Joëlle Zask : accorder « une place à l’imprévisible du vivant » (Zoocities)

Dans l’introduction de Quand la forêt brûle (2019), la philosophe Joëlle Zask soulignait ne pas écrire en tant qu’« expert » ou « journaliste ». Son essai ne visait ni à « contribuer aux connaissances scientifiques concernant les feux de forêts ni [à] simplement informer » mais bien à « recourir au phénomène du mégafeu comme à un poste d’observation ». Dans Zoocities, paru en cette rentrée, ce sont les animaux sauvages faisant irruption dans nos villes qui sont cet « indicateur » et cette « alerte » ; ils sont un « poste d’observation » soit le signe d’un changement qu’il s’agit d’observer et commenter, pas seulement pour le comprendre mais bien pour accepter de changer nos représentations.

L’introduction de Zoocities revient sur le printemps 2020, ces semaines de confinement quasi planétaire en lien avec une zoonose, une maladie qu’animaux et hommes peuvent se transmettre, le Sars-Cov-2 venu du pangolin, de la chauve-souris ou du serpent. Nous avons tous vu des animaux sauvages dans nos villes, canards et paons, kangourous et singes, ratons laveurs et faucons, filmés par des humains enfermés et surpris de cette présence à la fois familière et incongrue, le sauvage devenu proche. Des vidéos ont enregistré ces présences et ont été partagées et commentées, elles sont donc devenues elles aussi « virales ».

Or cette présence des animaux sauvages dans la ville est bien antérieure. Alors qu’une extinction de masse est en cours, des animaux sauvages cherchent non seulement un refuge mais un habitat dans nos villes. Et c’est bien en cela qu’ils sont un « indicateur » et une « alerte », offrant « un poste d’observation » à Joëlle Zask. Les animaux sauvages, « victimes d’un exode rural, opportunistes ou réfugiés climatiques », s’installent dans nos villes et, ce faisant, nous offrent plus que « la perspective d’une nouvelle géographie urbaine. Ils nous contraignent à interroger nos conditions de vie ». C’est ce à quoi s’emploie cet essai passionnant qui part d’un fait en apparence d’actualité — comme l’étaient les mégafeux — pour élargir le questionnement, l’articuler à une histoire longue de nos modes de vie, de notre rapport à la ville comme à tout ce que nous avons considéré comme une altérité, une faune sauvage exposée dans des musées et réserves, désormais au cœur de nos espaces urbains comme l’irruption d’un impensé.

« Tandis que la nature perd de ses couleurs, la ville verdit »

Deux facteurs opèrent en parallèle, expliquant ces animaux sauvages dans nos villes — métropoles lointaines comme capitales européennes : « la détérioration de la nature d’un côté, l’amélioration du biotope urbain de l’autre ».
La nature est désormais hostile aux animaux : manque d’eau et de nourriture, destruction des habitats par les feux ou le défrichage, augmentation des températures, pollution des sols, amoindrissement des territoires du fait de l’urbanisation, tout contribue à ce que « les bêtes sauvages », en cela « réfugiés climatiques », soient « contraintes de s’exiler vers des contrées plus hospitalières. Et il arrive que les villes leur offrent de meilleures conditions de vie que les zones d’où elles sont originaires ».

Il faut le souligner : dans cet essai, Joëlle Zask ne se contente pas de décrire ce qu’elle constate. Elle repense (et nous permet de repenser) les catégories dans lesquelles nous rangeons les espèces — sauvages, domestiques, férales — et montre combien les animaux « ne se réduisent pas à ces qualificatifs ». Le moment étrange que nous avons vécu, dont nous ne sommes d’ailleurs pas sortis, a mis sous nos yeux ce que nous refusions de voir. Il nous a concrètement dit combien « la frontière qui sépare le sauvage du domestique et, plus largement, de la civilisation dont la survie tiendrait à l’asservissement de la nature, semble en tout état de cause beaucoup plus mouvante et problématique que ce qu’on imagine habituellement ». Joëlle Zask, repensant les catégories, nos manières de classer pour mieux penser — ce qui, dans notre rapport à la nature, au sens large, est bien souvent une manière d’étiqueter pour nous rendre maître et possesseur de ce qui est ainsi désigné — change nos catégories mentales, dans l’ordre du discours comme de l’imaginaire. Il s’agit bien de concevoir autrement, de sortir de nos « conceptions dichotomiques », d’interroger ce que nous supposons être « protéger » (la nature, les espèces), de comprendre que « les animaux ne sont ni des machines ni des alter ego ». Tout ne se réduit pas à une altérité irréductible ni à un rassurant même que soi.

Proposant de tout repenser depuis la catégorie du « voisinage », Joëlle Zask montre quelle révolution opère l’écocritique dans nos représentations : voir autrement, comprendre dans une empathie qui ne nie pas la distance, « vivre et laisser vivre », apprendre à nous situer dans des cités désormais évolutives, supposant de « nouvelles alliances ». « On peut donc concevoir que l’idéal de la cité soit un idéal environnemental. Elle ne pense pas contre la nature, mais avec elle. Elle cherche à la connaître et à s’y adapter sans la chasser. Contrairement à la ville qui se veut maître de la nature, elle s’en fait l’élève ». C’est bien en cela que la philosophe peut écrire qu’il est nécessaire d’entrer dans des « conceptions qui accordent une place à l’imprévisible du vivant, au jeu des libertés dans les relations sociales et dénouent l’opposition stérile, écocide et misanthrope entre la nature et la civilisation ». Le terme d’accord est ici fondamental, il est tout ensemble une convention, une éthique et une harmonie musicale. Et c’est bien aussi ce que construit cet essai, selon la poétique d’une entente propre aux travaux écopoétiques en cours : offrir une réflexion scientifique, ancrée dans le dur de la recherche mais accessible, harmonieuse, formellement séduisante.

Joëlle Zask, Zoocities. Des animaux sauvages dans la ville, Premier Parallèle, août 2020, 256 p., 19 €