Qui sort de la bouche, par A.C. Hello (Écrire aujourd’hui)

A.C. Hello, lecture-performance (DR)
A.C. Hello, lecture-performance (DR)

Avant d’être édités par les éditions Fissile et Al Dante, les textes originaux Paradis remis à neuf et Naissance de la gueule ont déjà été «déformés» par des improvisations orales multiples, à la radio ou sur scène. Ces textes, édités et figés par l’impression papier, seront encore, dans le futur, soumis à des improvisations orales multiples et encore transformés. C’est pour cette raison que Paradis remis à neuf est sous-titré matériau sonore.

paradis_a_neufTout ce que je produirai, du moins en matière de poésie, ne sera ni plus ni moins qu’un matériau sonore, simplement parce que je considère que l’amas des mots dans un texte, est une pâte mouvante, dérisoire, que le mot est dérisoire, et je veux déconstruire l’histoire initialement prévue, programmée. C’est un jeu ironique, désespéré. Je me moque de la forme lisse, chiadée, déterminée. Je me moque de moi-même. Quand j’ai un texte sur papier, figé, entre les mains, et que je le lis, mon objectif c’est de détraquer son contenu initial, de détraquer l’histoire.

Ça peut se produire de différentes façons. Soit je détraque l’histoire en entier, dans l’urgence, sur scène, et c’est l’objectif : détraquer en entier cette feuille de papier que j’ai entre les mains, quitte à bégayer. Soit l’histoire est importante, alors ce qui va m’intéresser, c’est de me pencher sur des points dans le texte dont j’estime qu’ils doivent déborder l’histoire, qu’ils sont trop impuissants, couchés sur le papier, et qu’il faut leur faire abandonner leur direction, les faire éclater, les soumettre à une espèce de torture, de question.

J’ai envie de pousser dans ses retranchements le son qui sort de la bouche. Ce son, bien évidemment, est indissociable d’une émotion, donc c’est le corps qui est aussi questionné et poussé dans ses retranchements. L’objectif en général est de perturber ce qui est acquis, fini, d’être plus un basculement, un accident, qu’obéir à la quiétude d’un objet, ici d’un texte, fini. Le laid ou le beau, l’esthétique, c’est pas mon problème. Voir comment le corps réagit. Le corps devient le lieu pour l’accident du texte. La plupart du temps je suis en transe quand je fais ces trucs-là, c’est assez difficile à expliquer ce mot-là, transe, mais c’est le terme.

L’écriture naît sur le papier, avec les doigts, la pensée, forcément coincée. Ça réfléchit beaucoup trop. Je sais qu’à ce stade c’est coincé, strangulé, et que je vais finir par le cogner à l’oral, le faire passer par des états de violence ou des états ridicules, pathétiques, pour qu’il dise enfin ce qu’il avait à dire, lui extirper son suc, son jus. J’ai tendance à penser que les mots mentent. Surtout quand ils sont magnifiquement alignés, lustrés et bien articulés. J’ai bien envie de leur casser la gueule.
couvHelloC’est une grosse question, sans réponse, pour moi, l’oralisation. Le son. Est-ce que ça vaut la peine de parler ? Je suis quelqu’un de très réservé. Le son est pas mal handicapé au fond de ma gorge. J’ai été entourée par la maladie psychiatrique pendant des années. Donc il y a eu ce trouble, parfois, entre l’incapacité de faire monter le son, ma parole handicapée, au sein d’un espace rempli d’une parole délirante, saccadée, désarticulée, qui venait remplir le silence. Je n’ai pas envie non plus de me lancer dans une analyse psychologique à la con. Donc je ne vais pas m’étendre plus. Mais il y a aussi, sûrement, une explication de ce côté-là. Voilà pourquoi certainement aussi je questionne la parole. Je questionne la parole parce qu’elle ne coule pas de source pour moi, et que bizarrement toutes les paroles que j’ai entendues couler de source étaient une prise de pouvoir sur l’autre. Alors il y a de mon côté, à mon extrémité, ce son qui ne sort pas, et à l’autre extrémité ce son qui a longtemps déraillé, et au milieu, entre les deux, le seul truc qu’on me propose, le truc qu’apparemment il est nécessaire d’adopter, le son normé avec sa volonté de pouvoir. Alors tu commences à te dire, ça veut dire quoi cette parole gominée. Elle ne suffit pas, plus. T’as envie de la tuer, pour libérer, libérer quoi ? Tu sais pas mais tu cherches. C’est pas possible d’en rester là.

Pour parler de la poésie sonore et de la performance : le travail sonore de la voix, de la pensée donc, faire sortir la pensée en somme et de quelle façon, n’implique bien évidemment pas la présence d’un public. D’un live oui, nécessairement. Un live dans la forêt, dans une rue, dans ta cave. Qu’il y ait du monde autour ou pas, c’est pas la question. J’ai fait des performances dans la ville, à la sauvage. C’est un travail que j’ai envie de continuer.

L’avantage de ces perfs « à la sauvage », c’est qu’elles échappent aux circuits habituels, clos, où très souvent est exacerbée la « performance » au sens ultra-libéral du terme : faire mieux, toujours plus fort, toujours plus vite. En un sens, quand tu fais ça devant un public aléatoire, non prédéterminé, tu ne trouves pas les mêmes réponses. En tout cas, pour commencer déjà, tu questionnes sûrement autre chose. Tu ne questionnes pas « un milieu » tendre ou assassin, tu ne questionnes pas ta capacité à plaire, préoccupations pour lesquelles j’ai une aversion profonde. Ton problème se situe ailleurs. Tu prends à bras le corps ce gros monde boursouflé, hasardeux. Tu te débarrasses de cette surcouche « représentative », qui inévitablement te tombe dessus – que tu le veuilles ou non – quand tu es sur scène, devant un public choisi. Le contrat est clair, dès le début de ta performance, avec ce gros monde inquiet et indifférent, qui ne t’a rien demandé et dans lequel tu débarques : il n’en a rien à foutre de toi. C’est franc et net. Tout est remis à zéro. T’es sur le pavé, dans le monde. Et tu n’es rien. Ton art, tes croyances, tes combats artistiques ne sont rien. Tu les sens, tu les sais, incroyablement ridicules et misérables. Et tu vas devoir croire en ce rien.

Je ne sais pas très bien ce que recouvre le terme performance. Pour moi la performance a toujours été repousser des limites, pourfendre des tabous, des jugements. Et ce n’est pas toujours le cas aujourd’hui. T’as aussi le problème de la compétition individualiste, et là ça ne concerne pas que la performance mais la pratique artistique en général, quand ce sont des objectifs sociaux qui sous-tendent le cœur d’un travail artistique : avoir son quart d’heure de gloire dans un media, « impressionner », entrer dans l’élite happy-few. L’artiste devient un prédateur et un compétiteur, qui va benchmarker et se lancer dans ce qui est le plus fructueux par rapport à un public. Son objectif sera de plaire à autrui. Alors que l’art, ce serait plutôt, il me semble, dire pour soi face à autrui.

Dans une performance que j’ai faite au Générateur, à Gentilly, l’objectif était d’entrechoquer deux textes différents dans ma bouche et donc, logiquement, dans mon corps. Le deuxième texte venait hacher le premier de façon complètement imprévisible. Empêcher une lecture linéaire, recomposer un nouveau texte à partir de deux textes bousculés, sur l’instant. J’ai aussi fait des marches à quatre pattes en milieu urbain. Quand tu ressors de ça, tu pues la mort. La première fois, la performance a duré deux heures. À la fin j’étais complètement partie, je n’étais plus là.

De plus en plus ce qui m’intéresse est de confronter la voix à un système sonore puissant, qui vient la recouvrir. Peut-être jusqu’à ce qu’elle disparaisse. Je pense que ça rejoint cette idée, encore une fois, de casser la représentation. La représentation du joli texte, bien audible, bien ourlé, mis en valeur par une jolie bouche. C’est quelque chose que j’ai pu expérimenter avec les musiciens Patrick Muller, Guillaume Loizillon, Laurent Saïet, au Théâtre de l’Échangeur, en vue de l’enregistrement d’un CD pour le label Trace – et que je vais poursuivre. Ça rejoint aussi l’idée de résistance. La résistance du texte. Acculé, épuisé, au fin fond d’une masse sonore. Les mots n’ont jamais eu besoin de mise en scène, ils naissent planqués dans les profondeurs, en tout cas, pour ma part, mes mots à moi ont vécu longtemps dans le noir et je crois qu’ils détestent la lumière.

Que reste-t-il quand on casse la représentation ? Mais surtout, dans un premier temps, comment la casser cette représentation ? D’une part casser la représentation sociale, soit le marquage et le classement social, la posture, l’imitation, et son lot de conventions et d’idéologie. D’autre part casser la représentation en tant que « signifiant », cette chose, cette image mentale, qui se place entre un innommé ou innommable et un individu. Si on casse cette représentation, qui est une forme de « manipulation » du réel, on tombe dans la perception pure, qui n’appartient à aucune langue, une sorte de langue des profondeurs. C’est cette langue qui m’intéresse.

A.C. Hello

Performance au Générateur

Marche/Performance :

Enregistrement public au Théâtre de l’Echangeur, Bagnolet :

A.C. Hello a récemment publié Naissance de la gueule, Al Dante, 2015 — Deux comptes rendus de ce livre :
par Claro, « Comme si une chose grave la frappe »
par Amandine André, « D’elle, la langue monstrueuse et réconciliée »