Julien Gracq : « La Terre a perdu son assise » (Nœuds de vie)

Julien Gracq, Noeuds de vie, José Corti

À l’heure où la littérature se met au vert, comme le montre le récent essai de Pierre Schoentjes (Littérature et écologie. Le mur des abeilles), il n’est pas mauvais de relire Julien Gracq et de profiter de la récente publication d’inédits pour partir à nouveaux frais avec lui sur les chemins du vivant. Loin de tout éloge de l’enracinement, Gracq est en revanche un écrivain de la « plante humaine », attentif aux continuités et aux circulations dans le vivant, à la sève qui nous irrigue. Ses déambulations par les chemins et les rues dessinent le portrait d’un esprit à distance des élans révolutionnaires et des reculades réactionnaires, à distance de l’« anticipation futuriste » et de la « nostalgie passéiste » : il cherche une tierce voie pour composer de nouveaux partages, en particulier par son usage de la littérature et de la poésie.

Car si Nœuds de vie renoue avec la veine d’En lisant en écrivant ou de Lettrines, par les notations de lecture, les réflexions sur la littérature contemporaine, et même sur sa propre classicisation, ce livre prolonge tout autant Carnets du grand chemin. C’est sans doute l’équilibre singulier de ces inédits de traquer à même les formes et les intensités littéraires des outils pour se concilier ou mieux se réconcilier avec le monde. Le choix du titre épinglé dans un très beau fragment est d’ailleurs bienheureux, puisqu’il dit ce nouage du vivant :

Ce que j’ai souhaité souvent, ce que j’aimerais peut-être encore exprimer, ce sont ce que j’appelle des nœuds de vie. Quelques fils seulement, venus de l’indéterminé et qui y retournent, mais qui pour un moment s’entrecroisent et se serrent l’un l’autre, atteignent, entre les bouts libres qui flottent de chaque côté, à une constriction décisive. Une sorte d’entrelacement intime et isolé, autour duquel flotte le sentiment de plénitude de l’être-ensemble.

Il y a là tout un art poétique, une pensée éthique et un horizon politique, qui refuse de dissocier l’individuel et le collectif, l’indistinct et la forme.

Les belles pages sur Stendhal ou Poe, les déambulations ne doivent pas faire oublier l’importance de la poésie dans la pensée littéraire de Gracq : Mallarmé, Breton, Éluard ou Valéry sont mobilisés pour dire que la poésie est un accélérateur d’intensités et un agent de mise en relation du monde. C’est par le regard poétique que Julien Gracq cherche à remédier aux fragilités contemporaines du vivant. La poésie est en effet, par ses associations et ses courts-circuits une manière de rendre sensible un monde où « tout est ensemble ». Car le livre dit avec une acuité particulièrement actuelle que « la Terre a perdu sa solidité et son assise », que nous vivons dans un « univers en état de tournis ». On croirait entendre ici l’appel de Bruno Latour à atterrir quand l’écrivain invite à retrouver un « contact vital », à retrouver au sein même de la pratique littéraire ce geste « où une vie s’attache à nourrir, à guérir, à élaguer, à aérer d’autres vies ». Une vie parmi d’autres vies, en somme.

Julien Gracq, Nœuds de vie, José Corti, janvier 2021, 176 p., 18 € — Télécharger un extrait en pdf