Constellation d’hiver (3) : Dominique Dupart (La Vie légale) & Servando Rocha (La Faction cannibale)

© Alix Rosset

Certains parlent avec assurance de livres qu’ils n’ont pas lus. Cette pratique, il est vrai assez comique, a fait l’objet il y a quelques années d’un essai à succès – mais ses acheteurs l’ont-ils vraiment lu ? D’autres dévorent d’épais volumes en quelques heures, ce qui demande du métier. Mais en ce qui concerne les amateurs, ceux qui en sont encore à prendre leur temps pour lire, tournant lentement les pages, revenant régulièrement en arrière, ce qui ne leur permet de prendre connaissance que d’une infime partie de la surproduction du moment, rien n’est joué d’avance. Ces inactuels ne songent pas à tirer de leurs lectures autre chose que du plaisir – même si ouvrir un ouvrage qui fleure bon l’encre d’imprimerie est toujours incitation au dialogue, à la réflexion (mais ces cogitations intimes resteront le plus souvent coincées à l’intérieur de la boîte crânienne).

Étant plutôt de ce côté-là (en lointain descendant d’Erik Satie qui, après avoir affirmé “qu’en Art, il n’y avait pas de Vérité – de Vérité unique s’entend”, criait : “Vive les Amateurs !”), je dois de plus avouer avoir un faible pour les livres – les peintures, les films, les compositions musicales, etc. – qui ont le pouvoir de me clouer le bec. On me rétorquera : mais alors pourquoi, semaine après semaine, produire du commentaire sur ce qui n’aurait dû engendrer que du silence ? Parce que ce “commentaire”, si on peut employer un tel mot (qui, comme certains l’ont déjà noté, peut s’entendre aussi de cette manière : comment taire), n’est jamais “sur” (et en tout cas pas sûr – au sens de “produit avec autorité”), mais plutôt “à partir de”, et “avec”. C’est un travail au fond musical, au sens où la musique, telle que je l’entends, est faite de souffles, de frottements, de craquements, d’entrelacement de voix, de vibrations fantômes – d’agencements rythmés de sons.

Parfois, les choses viennent simplement : on note une vague idée ; on relève une phrase, ou un paragraphe. Puis on laisse reposer. Et ainsi s’esquisse peu à peu une page de journal de lecture – parfois “intime”, parfois non. Le bec du passeur reste parfois cloué durant des jours, des mois, voire pour toujours, ce qui ne signifie pas que ce dont il n’arrive pas à parler ne le travaille pas. Pour que des mots surgissent, la mémoire est sans cesse sollicitée. Très souvent, le sésame d’une lecture est “je me souviens”. D’où ces constellations qui, non seulement créent du lien entre divers ouvrages, mais aussi entre ceux-ci et des souvenirs de lectures, d’épisodes parfois très anciens, qui remontent sans prévenir. Plus on avance en âge, plus la toile que l’on tisse sans s’octroyer la moindre trêve attrape de quoi nourrir les chroniques en cours ; mais, en même temps, on a de plus en plus de difficulté à se saisir de ce qui a été pris au piège, qui parfois s’évanouit avant même qu’on ait pu lui accorder un nom. D’où cette sensation de produire des lectures trouées, lacunaires, tombant en ruines avant même d’être formulées. Un essai critique devrait toujours s’achever, de manière abrupte, par des points de suspension. Mais dire cela, c’est encore tomber dans le piège de l’assertion. Il convient donc de reprendre la route où semer, çà et là, quelques cailloux, non pour retrouver son chemin, mais pour vider ses poches, et ainsi marcher d’un pas léger.

1.Comme il a été rapporté au cours de ses deux premières parties (ici et ), cette Constellation d’hiver se construit dans la résonance d’une brève anesthésie générale, ce qui n’aurait aucune importance s’il ne s’était créé un lien entre cette situation particulière et la mise en forme de ces ensembles hétérogènes d’objets livresques (et bientôt cinématographiques). Par exemple : au moment de prendre la route pour l’hôpital, la question s’était posée de quel livre emporter, sachant qu’il me faudrait passer deux ou trois nuits là-bas. Deux ouvrages plutôt épais venaient d’arriver : un essai (s’aventurant à la frontière de la fiction) et un roman (nourri d’une matière susceptible de stimuler un essai). J’ai finalement opté pour le roman, peut-être parce que la situation avait quelque chose de romanesque, et j’en ai commencé la lecture sitôt sorti du noir profond. C’est un livre – d’environ 400 pages d’assez grand format – publié par Actes Sud et dont le titre est La Vie légale. Son auteure, Dominique Dupart, est “née en 1972” et “a vécu dans le monde arabe, en Allemagne et aux États-Unis. Elle habite aujourd’hui à Paris”. Il s’agit de son deuxième roman, dix ans après la publication d’un premier, Myrha Tonic, chez Léo Scheer / Laureli. Sa lecture, au quotidien, toujours peu avant l’endormissement, m’a pris vingt-quatre jours, ce qui est à la fois beaucoup et fort peu.

Essayons de restituer ce qui reste de prégnant après ces heures de lecture. Peut-être en premier lieu ce qui a trait aux pulsions des personnages : ce qui les fait se métamorphoser au fil des pages, et parfois à l’intérieur d’un même chapitre – certaines accélérations étant sidérantes, et les moments où la narration semble faire du sur place ne l’étant pas moins. Résumer cette histoire qui, selon l’état dans lequel on se trouve, peut paraître extrêmement complexe ou relativement simple, me semble une gageure. Reprenons ces quelques mots de présentation de l’auteure : “La Vie légale est un roman en quatre mouvements dont l’action tourne, avance, recule, au gré des victoires et défaites de chacun, à la fin de l’année 2001. Sur fond d’un monde qui entre en guerre, il raconte la vie de ceux qui mènent chacun et/ou ensemble un combat pour tenter de vivre/mener leur barque.” L’action se passe principalement dans une grande ville du Nord de la France, dans le quartier dit “des Orgues” où se sont établies diverses familles socialement défavorisées (d’où sont issus de jeunes “héros & héroïnes des temps modernes”), dans ses environs immédiats (Préfecture, Université, Collège, etc.), et parfois plus éloignés, ainsi que dans un avion faisant le trajet New York – Paris. Cette ville n’est pas nommée (mais on peut en deviner le modèle). Ce qui importe, ce sont plutôt les noms des personnages, dont certains ont des prénoms, ou des surnoms, tandis que d’autres en sont dépourvus : Joséphine, Guillaume, Madame Dabritz ; Péko, Madame Valsini ; Blanche ; Sélim, les familles Belabed (dont Marianne-Lalie) et Drine (dont Grands Yeux). Cette liste, même incomplète, donne le ton.

Dans un entretien filmé à l’occasion de la sortie de ce roman, Dominique Dupart raconte “comment” il s’est écrit : “ Il n’y a plus de formule magique pour écrire un livre, ça veut dire que le temps des avant-gardes, ce n’est plus notre temps historique, et que tout est disponible aujourd’hui pour écrire. On peut écrire sous toutes les formes, sous tous les genres, il y a une sorte d’égalité de toutes les formes d’écriture, et tout le monde peut s’en emparer comme [il] le souhaite. C’est ça, la démocratie des romanciers aujourd’hui. Le principe pour le roman, c’est qu’il n’y a pas une forme qui prédomine sur l’autre. Il y a un ensemble de possibles qu’on traverse. En même temps qu’on traverse les expériences qui sont faites par les personnages, on traverse aussi les formes de l’écriture, et c’est dans leurs confrontations et dans les rencontres que tous, ils font au sein du roman, et également dans la confrontation des formes poétiques que peut-être, un rythme est audible.”

“Le roman est un objet qui change, qui ne cesse d’être changé par l’ensemble des éléments qui le fondent”, écrivait Jean-Claude Montel en 1978 (dans le n° 34-35 de la revue Change, La narration nouvelle). Il précisait : “La compétence narrative ne se résume pas à du « savoir-faire » ou même à du savoir tout court. Son autorité vient d’ailleurs, se situe beaucoup plus en amont, du côté d’une capacité de réflexion et d’une pratique dont la théorie n’est pas programmée à l’avance. Et cette pratique ce n’est pas seulement une pratique de la langue (le texte en tant que tel ne « sait » rien et la référence constante aux « belles » lettres ne fait pas obligatoirement de la bonne littérature) mais la connaissance des discours. Ce qu’on pourrait qualifier de fréquentation des discours, leur familiarité. / Ces discours peuvent être politiques, scientifiques, économiques, sociaux, amoureux. Ils renvoient à une pratique sociale, politique, scientifique, amoureuse, etc. Donc, non pas à un auteur ou un narrateur, mais à un sujet lui-même pris par cette pratique sociale, politique, etc. […] La littérature c’est de l’idéologie, une forme spécifique de l’idéologie. Cela suppose que l’on abandonne aussi bien l’idée de « mystérieuse création » que de « réalisme ».” Il y a maintenant plus de quarante ans, certains romanciers, et non des moindres, s’apprêtaient à faire le deuil de leur pratique, affirmant que la littérature n’est plus que pour mémoire en un temps où le lien social, entre écrivains et lecteurs, est rompu. Mais ce constat était aussi une sorte d’appel à la résistance – une invitation à “tenter l’écriture sur ce champ de ruines” où “le héros romanesque du XIXe a disparu dans le peu de réalité de la fin du siècle suivant.” J’ignore ce que Montel, auteur notamment de Mélencolia, de Frottages et de L’Enfant au paysage dévasté, aurait pensé d’un livre comme La Vie légale, écrit par quelqu’un qui n’avait encore que 5 ou 6 ans quand il dressait cet état des lieux mélancolique (lui en aurait 80 aujourd’hui, s’il ne nous avait quittés, de manière aussi tragique que discrète, en 2013), mais il me semble évident que sa lecture l’aurait relancé dans ses interrogations sur le roman, selon lui “roturier, hirsute, frondeur et pervers polymorphe, toujours en quête de formes nouvelles et éternel défricheur.”

Dominique Dupart, La Vie légale © Actes Sud

“Avec La Vie légale, Dominique Dupart signe le grand roman social que l’on n’attendait plus et qu’on ignorait même attendre. Car voilà bien longtemps que l’on n’avait pas écrit ni décrit avec une telle force la société française depuis son marasme politique et sa folie réactionnaire” écrit Johan Faerber en introduction de son passionnant entretien avec l’auteure. “Roman social” ? Et même “contre-roman national”, est-il écrit sur la 4e de couverture. N’étant guère partisan des classements en genres, en encore moins en sous-genres, je me suis dit un court instant que ce livre n’était pas pour moi. Mais il y avait ces mots énigmatiques : qu’on ignorait même attendre. Et c’est effectivement dans cette ignorance – dans cet état d’attente de l’inattendu (pour reprendre le titre d’un livre de Bernard Stiegler) – que pour moi la traversée s’est faite, relevant parfois quelques fractures entre certains passages et cette attente, mais aussi, et à de nombreuses reprises, des moments d’adhésion violente – de ceux qui vous laissent sans voix : “Ces routes d’avant l’eau gris et vert du canal ne ressemblent pas à des routes, ne ressemblent pas à des sentiers. Une épaisse croûte de neige recouvre ces routes, zéro perspective, terrain absent, roc nu et noir, neige, boue, loups des Indes, des maraudeurs qui fouillent loin, qui ne contribuent pas peu à l’inhospitalité fondamentale créée par ces fausses routes, le paysage, l’altitude mais qui, d’un seul coup, au pied du F2 derrière le rideau d’arbres jeunes, s’évanouissent, comme si elles n’avaient jamais existé,  comme s’il n’avait jamais fallu les parcourir pour arriver jusque-là, dans cet arrière-pays de ville du Nord que borde jusqu’à la Manche une jungle peu lotie, humide, des arbres et des arbres, et qui est celle du Nordaisis.” Ou bien (je taille à la serpe dans le même chapitre VI du premier mouvement) : “Le braquage de chantier, peu coûteux en années de taule, est toujours en mesure de rétrécir le temps de vie de ceux qui y participent, par exemple le temps de vie d’un petit guetteur comme elle a oublié entre deux containers qui surgit dans la lumière quand il ne faut pas, quand la sirène d’alarme retentit, que les molosses sont lâchés, que le guetteur entend aussi la camionnette repartir sans lui, cri cri cri ouaf ouaf ouaf ouaf ad lib. Et des ZZZZZ, des ZZZZZ, de grands traits de lumière qui balaient le noir Elle agite ses bras en l’air Les phares figent son visage dans le noir démarrage en panique, crissement, choc, hurlement, elle s’affaisse sur sa jambe en bouillie claquement sec de portière Un homme sort de la camionnette, l’attrape, la met sur son épaule”, etc. Ou encore (chapitre XXII du troisième mouvement) : “« J’ai manqué ma vie » / Belabed observe les oiseaux qui virevoltent dans le ciel Lenteur Idéal rêve Ils tournoient autour des Tours Difficile de savoir si, cette année, ils ont bénéficié de l’exact bon souffle arrière, bien fort, qui les encourage à voler très haut Ils sont là, tout autour des Tours Belabed les voit Ils dansent dans le ciel par la fenêtre Les Orgues sont calmes C’est l’aube abandonnée des Orgues”

Rien à ajouter à ces brèves citations d’un roman lu de la première à la dernière ligne sans que la moindre image ne me vienne à l’esprit (ayant la tête plutôt envahie de sons) et dont la couverture aurait peut-être gagné à ne rien montrer – mais comment, aujourd’hui, se passer d’image ? Laissons cette question – vieille affaire… – en suspens, et ouvrons La Faction cannibale, cet “essai pensé comme un roman inquiétant” dû à Servando Rocha, un auteur espagnol né en 1974 à Santa Cruz de La Palma (Îles Canaries). Il s’agit de son deuxième livre publié en français, après Angry Brigade, contre-culture et luttes explosives en Angleterre (1968-1972), publié en 2013 à L’Échappée (ce qui, sans devoir céder à la tentation du jeu de mot facile, et malgré le vif intérêt qu’aurait pu m’inspirer son sujet, m’avait, à l’époque, échappé).

2.Avant de relever les qualités singulières de La Faction cannibale (publié aux éditions Tusitala), rendons déjà hommage à ses traductrices, Tania Brimson et Carmela Chergui, qui ont accompli un beau travail, et pas seulement parce qu’il s’agit d’un livre de 500 pages bien remplies (de mots, mais aussi d’images – sans oublier qu’une bande-son nous est proposée en fin de parcours). Dans une note liminaire, les éditeurs le présentent comme étant un “livre aventureux” qui, bien plus qu’un “essai historique ou artistique, se tient aux frontières de la fiction.” Il s’agit en effet d’une sorte de montage de grande ampleur (associé à un mixage multipistes) entre nombre d’événements, d’anecdotes, de souvenirs, d’empreintes plus ou moins récentes relevées au cours d’une vaste expédition, plutôt labyrinthique dans le temps et dans l’espace, à l’écart des médias et autres lieux de pouvoir, notamment culturels : là où rayonne ce qu’on peut entendre par “esprit du terrain vague” et où il faut avoir “le sens du passage”. En ces lieux semi-sauvages, quand les pratiques artistiques se font plurielles, les échanges se produisent en toute liberté. En fin de volume, un index d’une dizaine de pages répertorie les noms des principaux “personnages” de cette aventure (350 environ). On y trouve aussi bien Thomas de Quincey qu’Alan Moore, D.A.F. de Sade ou Richard Hell. Ou encore Maurice Blanchot et Jacques Lacan, qui côtoient Malcolm McLaren, William Blake ou Maximilien Robespierre, tandis que le nom d’André Breton renvoie à celui de Germaine Berton. À la lettre « J », on repère celui de Jack l’Éventreur, mais aussi ceux (entre autres) de Mick Jagger, Jim Jarmusch, Alfred Jarry, Brian Jones, Asger Jorn ou James Joyce.

James Gillray, L’exécution de Louis XVI, Londres 1993. © Tusitala

“Afin de servir son raisonnement et de l’ancrer dans un décor réaliste, l’auteur n’hésite jamais à imaginer une scène, prêter des propos à un personnage historique, créer des ponts et des rencontres. En lecteur passionné de Walter Benjamin, peut-être a-t-il souhaité dessiner ses propres passages. (…) [Le] lecteur [a] la sensation qu’il n’est pas seulement en train de lire l’Histoire du Vandalisme Éclairé, mais une sorte d’autobiographie masquée, un portrait en creux de son narrateur (Note des éditeurs).” Et c’est effectivement ainsi qu’il faut aborder cet ouvrage, sans se soucier des quelques inexactitudes et autres arrangements avec la vérité que l’on peut relever çà et là – donc le lire une fois encore en ignorant, mais, cette fois pourrait-on dire, en connaissance de cause.

Coïncidence étonnante : tout comme La Vie légale, La Faction cannibale s’ouvre dans la résonance immédiate des attentats du 11 septembre 2001 à New York, avec ces propos fameux d’un des compositeurs les plus novateurs de l’après-seconde guerre mondiale, Karlheinz Stockhausen : “Ce à quoi nous avons assisté, et vous devez désormais changer totalement votre manière de voir, est la plus grande œuvre d’art réalisée.” Je me souviens à quel point ils avaient été alors commentés, suscitant un peu partout une vague d’indignation, comme s’il s’agissait d’une véritable apologie du crime. Le XXIe siècle venait de commencer, et les “néos”, et autres restaurateurs de tout poil qui attendaient depuis déjà un bail l’occasion de reprendre la main, en ont profité pour enterrer définitivement les avant-gardes du XXe siècle (déjà bien éprouvées depuis plus de deux décennies), avec leur cortège de manifestes en roue libre et de provocations plus ou moins inspirées. S’appuyant sur la tribune de Jean Baudrillard dans Le Monde (L’esprit du terrorisme), Servando Rocha écrit : “En élevant ce brutal attentat au rang d’art, Karlheinz Stockhausen souligne que ce qui est difforme, infernal et hideux peut être en même temps beau. Ses déclarations polémiques se font l’écho d’une vieille tradition qui lie l’art au crime et à la terreur, et qui remonte à plus de trois cents ans : quelque temps avant la Révolution française qui, d’une certaine manière, fut celle qui donna un nom à cette esthétique de l’assassinat en plein XXIe siècle”. Et, une fois de plus, cela me conduit à me souvenir des années 1970 où mes “héros” (fatalement “révolutionnaires”) étaient en partie ceux de ce livre pourtant écrit par quelqu’un qui ne devait naître que quatre ans après l’ouverture de cette décennie où, pour reprendre une ultime réflexion de Jean-Claude Montel, l’écriture, en tant que recherche, était passée du côté de la clandestinité, tandis que surgissait, de manière intempestive, dans une sorte de potlatch sonore, l’aussi percutant qu’éphémère mouvement punk, alors perçu en tant que forme ultime de soulèvement mélancolique, nous faisant brutalement passer des utopies du genre “Transformer le monde (Marx) = Changer la vie (Rimbaud)” à “No future”.

Londres est un des décors récurrents de cet “essai pensé comme un roman inquiétant” (quelle formidable définition de ce livre hors-norme). London’s Burning car, nous dit Rocha, “qu’y a-t-il à faire [une fois les programmes de télévision arrêtés à onze heures du soir] à part détruire, transgresser, brûler ?” Et quelques lignes plus loin : “Le dernier grand tour de magie nous offre l’odeur des feux de joie qui s’éteignent et les bruits d’un passé proche. Après l’orage, ce qui nous reste de tout ça pourrait prendre la forme d’un tourne-disque détraqué et vaincu, comme celui qu’exécute l’artiste Gerhard Richter d’après la photographie du tourne-disque d’Andreas Baader, prise après sa mort dans la prison de Stammheim en octobre 1977.” Composé entre autres de 28 Scènes pour une Histoire du Vandalisme Éclairé, Le Faction cannibale ne cesse de nous désorienter par à-coups de remémorations de ce qui, durant trois siècles, a créé des tensions, et imposé d’innombrables formes de terreur.

Servando Rocha © Tusitala

Le ready-made critique le plus implacable que l’on pourrait imaginer serait de reproduire intégralement, sans ajouter le moindre commentaire, le sommaire de cet ouvrage ; mais comme il fait six pages, on se contentera de relever les titres de chapitres des trois parties qui le composent : “Premier livre : la terreur, encore et toujours. Chapitre 1. Les hommes qui n’apparaissaient qu’à la nuit tombée. Chapitre 2. Burke et les jacobins. Chapitre 3. L’arrivée de la Terreur. Chapitre 4. Entre délice et épouvante. Chapitre 5. La faction cannibale. Chapitre 6. Un complot littéraire. Chapitre 7. Le club du feu de l’enfer. Chapitre 8. Les nouveaux hygiénistes. Second livre : Le siècle de la mort. Chapitre 1. Sur les traces de Majorana. Chapitre 2. Faire la guerre, c’est purifier le monde. Chapitre 3. Les bohémiens armés. Troisième livre : Art, terreur et crime. Chapitre 1. Jack l’Éventreur ou De l’assassinat considéré comme l’un des beaux-arts. Chapitre 2. L’avant-garde et la terreur. Chapitre 3. 1789, le terrorisme pop et la grande escroquerie du rock’n’roll. Chapitre 4. Mais qui tire sur l’ambulance ? Chapitre 5. Que Dieu protège Myra Hindley. Chapitre 6. Crachin, crasse et cuir noir. Chapitre 7. Tout se change en sang, sauf le juke-box.” À quoi s’ajoute un épilogue où Servando Rocha nous confie qu’il “a voulu tracer une carte, une cartographie de l’horreur contemporaine qui pourrait peut-être nous aider à comprendre le monde actuel.” Et il faut reconnaître que ce qu’il a voulu est exactement ce qu’il a fait, et qu’ainsi un cartographe est né en se risquant dans le terrain vague, en héritier de Walter Benjamin, des surréalistes et de tant de navigateurs en quête de passages qui n’ont jamais été gagnés par la peur de se perdre : “Ce que les autres voient comme des déviations sont pour moi les données qui tracent mon chemin (Benjamin)”. Rocha avait déjà achevé ainsi son propre avant-propos (d’un livre que l’on peut décidément explorer en tous sens – le lecteur n’ayant pas davantage à se soucier de linéarité que son auteur) : “Chaque siècle fantasme le suivant. / Rien ne disparaît. / L’écrivain, tel qu’on le concevait jusqu’alors est mort. C’est le passant, et lui seul, qui possède la capacité de dépeindre son voyage.”

Dominique Dupart, La Vie légale, Actes Sud, janvier 2021, 416 p., 22 € 50 — Lire un extraitLire ici l’entretien de Dominique Dupart avec Johan Faerber
Servando Rocha, La Faction cannibale, traduit de l’espagnol par Tania Brimson & Carmela Chergui, Éditions Tusitala, novembre 2020, 530 p., 24 €