Les éditions de l’Olivier : trente ans et des poussières (d’étoiles)

Les éditions de l’Olivier ont été fondées en 1991, elles fêtent donc leur 30 ans en cette drôle d’année 2021. On pourrait regretter que la pandémie mondiale contraigne voire interdise encore rencontres en librairies, colloques et autres événements qui auraient pu émailler ce formidable anniversaire. Mais le contexte si particulier qu’un virus donne à nos vies dit aussi ce qu’est la littérature : un rempart, une évasion, un repère. Et c’est bien ce type de littérature, française comme étrangère, que publie et transmet la maison d’édition d’Olivier Cohen, depuis désormais trois décennies.

30 ans, ce chiffre a une résonance particulière pour tout amateur du catalogue de l’Olivier : c’est le titre qui a fait connaître l’un des piliers de la maison, Jay McInerney, Trente ans et des poussières, de ces livres que l’on aime tant qu’on collectionne ses différents habillages, et les modulations du graphisme sont aussi le palimpseste de différentes époques. Il y eut le grand format, en 1993, couverture blanche, un olivier stylisé débordant de sa tranche, la vignette de couleur en haut à droite singularisant chaque titre. Il y eut les différentes versions du poche chez Points, chacune adaptée à l’air du temps, montrant que l’histoire de ce livre épouse la nôtre.

À chacun son rapport singulier à ce roman, le ressenti d’échos à sa propre histoire ou à sa jeunesse — pour moi, plutôt vingt ans que trente, le poche dévoré pendant des heures de bus dans un pays étranger dont je ne voyais rien, la chute du livre dans la mer Égée, ses pages séchées tant bien que mal, et le tout rapporté en France, depuis gondolé mais à sa place dans ma bibliothèque, il me serait impossible de m’en séparer tant ses pages conservent de souvenirs, littéraires comme personnels. Comment dès lors ne pas le relire quand Jay McInerney acheva la saga des Calloway avec sa troisième saison, Les Jours enfuis, en 2017, l’occasion rêvée d’une série d’articles dont 2 sur les 3 n’avaient aucun rapport à l’actualité, sinon celle de ces livres dans ma vie ?

Si Trente ans et des poussières n’est pas le premier livre publié sous la couverture de l’Olivier — il s’agit d’Une saison ardente de Richard Ford qui, en février 1991, « sortit de l’imprimerie, tandis que les missiles Tomahawk s’abattaient sur Bagdad », comme le raconte Olivier Cohen dans le catalogue qui accompagna les 20 ans de sa maison —, il en est l’un des emblèmes et le texte que donna l’écrivain américain pour ce même catalogue dit quelque chose de la singularité d’une maison et de l’éditeur qui lui donna son prénom. Jay McInerney raconte une rencontre via Carver, les premiers titres publiés de manière plus que confidentielle, sa visite au jeune éditeur fou de littérature américaine dans son bureau sous les toits, la naissance d’une amitié indéfectible et ce credo final : « Les écrivains américains ont raison d’être pessimistes à propos du chemin qu’emprunte leur culture, mais pour moi Olivier incarne un vrai respect à la française pour la littérature et pour la vie de l’esprit ».

On comprend donc que Trente ans et des poussières n’est pas par hasard l’un des deux livres qui inaugure la nouvelle « Bibliothèque de l’Olivier ». À ses côtés, un auteur français, Jean-Paul Dubois, qui a offert à la maison d’édition son premier Goncourt et un titre tout aussi symbolique, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi. À travers ces deux livres, l’édition comme fidélité à des auteurs, la littérature française aux côtés de la littérature étrangère mais aussi la volonté de ne pas célébrer une histoire dans la nostalgie mais bien vers un avant.

Mobilis in mobile, déclare Olivier Cohen, citant la devise du capitaine Nemo : à la barre du navire l’Olivier, son capitaine historique et Nathalie Zberro. À la maquette de cette nouvelle collection, une jeune graphiste d’un immense talent, Maya Palma. Au catalogue de cette bibliothèque, 18 titres à paraître en 2021 (sur les plus de 1000 publiés depuis 1991) qui ont fait et feront nos grandes heures de lecture : à suivre dès le 28 février, Geneviève Brisac et Cynthia Ozick puis Cormac McCarthy, Valérie Zenatti, Jakuta Alikavazovic, Raymond Carver, comme autant de Vitamines du bonheur que nous offre cette nouvelle collection, qui a déjà son surnom : « B.O.». À la fin du catalogue des vingt ans, Olivier Cohen citait une phrase de l’éditeur allemand S. Fischer que Christian Bourgois aimait à rappeler : « un éditeur publie les livres que les gens n’ont pas envie de lire ». C’est très vrai : c’est ainsi que nous les découvrons et qu’ils entrent à jamais dans nos bibliothèques.

• Jay McInnerney, Trente ans et des poussières, trad. de l’anglais (USA) par Jacqueline Huet et Jean-Pierre Carasso, éditions de l’Olivier, « Bibliothèque de l’Olivier », janvier 2021, 592 p., 12 € 90 — Lire ici la critique du roman.
• Jean-Paul Dubois, Si ce livre pouvait me rapprocher de toi, éditions de l’Olivier, « Bibliothèque de l’Olivier », janvier 2021, 224 p., 9 € 90.