Yves di Manno : « J’attendais de la poésie qu’elle vienne perturber l’ordre établi du monde »

Celles et ceux qui sont nés dans les années 1950 forment une génération de précoces. Il est vrai que l’air du temps, dans l’immédiat après-mai-68 (et jusque vers la fin des années 1970), incitait nos aînés à ouvrir des espaces de création – publics ou privés – à des auteurs & artistes en herbe, encore mineurs, les plus hardis d’entre eux ne se privant pas de saisir ces occasions rêvées. Yves di Manno est né en 1954. Eugène Savitzkaya, l’année suivante (tout comme Hervé Guibert ou Mathieu Lindon). En 1956, ce seront Benoît Peeters, Denis Jampen, etc. La plupart ont en commun d’avoir commencé à publier avant même leurs vingt ans (parfois même à treize ou quatorze, comme Frédéric-Yves Jeannet, né en 1959), ce qui fait qu’on est souvent tenté de leur accorder une sorte d’aura rimbaldienne. La revue Minuit (aux éditions du même nom) a été un des lieux de surgissement de ces nouvelles écritures. Aujourd’hui, alors que ces jeunes gens sont tous devenus sexagénaires, on ne peut que constater qu’ils ont fait un sacré chemin (certains étant hélas décédés), le plus souvent en solitaires (n’ayant jamais formé de groupe), certains d’entre eux éprouvant le besoin de ralentir (sans que ce soit l’effet du « grand âge »), après quasiment cinq décennies de publications (je parle des écrivains, mais c’est la même chose pour les compositeurs, les artistes, etc.).

Quand je suis tombé pour la première fois sur le nom d’Yves di Manno (qu’étrangement, j’ai aussitôt mémorisé), c’était au printemps 1972. Jacques Glénat, à peine plus âgé que lui, venait de lancer à Grenoble les Cahiers de la bande dessinée que je lisais alors avec avidité (c’était une époque d’élans vers toutes formes de contre-culture). Entre dix-sept et vingt-et-un ans, Yves di Manno a régulièrement écrit dans ce bimestriel vendu en kiosque. Ses articles étaient assez étonnants – on dira aujourd’hui : précurseurs –, car il tentait (selon ses propres mots) de “ramener la bande dessinée dans la sphère de la littérature”. On sentait bien qu’il n’était pas un “fan” exclusif de ce genre (pour moi, plutôt une forme) alors sous-estimé, mais plutôt un fureteur s’aventurant, en tous sens, du côté de là où ça bougeait. Dans son tout dernier texte, en 1975, dans les Cahiers (au sujet de Nikita Mandryka, le génial auteur du Concombre masqué), il égrenait en incipit les noms de Novalis, Lewis Carroll, Pound, Dylan Thomas, Si Mohand et Younous Emre, avant de prendre congé de son petit essai en parodiant Borges. Aujourd’hui certains l’accuseraient de name dropping, ce qui serait d’une rare stupidité, alors que cette suite de noms était en premier lieu le signe d’une ouverture dans ce champ de la bande dessinée qui en avait bien besoin.

À vingt ans Yves di Manno lâche tout. Il vend sa bibliothèque et part en Asie. Un an après, de retour dans l’hexagone, il se recentre sur l’écriture poétique (produisant aussi quelques “nouvelles” en prose et de plus rares textes critiques) et commence à traduire sérieusement la poésie américaine – celle de Pound et des objectivistes. En 1981, la collection Textes, dirigée par Bernard Noël chez Flammarion, publie sa traduction de Paterson de William Carlos Williams. N’ayant pas suivi son parcours plutôt secret dans la seconde moitié des années 1970, j’ai aussitôt établi un lien entre le très curieux amateur de cucurbitacés dessinés et celui qui s’est attelé à rendre en français ce livre singulier (il retravaillera sa traduction un peu plus tard au moment de sa republication chez Corti) auquel le film de Jim Jarmusch a apporté une nouvelle visibilité.

Trois ans après – donc en 1984 –, son nom apparaît enfin en tant qu’auteur sur la couverture de Champs (dans la même collection Textes) : livre, plutôt que recueil, de poèmes dont l’édition définitive sera réalisée en 2014 dans sa propre collection chez le même éditeur. Très attiré par ce que je découvre (me sentant depuis le milieu des années 1970 en grande proximité avec les expériences novatrices, tant musicales que poétiques, ou cinématographiques, venant des USA), je me décide à suivre au plus près le parcours de cet aîné avec lequel – je le comprends assez rapidement – il me faudra bientôt faire connaissance, non seulement pour ouvrir un champ d’échanges privés, mais aussi – et surtout – pour lancer des projets communs. Ce sera chose faite en 1992, vingt ans après notre première rencontre virtuelle en tant qu’auteur et lecteur des Cahiers de la bande dessinée. Cette année-là, nous nous sommes aperçus que nous avions emprunté, sans nous croiser concrètement, de nombreux chemins de traverse et que nos propres terrains vagues – ces lieux d’échange fréquentés par d’indécrottables solitaires – coïncidaient en bien des points.

La suite n’a pas à être racontée dans ce “chapeau”, nous y ferons plus ou moins allusion dans ce qui suit, soit un échange occasionné par deux publications : l’une d’Eugène Savitzkaya (dont il est l’éditeur), l’autre de George Oppen (dont il est le traducteur). Manière aussi de faire le point sur son propre travail d’écrivain – le dernier livre d’Yves di Manno paru à ce jour, Terre ni ciel (dans la collection en lisant en écrivant chez Corti), datant maintenant d’il y a cinq ans. Ainsi que sur cette fameuse anthologie de 1500 pages, Un nouveau monde (Flammarion, 2017), composée avec Isabelle Garron, qui a eu un certain succès, au point d’avoir été assez vite rééditée.

Les couleurs de boucherie est la dernière parution de la collection Poésie chez Flammarion que tu diriges depuis maintenant vingt-cinq ans, à la suite de Claude Esteban (qui l’avait créée dans les années 1980). Belle manière de marquer cet anniversaire – un quart de siècle, ce n’est pas rien, quelle opiniâtreté ! Ce titre d’Eugène Savitzkaya, paru chez Bourgois en 1980, était introuvable depuis belle lurette. C’est pourtant un des plus beaux livres d’un auteur difficile à prendre en flagrant délit de médiocrité. Je m’aperçois que, pour cette nouvelle édition, l’impression en offset, cahiers cousus, est de retour, ce qui est bien agréable pour qui aime l’encre et le papier. Mais comment avez-vous collaboré pour cette reprise qui est une des belles surprises de cette rentrée, même si elle peut paraître évidente quand on connait tes partis-pris en matière de poésie (de plus, vous êtes de la même génération – quelques mois d’écart seulement – et vous vous connaissez depuis longtemps, ayant publié, l’un et l’autre, très jeunes, dans la fameuse revue Minuit) ?

J’avais ce projet en tête depuis longtemps. Il est attristant (c’est un euphémisme) de voir des livres qui comptent parmi les plus étonnants d’une époque – et parfois des œuvres entières, comme celles de Michel Vachey ou de Jean-Philippe Salabreuil, pour citer deux auteurs fort différents – disparaître de la circulation avant même d’avoir suscité l’écho qu’ils méritaient. L’écriture d’Eugène m’accompagne depuis l’origine, elle est sans conteste l’une des plus joyeusement subversives de ce demi-siècle. Comme tu viens de le rappeler, nous nous connaissons de longue date : j’ai publié un livre à Liège en 1978, à l’Atelier de l’Agneau où il a débuté lui aussi, c’est ainsi que nous nous sommes rencontrés et que j’ai découvert ses premiers textes (je l’ai d’ailleurs évoqué dans Terre ni ciel). Son œuvre n’est certes pas tombée dans les oubliettes depuis lors, mais Les couleurs de boucherie marquent à mes yeux l’apothéose de sa première période : c’est un livre d’une puissance extraordinaire, une plongée dans un univers mental à proprement dire halluciné et dans la matière d’une écriture qui aura rarement aussi bien su dire les tensions, les torsions, les embardées du désir charnel. L’ouvrage fut très vite épuisé après sa parution – ou pilonné, je ne sais – et demeura introuvable plusieurs décennies durant. Je pensais depuis de longues années que sa réédition s’imposait : outre l’accueil d’ouvrages inédits qui reste bien sûr la priorité, j’ai toujours eu la volonté de remettre en avant dans la Collection certaines œuvres du passé récent, négligées par les chroniqueurs officiels. Mais les urgences sont légion – et les places forcément limitées, à raison de six ou sept titres par an… Les choses en étaient donc restées là, c’est-à-dire à l’état de désir virtuel, comme un certain nombre d’autres projets. Et puis je suis venu m’établir à Bruxelles il y a trois ans, j’ai revu Eugène qui y vit désormais après avoir quitté Liège (en fait, nous sommes quasiment voisins). Il m’a dit qu’il tenait beaucoup à ce livre lui aussi et qu’il serait heureux de le voir reparaître : il en avait du reste déjà récupéré les droits. Le temps de trouver une case libre dans un programme constamment saturé et le voici donc qui ressort aujourd’hui, pour le vingt-cinquième anniversaire de ma « prise de pouvoir » – ce qui n’avait rien de prémédité – et après quarante ans de compagnonnage avec l’une des rares œuvres dont j’aurais été, en temps réel, le contemporain exact. (C’est vrai que l’aventure de la revue Minuit fut à ce titre exemplaire : j’y ai publié mon premier texte en 1973 et Eugène le sien en 1974 – nous avions dix-neuf ans l’un et l’autre à l’époque… Et c’est par le biais de la revue que nos chemins se sont alors croisés, pour se rencontrer à nouveau bien des années plus tard : comme s’il n’y avait au fond pas de véritable départ, et encore moins d’arrivée…)

Tu es toi-même poète (probablement est-il nécessaire de l’être quand on dirige une telle collection). J’ai la sensation que ton propre travail a été un peu mis en sourdine ces derniers temps (ton dernier livre publié, Terre ni ciel, il y a cinq ans chez Corti, est en prose – même s’il s’agit d’une suite d’essais sur « l’aventure poétique moderne »). Mais il est vrai que tu as fini par publier en un seul épais volume ton grand œuvre poétique : Champs, chantier ouvert en 1975, prolongé par Kambuja, Partitions et Un Pré (pour ne citer que les volumes d’une certaine dimension). Comment ressens-tu la situation de la poésie – et bien entendu ton inscription personnelle dans ce champ – en ces temps de manque (comme dirait Hölderlin) ?

Le présent aura toujours fait défaut, puisque le poème s’érige ou s’instaure dans la réfutation du temps tel que nous le percevons d’ordinaire. En ce sens la poésie a toujours été, restera donc anachronique, inactuelle : et par voie de conséquence le destin de ses auteurs d’ordre essentiellement posthume. Et encore cela même n’est-il plus assuré, l’avenir de la planète s’avérant de plus en plus aléatoire… Cette généralité posée – pour marquer mon écart avec l’époque – je réponds sur un plan plus personnel à ta question. Sauf à obéir aux lois d’un « marché » dont la poésie est par nature absente, je ne vois pas pourquoi il serait obligatoire de publier à tour de bras, sans discontinuer, en livrant régulièrement sa petite production plus ou moins bien usinée, le plus souvent dans l’indifférence générale… L’écriture doit suivre son propre rythme, obéir à des lois que nous maîtrisons mal. J’ai beaucoup moins écrit dans les deux premières décennies du nouveau siècle que dans le dernier tiers du précédent. Je n’ai jamais voulu forcer le cours du destin : les choses viennent comme elles le doivent – ou ne viennent pas – selon une évidence qui m’échappe et qu’aucune contrainte ne saurait infléchir. D’ailleurs il me semble parfois que j’ai suffisamment écrit (et publié), pour quelqu’un qui ne voulait pas faire carrière et avait horreur de tous les métiers, à commencer par celui d’homme de lettres…

Quand je dis que je ne veux pas forcer le destin, cela ne concerne bien sûr que l’élan créateur : on peut toujours s’astreindre à écrire sur, ou autour de, à noircir du papier comme je le fais aujourd’hui en répondant à tes questions (et encore, c’est bien parce que c’est toi !). Pendant une trentaine d’années, jusqu’à l’an 2000 environ, j’ai passé ma vie à ça : écrire. Je n’existais qu’à travers ce travail, c’était évidemment un peu inquiétant mais je n’avais guère le choix : j’ai survécu dans l’écriture (et la lecture, mais c’est pareil) sans trop me soucier du reste. Et puis, passé un certain stade, le flux s’est peu à peu tari, comme un cycle arrivé à son terme. J’ai continué d’écrire bien sûr, mais autrement : en collectant mes objets d’Amérique, les « autobiographies de lecture » de Terre ni ciel, l’anthologie du Nouveau monde

Mais la poésie m’avait quitté et je n’ai pas cherché à la ramener de force à la maison. Il y a pourtant eu un sursaut, autour de 2010 : j’ai composé avec une certaine exaltation les deux suites qui ont été publiées par Isabelle Sauvage (Terre sienne et une, traversée), dans les deux cas d’ailleurs à travers des images qui m’étaient offertes, et sans la moindre préméditation. J’ai pensé à ce moment-là que la poésie allait durablement revenir partager mon modeste foyer : mais non, depuis 2012 je n’ai pas écrit un seul vers – enfin si, j’ai composé cette année un dizain pour Pierre Vinclair. Mais je vais t’avouer une chose, qui m’a d’abord étonné moi-même : c’est que cela ne me manque pas. J’en suis même presque soulagé, comme si j’avais réussi à rompre une sorte de fatalité. Et lorsque je m’y vois contraint c’est avec une certaine réticence (pour ne pas dire plus) que je me remets à écrire – alors que c’était jadis une telle jubilation… Quant aux poèmes d’avant – tous ces volumes que tu cites – je ne sais quelle place ils ont pu ou pourraient occuper, dans le paysage qui fut le leur au temps de leur composition ou dans le monde invisible d’aujourd’hui. Je me souviens de la passion d’où ils sont sortis et de la lumière qui les a traversés, qui n’étaient peut-être pas totalement vaines. Je les considère encore avec une certaine fierté, à cause du travail qu’ils ont demandé et de l’espoir dont ils étaient porteurs : mais ils doivent maintenant poursuivre leur vie sans moi.

Yves di Manno © Jean-Luc Bertini

Tu es le co-auteur d’une anthologie de 1500 pages, composée à quatre mains avec Isabelle Garron, intitulée Un nouveau monde – Poésies en France 1960-2010. Ce pavé, forcément subjectif, hanté par certains absents (j’en connais qui ne décolèrent pas), mais surtout nourri par la passion (ce qui est tout de même plus important), a beaucoup fait parler de lui. Au point qu’il a eu droit à un nouveau tirage, ce qui est rare en poésie et atteste son succès. Un peu plus de deux ans et demi après, dans quel état cette belle aventure t’a-t-elle laissé ? Tu me fais l’effet d’être une sorte de militant paradoxal, car non-encarté, des plus ouverts, mais sûr de tes choix qui sont à prendre ou à laisser (ta collection n’est pas vraiment une auberge espagnole ou une échoppe de brocanteur, on sent à l’œuvre une « logique », en partie théorisée, en partie liée à ce qu’on entend par « intuition »).

Le fait est que j’ai toujours mené ma barque en solitaire, au milieu de cette lourde armada poétique… C’est bien sûr affaire de tempérament, mais pas uniquement. Dès le départ (je veux dire, dans les années 1970), je ne me reconnaissais pas dans les exclusives et les mots d’ordre des cénacles du moment. Je cherchais une autre voie, qui ne semblait pas préoccuper grand-monde, autorisant la poursuite de l’aventure moderne tout en dépassant l’idée absurde de la fin de la littérature qui avait alors pignon sur rue (et qui a encore quelques épigones). Et cela supposait d’autres approches, l’exploration de domaines inconnus, la découverte ou l’invention de formes nouvelles. Sans remettre en cause la finalité de la beauté dans le travail créateur – mais une beauté sauvage, corrosive alors ! – j’attendais de la poésie qu’elle vienne perturber l’ordre établi du monde, participer à sa critique ou dissiper son illusion. C’était peut-être cela au fond, le critère déterminant : qu’une œuvre souligne une faille, introduise un déséquilibre révélant une dimension cachée du réel et obligeant du même coup à considérer celui-ci autrement. Dans cette quête, puisque c’en était une, je faisais flèche de tout bois et mes lectures me portaient vers les horizons les plus divers, y compris au-delà de nos frontières (et pas seulement vers les terres américaines, je tiens à le préciser : je me suis passionné très tôt pour les littératures anciennes de la Chine et du Japon, pour les poésies orales/ancestrales – ou en amont chez nous, pour le Moyen-Age et le XVIè siècle). Chez les contemporains, de la même manière, c’étaient les territoires sans repères, les distorsions syntaxiques, les prosodies inattendues qui m’attiraient le plus – d’autant que nous traversions une période d’une grande richesse, l’une des plus stimulantes de notre histoire poétique : ce dont si peu de gens ont aujourd’hui conscience, hélas… Dès que j’en ai eu la charge (je venais d’avoir quarante ans) la Collection a forcément reflété cette approche et bénéficié de mes lectures antérieures – même si, bien évidemment, certains auteurs que j’aurais volontiers accueillis n’y figurent pas, étant déjà établis ailleurs. Il est évident que des œuvres extrêmement différentes s’y côtoient, que plusieurs « familles » d’écriture y cohabitent (sans heurts, me semble-t-il), mais c’était justement l’une des idées de départ : montrer par l’exemple que plusieurs voies étaient possibles, pour la suite de nos aventures. Et puis, il y a tout de même quelques constantes : la recherche d’une nouvelle rigueur prosodique, le rêve d’un long poème ou d’un canzoniere moderne, l’intrusion de la narration dans la sphère poétique… Ainsi que l’émergence des voix féminines, relativement récente en France (un tiers des auteurs de la Collection sont des femmes).

Quant à l’anthologie… Dieu sait qu’elle est imparfaite, ne serait-ce qu’à nos propres yeux, mais merci d’avoir souligné qu’elle a d’abord été le fruit d’une passion, l’aboutissement de deux vies de lectures attentives aux contemporains. Du reste nous l’avons toujours conçue Isabelle et moi comme un point de départ, non comme un point d’arrivée : il ne s’agit nullement d’une encyclopédie, encore moins d’un panthéon définitif, mais d’un outil de travail destiné aux lecteurs souhaitant aborder ce vaste continent et ne sachant pas trop par quel bout s’y prendre. C’est un panorama à la fois objectif et engagé, puisqu’il montre dans les grandes lignes les diverses tendances en présence, tout en mettant l’accent sur ce qui nous paraît le plus important. A chacun ensuite d’aller où bon lui semble, à partir des données que nous avons rassemblées. Dans ce sens le récit que nous avons esquissé (puisque cette histoire n’était toujours pas écrite) n’est pas la partie la moins importante du projet. Pour le reste, nous savions bien que nous allions nous mettre quasiment tout le monde à dos… Mais nous n’avons pas fait ce livre pour les professionnels de la profession, ni pour les chapelles qui croient encore détenir la vérité dans ce domaine. Et encore moins pour ceux, à l’université notamment, qui voudraient remettre la littérature au pas et prônent le « retour à l’ordre », quitte à éradiquer purement et simplement le XXè siècle…

La parution des Poèmes retrouvés de George Oppen dans l’excellente Série américaine chez Corti où tu as déjà publié plusieurs livres en tant que traducteur (Les Techniciens du sacré de Jerome Rothenberg, Paterson de William Carlos Williams et Poésie complète d’Oppen) et en tant qu’exégète de cette poésie (Objets d’Amérique) me conduit à te questionner sur ce second métier que tu exerces. Je sais que c’est, d’une part, pour gagner ta vie (dans ce cas tu signes tes traductions de divers pseudonymes que je ne révèlerai pas ici), mais aussi en tant que « militant » d’une certaine poésie qui naît avec Pound (on te doit l’édition définitive des Cantos – traduction collective sous ta direction – ainsi que celle de La Kulture en abrégé) et les Objectivistes : c’est quelque chose que tu partages avec quelques-uns de tes amis, dont le précurseur Denis Roche. Peux-tu nous tracer quelques balises de ce parcours et préciser en quoi il a compté et compte toujours dans ta propre expérience d’écrivain – poète peut-être avant tout ?

J’ai déjà beaucoup écrit à ce sujet : aussi bien sur l’apport décisif à notre époque du travail traducteur dans la création poétique que sur le rôle qu’aura joué une certaine poésie américaine – la voie poundienne en effet, couplée à celle de William Carlos Williams – dans mon propre cheminement. On en trouvera des échos dans tous mes livres de poétique active (c’est ainsi que j’aime désigner mes digressions), depuis « endquote » jusqu’à Terre ni ciel, en passant bien sûr par les Objets d’Amérique : je me permets d’y renvoyer celles et ceux que la question intéresse. Mais puisque tu me demandes un point de vue plus rétrospectif concernant cette lente expansion américaine au sein de notre paysage, je t’avouerai que j’éprouve aujourd’hui un sentiment mitigé. D’une part, si l’on pense à la situation telle qu’elle se présentait il y a un demi-siècle, il est indéniable qu’un effort considérable a été accompli et que des œuvres de premier plan qui attendaient d’être traduites (pour certaines depuis des décennies) ont fini par l’être, de manière parfois remarquable, ouvrant du même coup l’espace français à des œuvres plus contemporaines, dans un désordre où le bon grain s’est souvent mêlé à l’ivraie – ce qui était sans doute inéluctable. Mais d’un autre côté, quel aura été l’impact réel de cette irruption massive sur l’écriture poétique en France, dans son ensemble ? Au bout du compte assez faible, me semble-t-il – et insuffisant en tout cas pour nous empêcher de retomber dans de vieilles ornières (dont on aurait pu espérer que l’épreuve de l’étranger nous aiderait au contraire à sortir…). Sans parler des malentendus qui sont très vite apparus à ce sujet et dont le plus flagrant concerne le terme même d’objectiviste, désormais synonyme – a fortiori pour ceux qui ne l’ont pas lue – d’une poésie abstraite, désincarnée, neutre, littérale, que sais-je encore… (et bien entendu opposée aux saines valeurs de l’ancien lyrisme). Passe encore pour Zukofsky, le seul de la bande qui puisse être taxé d’un certain hermétisme.

Mais maintenant que l’œuvre d’Oppen est entièrement traduite, qu’on publie des livres de Reznikoff tous les six mois ou presque, que Carl Rakosi lui-même a enfin eu droit à un volume français, le lecteur peut juger sur pièces et se rendre compte du contresens qui est ainsi colporté – alors que les « objectivistes » avaient tant à nous apporter, sur le fond comme sur le plan formel… Je trouve un peu désolant que nous ayons tant de mal, en France, à échapper à l’étroitesse scolaire et aux pesanteurs de notre tradition. En 1965, en 4ème de couverture de sa traduction des Cantos pisans, Denis Roche écrivait : « Les nouvelles générations françaises devront lire les Cantos comme au temps des années 20 les jeunes américains venaient se retremper à Paris. Ils le feront si la poésie ne meurt pas. » Nous avons été un certain nombre à suivre ce conseil mais on ne peut pas dire que cela ait durablement infléchi le cours de notre histoire – même si la poésie n’est pas morte (hélas, diront certains !). Il est douteux en tout cas que la leçon ait été véritablement comprise, si l’injonction a bien été entendue…

Tu fais partie des personnes ouvertes à certaines formes d’expression populaire. Je rappelle (et ce n’est pas un scoop) que dans ta jeunesse, tu as été un ardent défenseur de ce qu’il y avait de plus original dans la bande dessinée (loin des poncifs franco-belges). On sait aussi que tu n’es pas indifférent à ce qu’il y a de plus « juteux » dans certains « mauvais genres » comme le polar et la science-fiction (sans parler de ton amour du cinéma). Ne crois-tu pas qu’en bon rimbaldien, il soit plus que jamais nécessaire d’abolir toute hiérarchie et d’établir des constellations ouvertes plutôt que revêtir l’armure du parfait défenseur des avant-gardes radicales ou des « formes supérieures d’écriture » – en réalité administrateur d’un pré carré de plus en plus étréci ?

La posture avant-gardiste « traditionnelle » était périmée à mes yeux dès les années 1970, malgré ses jeunes thuriféraires d’alors. Comme je te le disais un peu plus haut, j’ai essayé d’y échapper en empruntant des voies de traverse, sans abandonner pour autant l’idée d’une sortie (de la littérature, au sens classique du terme) et d’une avancée vers des territoires inconnus, prolongeant l’effort moderne. En ce sens, bien sûr, les mondes parallèles que constituaient la bande dessinée, le cinéma fantastique ou la littérature populaire – tous tenus dans le plus grand mépris à l’époque par les défenseurs de la culture « officielle » – étaient autant de portes ouvertes sur des univers différents, empreints d’un autre imaginaire (et d’une autre mémoire littéraire). Ce qui donnait parfois lieu à d’étranges et stimulantes confusions : je me souviens par exemple avoir lu vers l’âge de quatorze ans Dans le labyrinthe de Robbe-Grillet en croyant qu’il s’agissait d’un banal roman policier et que l’énigme qui se déroulait sous mes yeux (ou entre les lignes) allait se dénouer à la fin. L’absence de toute révélation au terme de l’ouvrage me laissa sans voix et ouvrit un abîme assez vertigineux : on pouvait donc écrire un livre de la sorte, en laissant l’intrigue en suspens et sans donner la moindre clef au lecteur… Beaucoup de livres me seront ainsi parvenus par accident, dans un joyeux désordre qui a sans doute renforcé ma curiosité foncière et mon attrait pour les marges, les périphéries littéraires.

Quant à la bande dessinée, lors de son grand tournant des années 1960/70, elle a en effet joué un rôle déterminant dans ma formation de lecteur – et représente toujours un pan important de ma bibliothèque intérieure. Finalement, les peintures idiotes, toiles de saltimbanques, enluminures populaires, sans parler des petits livres de l’enfance, des refrains niais et de la littérature érotique sans orthographe, auront autant compté pour moi et restent porteurs du même mystère que bien des ouvrages mieux considérés, plus sévères ou plus savants. Cela ne m’a pas empêché d’aborder par la suite – notamment dans la sphère poétique – des domaines où bien peu de gens s’aventurent de leur propre chef et de m’y sentir parfaitement à l’aise. Mais il est probable que je resterai jusqu’au bout, dans l’esprit sinon dans la lettre, ce mauvais élève qui rêvassait en regardant la nuit s’étendre et d’autres ombres s’avancer, recouvrant peu à peu ses livres et ses cahiers…

Eugène Savitzkaya, Les couleurs de boucherie, Flammarion « Poésie », octobre 2019, 240 p., 18 € — Lire un extrait

George Oppen, Poèmes retrouvés, traduction Yves di Manno, éd. José Corti, « Série américaine », octobre 2019, 160 p., 19 € — Lire un extrait

Cet entretien avec Yves di Manno a été réalisé par échange de mails, entre le 24 septembre et le 2 octobre 2019.