du travail : ceux qui possèdent les machines gagnent logiquement bien davantage que ceux qui les montent et les font fonctionner puisque le tarif est imposé par les premiers aux seconds. Cela entraîne nécessairement une forme d’exploitation toujours plus intense des ouvriers par les propriétaires. Pour s’enrichir, il faut donc appartenir à la deuxième catégorie. Ce que Singer a bien compris. Il s’impose avec violence pour acquérir brevets, publicités, bureaux, usines, boutiques, partout dans le monde. Il fabrique une fable commerciale pour trouver des clients. Thimonnier, lui, ne semble pas s’imposer parce qu’il n’est pas violent mais plutôt confiant. Il est toujours dans une forme d’association avec des personnes qui abusent de cette confiance, qui sont intéressées plus par la propriété de la machine et de ce qu’elle produit comme richesse, moins par l’invention elle-même. Surtout, il n’a pas les moyens financiers de Singer pour acquérir des brevets ou des usines – l’argent appelle l’argent. Thimonnier incarne donc, en effet, la face sombre du conte capitaliste, celle-là même que nous continuons d’éprouver aujourd’hui.

Cette lecture ne semble pas intéresser les politiques qui balaient d’un revers de main la question de la colère sociale ou qui feignent de la comprendre en apportant des réponses managériales vantant l’individualisme et la réussite comme le résultat d’une volonté personnelle. Dans le premier cas, la réponse est odieuse. Dans le second, elle est mensongère : le système social et économique fonctionne sur un mode vertical et pyramidal, il ne peut donc pas y avoir autant de places en haut qu’en bas.

J’associe souvent Barthélemy Thimonnier à la figure de l’auto-entrepreneur, vantée par les politiques. Je crois que Thimonnier a pensé qu’en quittant son statut de tailleur pour celui d’inventeur, il vivrait mieux, mais il a subi un déclassement terrible en finissant sa vie comme ouvrier, à dévider du coton. De nos jours, l’auto-entrepreneur (au sens réel du terme, c’est-à-dire de l’aide à domicile au producteur de fruits en passant par l’auteur, le journaliste, le correcteur, le boulanger, l’électricien, etc.), c’est celui qui quitte le chômage ou un travail éprouvant et mal rémunéré pour tenter d’améliorer son statut social et qui s’aperçoit que, malgré tous ses efforts, l’auto-entreprenariat est une jungle économique et humaine, aussi dure que celle dans laquelle se débattent les chômeurs (de plus en plus harcelés) ou les salariés (de moins en moins rémunérés et protégés), et de laquelle seuls quelques élus sortent indemnes et enrichis. Autant dire que la découverte de cette réalité impitoyable entraîne nécessairement une forme de colère, qu’il faudra bien s’efforcer de comprendre et de soulager, avec des idées et des solutions politiques sérieuses et non avec une empathie déguisée.

Enfin ma dernière question voudrait porter sur le sujet même de votre roman : la machine à coudre même, qui fournit votre machine même à écrire. L’objet-souvenir, évocateur du passé, qui fonctionne comme métonymie d’une vie à revenir, est au cœur de récits comme Autobiographie des objets de François Bon ou encore dans un tout autre registre des Choses de Perec. Dans quelle mesure de tels récits ont influencé, ou non, votre écriture même ? Quels sont plus largement les écrivains qui ont pu vous influencer dans l’écriture de ce roman ?

C’est très beau, cette image de « machine à coudre qui fournit la machine même à écrire ». C’est très juste. Les objets, en général, ont en effet marqué la littérature en ce qu’ils ont permis de faire naître des formes neuves, remarquables, comme les livres que vous citez. Les objets-souvenirs me font également penser à un récit, plus récent, Anatomie d’un soldat, dans lequel Harry Parker, vétéran britannique amputé suite à l’explosion d’une mine, se raconte au travers de 45 objets (une pile, un sac à main, un garrot, une basket, un tapis …) qui ont marqué les périodes de guerre en Irak et en Afghanistan, et sans lesquels, peut-être, il ne serait plus tout à fait humain. Si j’apprécie la force de chacun de ces ouvrages, je ne peux pas dire qu’ils m’aient inspirée directement parce que la machine, comme mécanique, appartient à une catégorie d’objets très particulière. La machine a, dans mon esprit, plus à voir avec certains romans du 19e siècle. C’est la locomotive de Zola, la presse d’imprimerie de Balzac, le bateau à vapeur chez Hugo, par exemple. Sans chercher à les copier, il me paraît évident que j’avais ces descriptions à l’esprit quand j’ai réfléchi à mon roman. Cependant, ce n’est pas  en littérature à proprement parler que j’ai pu trouver une inspiration pendant l’écriture.

Il y a, par exemple, des images qui m’ont souvent traversée, ce sont celles des Temps modernes de Chaplin : je voyais souvent Thimonnier comme un double de Charlot, un corps et donc une vie engloutis dans les gigantesques rouages d’une machine (au sens propre de mécanique comme au sens figuré de société). D’ailleurs, cela me fait penser qu’au lieu de l’épigraphe tirée du Plaisir du texte de Barthes, j’aurais pu reprendre le carton d’introduction qui apparaît dans Les Temps modernes : « A story of industry, of individual enterprise – humanity crusading in the pursuit of happiness. »

Pour revenir aux ouvrages qui ont précisément accompagné mon écriture, il s’agissait surtout d’ouvrages de sciences et techniques, des travaux indispensables comme ceux de François Jarrige dont on peut citer Au temps des tueuses à bras. Les bris de machines à l’aube de l’ère industrielle ou Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, ceux de Gabriel Galvez-Behar, auteur de La république des inventeurs. Propriété et organisation de l’innovation en France, 1791-1922. Il y a aussi un ouvrage très précieux qui ne m’a jamais quitté pendant l’écriture : ce sont les actes du colloque intitulé La révolution de la machine à coudre, parus dans la revue Cahiers d’Adiamos 89 et qui réunit des textes très précieux de chercheurs tels que F. Jarrige, M. Cordillot, M. Charpy, E. Perrin, G. Ribeill, Jean-Charles Guillaume ainsi que des échanges uniques avec des couturières. Il y est question de Thimonnier mais aussi de Singer, Pfaff, Peugeot, de production de masse de la machine à coudre et de publicité, de techniques comme le cousu-main, de témoignages d’ouvrières. Je tenais aussi, à proximité de mon bureau, les travaux de l’anthropologue Sophie Archambault de Beaune, notamment son magnifique ouvrage L’homme et l’outil. Puis il y avait l’indispensable Les révoltes des canuts de Fernand Rude. J’ai également relu les travaux d’Arlette Farge (son précieux article  » Les artisans malades de leur travail » et son livre Vies oubliées) et de Rancière (La nuit des prolétaires).

Voilà autant d’ouvrages, de chercheurs, auxquels je dois beaucoup. J’espère que j’ai réussi, dans mon domaine, la littérature, à écrire un roman neuf sur le rapport homme-machine, sur les rapports sociaux qui naissent du travail et de son économie. J’espère que ce livre siègera aux côtés des ouvrages pré-cités comme un membre de leur famille, qui partage avec eux un commun tout en étant unique.

Yamina Benahmed Daho, A la machine, L’Arbalète-Gallimard, février 2021, 176 p., 18 € — Lire un extrait