Alysia Abbott : Fairyland, « royaume enchanté » et paradis perdu

Fairyland ou « notre royaume enchanté », « notre féerie », c’est le San Francisco des années 70, cet espace aux « frontières mouvantes » dans lequel Steve Abbott, poète, homosexuel, militant, éleva sa fille Alysia. Devenue écrivain, Alysia raconte leur histoire bouleversante dans un livre, Fairyland, qui tient des mémoires, de l’enquête identitaire et politique, du cahier de photographies, dessins, lettres, poèmes. Paru en grand format aux éditions Globe en 2015, le magnifique livre d’Alysia Abbott vient de sortir en poche, chez 10/18.

En 1974, après la mort de sa femme, Steve Abbott déménage à San Francisco — « A Frisco, il était facile de renaître » — et y élève seul Alysia, alors âgée de deux ans. Le père et la fille s’installent dans le centre de la culture alternative comme de la communauté gay, un espace de révolution poétique et sexuelle, de combats pour la liberté et les droits, le lieu où tout se cherche, s’expérimente, se définit, une forme de « bateau ivre » puisque le livre d’Alysia Abbott s’ouvre sur une citation de Rimbaud. À la mort de son père, la jeune femme a retrouvé ses journaux intimes, une dizaine de cahiers « sous une boîte de disques poussiéreux de Billie Holiday et de David Bowie, recouverts de périodiques jaunis. Ces journaux allaient de 1971, époque où mon père était étudiant en troisième cycle, à 1991, quand une rétinite à CMV liée au sida a commencé à lui faire perdre la vue et la capacité à écrire ».

« Et puis j’ai lu le journal intime de mon père. Et une tout autre histoire a émergé.
Voyage à Atlanta. Vais voir un avocat. (…) Ai l’idée d’un roman intitulé La Fille du gitan, à propos d’Alysia. Ça commence  sur mon lit de mort — elle se souvient comment ç’a été de grandir avec moi comme père, de mes petits copains — mon journal intime, etc., flashbacks, allers retours présent-passé.
Mon père a rédigé ces mots en 1975, deux ans après la mort de ma mère qui avait fait de lui le parent unique d’une fillette ayant énormément besoin d’attention. Dix-sept ans plus tard, j’étais à son chevet lorsqu’il est mort. Trente-cinq ans plus tard, je raconte finalement son histoire dont il a eu la vision, mais à ma façon ».

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Fairyland est d’abord ce récit d’un héritage et d’une transmission, entamé quand le père doit renoncer à le faire : il lui faudra mêler ses mots aux siens, rappeler à travers cette figure importante de la scène littéraire des années 70-80 ce que furent la Beat Generation ou les poètes Language. Alysia fait revivre ces années d’effervescence littéraire et de bohème — les lectures à l’arrière de librairies, l’amitié avec Brautigan, la création de revues, le quotidien compliqué quand il faut, malgré la volonté farouche de refuser toute compromission, quand même faire bouillir la marmite et élever sa fille…
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C’est aussi le récit de l’adolescence d’Alysia dans les années 80, quand les infos le soir assènent « le fait à la fois limpide et incompréhensible que n’importe quel chef de l’une des deux superpuissances mondiales pouvait à tout instant tuer des centaines de milliers de gens en appuyant sur un bouton ». C’est l’école bilingue franco-américaine, l’apprentissage du français, les voyages en Europe et l’attrait pour la musique anglaise, « l’Angleterre de Thatcher en pleine dépression que l’angoisse existentielle des Smiths rendait romantique ». Les soirées seule dans sa chambre à écouter Depeche Mode et Tears for Fears, « ce monde semblait être l’avenir et, en écoutant cette musique, j’avais l’impression d’appartenir à cet avenir. Plus important, c’était un monde que je choisissais, et non pas une chose de plus que j’héritais de mon père ».

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Fairyland est aussi le récit d’une double histoire d’amour, de deux couples : un père et sa fille bien sûr mais d’abord le père et la mère d’Alysia, Barbara : « quand mes parents se sont rencontrés (…) et que mon père a appris à ma mère qu’il était bisexuel, elle a répondu : « ça signifie que tu peux aimer l’humanité entière et pas seulement une moitié ». On était en 1968, et tout le monde parlait de révolution. » Alysia est le fruit d’une génération libre, ouverte à tous les possibles. Mais la mère meurt dans un accident de voiture. Et Steve Abbott écrit dans son journal : « Je me demande si quelqu’un sait à quel point j’aimais Barbara. Combien j’avais besoin d’elle et comptais sur elle. Maintenant je suis libre, libre de ne plus être protégé. Mais je l’aimais ». Il lui faudra alors tout reconstruire et réinventer pour sa fille, « une nouvelle conscience, une nouvelle découverte, un nouveau compagnonnage. Nous sommes désormais seuls au monde, elle et moi ».

Le père s’installe avec Alysia dans le Haight, moins homosexuel que Castro, dans une « mosaïque bohème plus large ». C’est alors la vie en colocation, Transformer de Lou Reed sur la platine, Alysia qui voudrait être un garçon et son père qui lui apprend à faire pipi debout et les amis de Steve qui le mettent en garde, « c’est pas une vie comme il faut que tu donnes à Alysia, de l’élever au milieu de pédés ». Le père ne cache rien à sa fille, l’élève autour de deux valeurs centrales, l’amour et la liberté. Plus tard, en lisant ses cahiers, Alysia comprendra combien les premières années furent difficiles pour son père qui ne trouvait sa place « ni dans la communauté gay ni dans la communauté hétéro », qui peinait à faire éditer ses poèmes et faire vivre ses revues. Se pencher sur son enfance, sur leur passé commun, est aussi une relecture, la prise de conscience qu’elle ne fut pas la seule à éprouver des sentiments contrastés face à cette vie bohème et si libre en apparence, à « être à part ».

Fairyland est enfin le récit d’une génération qui paiera cher sa liberté. Alysia raconte Harvey Milk, les premières Gay Pride mais aussi, en 1977, la campagne « sauver les enfants » d’Anita Bryant, hostile aux droits des homosexuels, le paradoxe d’un recul conservateur qui renforça la conscience politique d’une communauté qui se soude. Malgré son jeune âge, Alysia est « imprégnée d’un sentiment de persécution : ils ne veulent pas de nous. Ils veulent se débarrasser de nous ». Steve Abbott est « un pionnier », parce qu’il milite et s’engage, parce qu’« il n’était pas facile d’être un père célibataire homosexuel dans les années 1970 ». Sa volonté ? transmettre à sa fille le sens de l’égalité : « Espérons que lorsqu’elle sera adulte nous vivrons dans une société où les dichotomies homo-hétéro et homme-femme ne seront plus si importantes. Où les gens pourront simplement être ce qui leur paraît le plus naturel, là où ils sont le plus à leur aise », écrit-il en 1975… des mots qui doivent être répétés aujourd’hui…

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« Simplement être ce qui leur paraît le plus naturel », l’adverbe demeure malheureusement une utopie. En quelques mois « le San Francisco que papa et moi connaissions a cessé d’exister ». Harvey Milk est assassiné puis le sida commence à faire des ravages. « Je croyais dur comme fer que cette décennie allait nous emporter loin à dos de chevaux ailés. Mais, à la fin de la décennie, les créatures fabuleuses avaient pour la plupart péri. Je ne croyais plus aux licornes. Nous n’étions pas magiques. Nous n’étions pas capables de transcender notre moi de chair. En réalité, nous étions esclaves de ces corps et de leur tragique fragilité ». Toute la fin du livre raconte ce « Séisme », la maladie dont on ignore d’abord tout mais qui stigmatise. « Le temps que le premier test VIH soit commercialisé, en 1985, près de la moitié des homosexuels masculins de San Francisco étaient déjà infectés. Mon père était l’un d’eux, mais ni lui ni moi n’en parlions ». Fairyland devient alors le récit terrible de l’agonie d’un père et d’une génération qui disparaît, l’apprentissage douloureux de la perte, de l’inéluctable, d’une nouvelle solitude.

La force inouïe de Fairyland, ce livre si bouleversant qu’il est complexe de le dire (Sofia Coppola le fera dans un film), est dans cette manière de mêler récit collectif et intime — « cette histoire des gays est mon histoire des gays. Cette histoire gay est notre histoire gay à tous » — comme de refuser nostalgie ou héroïsation a posteriori. Alysia, observant « ce qui l’entoure », ne cache rien de la difficulté qui fut la sienne — malgré l’amour absolu qu’elle portait à son père — pour se définir dans un tel cadre, trouver sa place, s’affranchir de cette figure tutélaire du père.

« Mon père n’était plus là désormais, et je ne savais plus vraiment qui j’étais ». Le chagrin incommensurable, le deuil laissent un jour place à la littérature. « Je pouvais me réinventer. Je pouvais être quelqu’un d’autre et pas seulement « la fille de » » : Alysia Abbott, fille du gitan auquel elle offre un sublime tombeau littéraire, mais aussi « simplement » devenue elle-même.

 

Alysia Abbott, Fairyland, traduit de l’anglais (USA) par Nicolas Richard, 10/18, 429 p., 8 € 10  — Lire les premières pages

Alysia Abbott sera présente au Festival America en septembre prochain

(Toutes les photographies sont extraites du livre et de la collection privée d’Alysia Abbott)