Les livres de Frank Smith sont beaux et exigeants, ils déroutent nos habitudes de lecture et ouvrent le monde selon des dimensions inattendues. Ce sont des livres qui ont comme centre un travail singulier sur la langue autant qu’une attention au monde, à sa vie, à sa multiplicité.
poésie
L’œuvre de Liliane Giraudon est parmi les plus belles et les plus intéressantes d’aujourd’hui. Œuvre subversive autant du point de vue de la langue, de ses codes, que du point de vue des corps, des identités, des genres (dans tous les sens du terme). Œuvre subversive et novatrice dans les modalités du rapport au monde, aux autres et à soi qu’elle crée et valorise.
Que la littérature ait d’abord — peut-être seulement — affaire au temps, qu’elle en soit simultanément l’épreuve et la tentative d’exposition, la chose est entendue, a même été donnée à lire de la plus belle et de la plus saisissante des façons dans les œuvres majeures qu’on sait.
Abbas Kiarostami vient de mourir. Il avait 76 ans. Il était surtout connu en France en tant que réalisateur — Où est la maison de mon ami ?, Close-up, Et la vie continue, Au travers des oliviers, Ten, jusqu’à son dernier film Like someone in love (2012) —, il avait reçu une palme d’or à Cannes en 1997 pour Le Goût de la cerise. Mais l’immense réalisateur iranien, était aussi photographe, peintre, illustrateur, graphiste et poète. C’est ce dernier versant de son œuvre que La Table Ronde nous avait permis de découvrir, en publiant en 2008 un recueil de 300 poèmes, courts, denses, un recueil oxymorique – lumineux et pâle, doux et amer : Un loup aux aguets (titre du poème 69).
Gilles Deleuze disait que la vie ne meurt pas, que c’est le vivant qui meurt, pas la vie. Lorsqu’un poète comme Yves Bonnefoy décède, sa vie continue dans ses livres puisque c’est là que le poète est le plus vivant, que sa vie est la plus vivante – une vie qui n’est plus sa vie, mais qui est celle, impersonnelle et plus large que lui, d’une vie du monde.
Toute douceur toute ironie se rassemblaient
Pour un adieu de cristal et de brume,
Les coups profonds du fer faisaient presque silence,
La lumière du glaive s’était voilée.
Ainsi s’ouvrait, dans Hier régnant désert (1958), l’hommage à « la voix mêlée de couleur grise » d’une cantatrice, ainsi s’élevait le tombeau de Kathleen Ferrier. Yves Bonnefoy, l’un de nos plus grands poètes contemporains, traduit dans le monde entier, est mort hier. Il avait 93 ans. Il connaît l’autre rive, « Là-bas, parmi ces roseaux gris dans la lumière, / Il semble que tu puises de l’éternel ».
Toute traduction vaut d’avoir su opérer un transfert, celui du corps d’une œuvre d’une langue et d’une culture données vers une langue et une culture qui lui sont étrangères.
À vous qui, comme moi, avant d’avoir assisté à la belle rencontre pensée et animée par la poète Marielle Anselmo à la Maison de la poésie de Paris, n’aviez jamais sérieusement lu Odyssèas Elỳtis (1911-1996 ; Prix Nobel de Poésie 1979), le poète de la résistance grecque et de la lutte pour la liberté, armé seulement de son lyrisme fougueux et de ses rêves de lumière, et qui considérait « la poésie comme une source d’innocence emplie de forces révolutionnaires » (Athènes, 27 mars 1972), je propose d’entrer dans son univers à la fois par le biais de la profonde voix de contralto de la chanteuse Angélique Ionatos, et des ouvrages Le Soleil sait (Cheyne éditeur, 2015, édition bilingue, choix et traduction d’Angélique Ionatos) et L’Espace de l’Égée (L’échoppe, 2015, traduction de Malamati Soufarapis). Je n’en suis toujours pas revenue.
S’il existe peu de livres dont le titre formule une question, il en est sans doute encore moins qui livrent la réponse en quatrième de couverture. Or c’est précisément ce qu’ose ici Marc Cholodenko ; et comme pour rendre la chose encore plus lumineuse, sinon plus coupante, titre et quatrième relèvent d’un seul et même énoncé, repris tel quel, au signe de ponctuation près : Il est mort ? Il est mort. Est-il d’ores et déjà besoin de préciser que l’enjeu de ce livre est homogène au temps qui s’écoulera entre ces deux formulations ?
Fairyland ou « notre royaume enchanté », « notre féerie », c’est le San Francisco des années 70, cet espace aux « frontières mouvantes » dans lequel Steve Abbott, poète, homosexuel, militant, éleva sa fille Alysia. Devenue écrivain, Alysia raconte leur histoire bouleversante dans un livre, Fairyland, qui tient des mémoires, de l’enquête identitaire et politique, du cahier de photographies, dessins, lettres, poèmes. Paru en grand format aux éditions Globe en 2015, le magnifique livre d’Alysia Abbott vient de sortir en poche, chez 10/18.
Avant d’être édités par les éditions Fissile et Al Dante, les textes originaux Paradis remis à neuf et Naissance de la gueule ont déjà été «déformés» par des improvisations orales multiples, à la radio ou sur scène. Ces textes, édités et figés par l’impression papier, seront encore, dans le futur, soumis à des improvisations orales multiples et encore transformés. C’est pour cette raison que Paradis remis à neuf est sous-titré matériau sonore.
Comment parler de ces fabuleux Feuillets de la Minotaure sans les enfermer dans une définition qui ne pourrait que porter atteinte à leur complexité et à leur sincérité ? Ce recueil d’Angèle Paoli offre à qui ne craint pas de s’engager dans ses méandres de fougue sensuelle et d’érudition (un régal pour qui est épris de mythologie et surtout de mythes déconstruits) les textes d’une poète intègre, rebelle et tendre, pour qui l’écriture (« au centre ») semble être un acte organique, passionné, ancré dans la chair (« matricielle »). En s’identifiant au Minotaure, et en le réinterprétant en femme, Paoli sonde le labyrinthe viscéral et ténébreux de l’écriture, « du côté du souterrain, de l’aveugle, du noir, du tâtonnement, des boyaux, qui sont autant de formes du dedans, comme l’utérus maternel, à la fois honni et aimé, définitivement hors de portée ».
Que ton cri ne soit plus l’appel qui séduit et enrôle, mais simplement la voix qui t’exprime tout entier. (Rilke, Septième élégie)
L
orsque Rainer Maria Rilke écrit, il ouvre. Que ce soit le ciel et ses archanges qui ne comprennent rien. Que ce soit le fruit enraciné, la superbe réponse qui ne se donne en éclosion uniquement lorsque est prête la saison et qu’elle s’exprime, enragée, en ouvrant le volet des maisons basses. Le Printemps auscultera la prose comme Rilke ouvre (déchire ?) la chair qui tient les dents. Le Printemps dézingue la poésie.
Aujourd’hui, jamais les deux côtés de l’Atlantique n’auront été aussi proches : A l’initiative de Littérature etc., de la revue Muscle, de Cousins de personne, Lille, Marseille et Montréal seront réunies par un « carrousel poétique et numérique », un TRANSPORT, e-festival de poésie, première édition.
Après le texte d’Emmanuèle Jawad et celui de Jean-Michel Espitallier, Diacritik poursuit son hommage à Jacques Sivan, disparu le 13 février dernier, avec Stéphanie Eligert qui revient ici sur certains enjeux et certaines formes de l’écriture de son œuvre.