Rilke : lecture des Élégies par Antonin Veyrac

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Rainer Maria Rilke

Que ton cri ne soit plus l’appel qui séduit et enrôle, mais simplement la voix qui t’exprime tout entier. (Septième élégie)

L

orsque Rainer Maria Rilke écrit, il ouvre. Que ce soit le ciel et ses archanges qui ne comprennent rien. Que ce soit le fruit enraciné, la superbe réponse qui ne se donne en éclosion uniquement lorsque est prête la saison et qu’elle s’exprime, enragée, en ouvrant le volet des maisons basses.

Le Printemps auscultera la prose comme Rilke ouvre (déchire ?) la chair qui tient les dents. Le Printemps dézingue la poésie.

Nous passons aussi vite du lent hiver à la fêlure du printemps que l’on passe de paysan à collabo. Aussi vite la poésie se transforme dans l’ivresse des temps que l’on perd en temple que l’on gagne à pénétrer. Je mets en garde les petits faiseurs, les inconnus anonymes des lentes marches de l’écriture. Avant que le Printemps soit plein à craquer de poésie (Le Printemps des poètes, machine dévorante s’il en est) et de cœurs dégueulasses. Saisissez-vous en lisant les élégies. Reprenez la chaste vie du poète des Élégies en perforant, si les secondes le permettent, le ventre gonflé de la prose. Le Colisée, le Sphinx et les cathédrales sont de l’imaginaire, vaste imaginaire et comme nous le dit Rilke dans la sixième élégie ce sont des espaces ouverts. Qu’ils doivent être vaste puisque pendant des millénaires notre sentiment n’a point réussi à les remplir.

Les nuits justes
parler : la nuit se peint en blanc
lave-toi comme si c’était le dernier jour
parler des puits où l’on jette le handicap
parler dans le creux du macbook
bah, qu’il se jette lui aussi

Mes appels sont toujours pleins de départ. Et je ne laisse pas les autres se dévoiler dans l’adieu. Puisqu’ils me sont terrifiants. Puisque l’élégie ne les contient pas, comme une gonzesse d’une nuit qui se retire plus vite de mon lit que la marée se retire des bandes symboles des sables. Hérissée comme le clitoris de minuit. Nous avons des créatures regardant l’ouvert, non comme nos yeux qui sont retournés, toujours retournés vers la Fabrique, éternel et inachevée, qui se montrera pleine lorsque l’œil sera aveugle mais comme les chats qui portent de la vérité, les chats sans mots nous donnent le regard qui plante un peu d’éternel sans question, seulement de l’ouvert. Ouverture sans mots à pénétrer et investir par notre chair et notre mastication de la chair.

je suis immédiatement face au sens
est perdu celui qui dit j’ai
immédiatement devant
le devant
de sens de l’écrit
probablement

Les poètes, les thug poètes ; ceux qui font perpétuellement leurs adieux sont sur la limite de la roche et du poing. Il boivent, prennent de la coke ou se shootent avec l’aiguille pour faire semblant de mourir, encore une fois.

Ils écrivent à la place des animaux, dans l’ouverture, pour métamorphoser le temps des poèmes et leurs espaces sonores. Ici nous devons parler de Christophe Tarkos et de Charles Pennequin. Dans la durée de leurs sonorités, de leurs performance abusives mais qui ne se complaisent jamais dans la boue que les débiles croient voir dans toute œuvre inédite ; il y a un peu plus que du croire. La bouche est ouverte, on voit les dents, la langue qui pourrit. On voit le corps exhaler de l’ironie macabre (Le bonhomme de merde) et les pieds dansent sur cette limite qui, pour effacer le monde à travers les rapides de la nouveauté jugent le temps trop long et l’halte longue, presque audible. Ils font de la poésie où face à face avec tous leurs organes nous ne pouvons plus faire semblant. Nous ne pouvons plus faire comme si la poésie était un monstre tout latent, attendant au fond du livre pour en sortir et arrêter le lecteur (au sens même de le mettre en prison). Le Facialisme est une épreuve comme les Malevitch sont des tableaux retournés. On nous demande, on nous prie de nous lever et d’arrimer l’espoir et le bonheur qui est à au verre de l’ouverture, du nouveau comme ivresse.
Chantons cela :

travailler à faire fusion
faire fusion dans le vagin
n’imagine le squelette en branle
jouis des morts à
morts qui livrent le courrier
de la démence de l’enfant
travailler à faire fusion
LÀ jouis des morts
= faire le sénile est beau
ce qui est beau est loin de nous
squelette touché par le doigt fin
LE faire travaille
= à l’endroit niqué
l’enfant s’exalte il travaille
l’enfant s’immerge dans
la fusion la fusion c’est plus lui
c’est le mort et la morte
c’est leur courrier immense
c’est beau dans le terrier
c’est dire c’est dire c’est dire
je veux être seul
mais je ne peux pas arracher
la jouissance ; degré, oubli
je lance la réduction
nous irons
nous irons
— les — l’ange est — sont — une carapace en puissance
je suis parti dans je suis parti
(le poème est abrégé)
(le poème est impraticable)
(le poème reste la peau ;
que je n’étendrais pas)
(le poème livre un courrier ;
à qui ?)
(à lui)

Rilke :

Qui donc nous a retournés
de la sorte pour que,
quoi que nous fassions,
nous ayons toujours l’attitude
de celui qui s’en va ?

Rilke, les facialistes ont l’attitude de ceux qui s’en vont dans l’épilepsie d’une nuit. D’une représentation ou d’un poème. Ils recouvrent le monde. Ils découvrent le monde.

Antonin Veyrac

Le blog de Penrose d’Antonin Veyrac