Benoît Casas : Écrire le jour, au jour le jour (140:L’Agenda de l’écrit)

Benoît Casas
Benoît Casas

Que la littérature ait d’abord — peut-être seulement — affaire au temps, qu’elle en soit simultanément l’épreuve et la tentative d’exposition, la chose est entendue, a même été donnée à lire de la plus belle et de la plus saisissante des façons dans les œuvres majeures qu’on sait. Reste que l’affaire en question demeure le plus souvent tacite. Impliquée, enveloppée par l’artifice même de la mise en intrigue, la tramant, l’irrigant en secret, elle est un peu à l’écriture ce que la lumière est aux objets qui font pour nous qu’il y a un monde. Elle est ce qui fait voir sans elle-même être vue.

Ne se sachant pas quitte pour autant, certains écrivains s’emploient alors à inventer de quoi littéralement la mettre au jour, de quoi lui donner une consistance sensible. Benoît Casas est de ceux-là. Menant de front l’écriture de poésie, le travail éditorial (fondateur et responsable des éditions Nous depuis 1999, 105 titres au catalogue), la traduction (Sanguineti, Pasolini, De Angelis, Hopkins), la photographie et l’exploration systématique, studieuse et enjouée de l’Italie (Talia), il a publié à ce jour six livres : L’Amant de Sophie (Prétexte, 2003), Diagonale (Nous, 2007), Il était temps suivi de Cap (co-édition wharf-Nous, 2010), Envoi (avec Luc Bénazet, Héros-Limite, 2012), L’ordre du jour (Seuil, coll. Fiction & Cie, 2013) et en 2015 Annonce (avec Luc Bénazet, Héros-Limite).

Pour celles et ceux qui suivent régulièrement les réseaux sociaux, l’expérience qu’il conduit depuis deux ans a de quoi fasciner et réjouir. Benoît Casas y publie en effet quotidiennement un poème nouveau à partir d’un protocole qu’il a mis au point et qui, par-delà son étonnante efficacité opératoire, expose avec justesse et rigueur ce qu’il en est précisément de notre rapport au temps.

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140 : L’Agenda de l’écrit, tel est le titre du  »livre à venir » qui les rassemblera. Quant au protocole lui-même, peut-être vaut-il mieux pour en rendre compte et éviter de le réduire à son aspect formel souligner d’emblée que cet opus relève en son sens le plus fort de ce que Jacques Roubaud a nommé, en décrivant le sien, un « projet de poésie ». Entamé le 1er janvier 2015 et poursuivi jusqu’au 31 décembre de la même année, l’ensemble comprend donc aujourd’hui 365 textes de 140 signes chacun, lesquels ont été envoyés jour après jour via twitter. Cela donne au bout du compte un livre composé de poèmes très courts, un par page, correspondant chaque fois à la date du jour. Le choix de celle-ci ne devant rien au hasard, le projet prend ici un tour passionnant. Courant sur une année, l’index chronologique renvoie en effet soit à l’anniversaire de la naissance, soit à celui de la mort d’un écrivain. Feuilleter conduit ainsi à faire de la lecture seule une cérémonie discrète.

Lorsqu’il s’agit du jour de la naissance, Benoît Casas s’est donné comme règle d’écrire un poème à partir de mots extraits des deux premières pages d’un des livres de l’auteur choisi. Si la date est celle du décès, le poème doit cette fois s’écrire avec les mots des deux dernières pages d’un des livres de l’écrivain concerné. On l’aura compris, par-delà la contrainte classique du centon qui permet d’enclencher et de soutenir l’écriture, ce projet est un hommage continué au fil des jours à la littérature et à l’existence de ceux qui s’y seront consacrés. Pour qu’on puisse se figurer un peu mieux ce que cela donne, parcourant une année au pas de course, voici quelques échantillons de cette suite. Douze poèmes, donc, un par mois, prélevés parmi les 365 autres.

25 janvier
naissance de Virginia Woolf
Commencer un cahier où je consignerai mes
impressions : fleurs, nuages, insectes : cette macération
continue ne fait grâce d’aucun détail.

3 février
naissance de Gertrude Stein
Filles : il y a l’espoir sans programme, c’est un plaisir
c’est extrême, c’est une forme violente de délice :
il n’y a pas plus beau cadeau.

23 mars
mort de Stendhal
Cette histoire d’amour, cet enlèvement, si tendre :
son monde secret. Il ignorait l’absence, il vécut la
douceur : du bonheur dans le temps.

13 avril
naissance de Samuel Beckett
Comment procéder ? Commencer par des hypothèses.
Dire cela, le penser, sans savoir, je ne sais
pas, d’une façon générale. Agir par la suite.

1 mai
naissance de Dominique Fourcade
Je place un mot, me trouve dans le temps de l’écriture
d’un livre, je m’exerce à disparaître, pas un mot,
je parle la bouche pleine de mots.

16 juin
naissance de Joyce Carol Oates
Lumière du crépuscule : inévitable, pressée : palmiers,
bougainvillées, herbe brûlée par le soleil :
soleil sur les pare-brise, les chromes.

6 juillet
mort de Claude Simon
Les yeux ouverts : le paysage vide sous le ciel,
immobile, l’éclat du soleil sur l’acier noir, le monde
s’effritant peu à peu, par morceaux.

18 août
naissance d’Elsa Morante
Une étoile : la lumière la plus rapide, la plus
radieuse. La seule image que j’ai : une photo, carte
postale décolorée, quasi fantomatique.

14 septembre
mort de Dante
Le dire est faible, ma parole sera courte : j’ai
mémoire, vue nouvelle, d’un enfant, langue au sein.
Je voulais voir la lumière, je voyais.

19 octobre
mort de Unica Zürn
Il est des actes qui ne cessent d’adresser un appel.
Cette phrase me donna le courage. Je regardai la
fenêtre, sentis une apaisante douceur.

12 novembre
naissance de Roland Barthes
Voici pour commencer : il n’y a biographie que de
la vie qui dépossède : qui emporte le corps vers une
langue sans mémoire, celle du Peuple.

31 décembre
mort de Lorine Niedecker
Le chat intensément se déplace plus vite. Je me
souviens, façonné par le détail, de l’acide des
années, de ces nuits de hasard bleu limpide.

Avoir nommé l’ensemble L’Agenda de l’écrit est à coup sûr la façon la plus juste et la plus éclairante de désigner en peu de mots l’intention, l’enjeu et le résultat de l’expérience menée ici. Soumis à la contrainte imaginée puis consentie, une « exquise contrainte » comme disait Valéry, nul jour ici sans qu’au moins 140 signes soient écrits. Et voilà que Casas se met à ressembler au peintre Apelle dont Pline l’Ancien raconte que « quelque occupé qu’il fût », il ne laissait jamais « passer un seul jour sans s’exercer en traçant quelque trait ». Écrire, quoi qu’il arrive, ne pas céder sur ce désir-là, ce n’est évidemment pas rien. C’est même largement suffisant pour concevoir à son propre usage un emploi du temps, ou plutôt pour convenir d’un emploi qui soit digne de son temps. Ce serait déjà ça, quelque chose comme une vie bien remplie, personne n’en doutera, mais l’essentiel n’est peut-être pas encore là.

Le livre ne se contente pas en effet d’énoncer les choses qu’il faut faire — agenda — et de prescrire comment on doit s’y prendre — de l’écrit — pour qu’elles le soient comme on a dit. L’Agenda de l’écrit est aussi une archive scrupuleuse, maniaque et innocente, nourrie par la lecture quotidienne des écrivains aimés. Une archive vivante de ce qui est à travers ce qui fut et ne cesse d’exister. De ce point de vue, L’Agenda de l’écrit n’est pas sans évoquer ce qu’on nommait jadis un art de la mémoire — ars memoriae —, un des moyens inaliénables — il n’y en a pas tant que ça — de rappeler à soi, d’avoir à jamais sous les yeux les points, les lignes, les plans de ce qui vaut, de ce qui nous oriente et que l’oubli risque de disperser. Cet art n’a toutefois rien du pense-bête, rien du mouchoir noué. Rien de supplétif ici. On sait depuis les travaux de Frances Yates, sans parler de l’invention géniale de l’Atlas de Warburg, que le travail et l’exercice de la mémoire sont toujours des configurations du monde afin de le rendre intelligible. Les grands théologiens médiévaux — Albert le Grand ou saint Thomas d’Aquin, par exemple — le concevaient en outre de telle sorte qu’il devait certes nous permettre de nous souvenir du passé mais aussi du futur. Il nous mettait ainsi en situation d’éprouver et d’expérimenter le temps au-delà son passage apparent tel que nous le vivons en cette unique instance, infiniment fugace, sinon désespérante, qu’est le présent. Dit autrement, l’art de la mémoire n’était pas autre chose en son ordre qu’une conséquence pensive et appliquée de notre désir d’éternité.

Casas Diagonale

En composant jour après jour un poème à partir de pages choisies dans des œuvres d’écrivains selon le dispositif qu’il a institué, Benoît Casas répond à sa manière à ce désir-là. Et cette manière est remarquable à plus d’un titre. Walter Benjamin, dans un texte fameux de 1931, a raconté, chez le collectionneur compulsif qu’il était, ce que signifiait le geste de déballer sa bibliothèque. Il s’agissait en somme, écrivait-il, à chaque découverte de « renouveler le monde ». Le « déballage » de la bibliothèque de Casas n’est pas strictement dicté par la même passion, mais chaque poème qu’il écrit est cependant une autre façon, tout aussi obstinée et active, de renouveler le monde. De faire en sorte qu’il ne cesse de nous convaincre nous-mêmes de persévérer dans l’être. Et l’acte de lecture et celui de l’écriture permettent précisément cela. Comment ne pas être frappé en effet, quelles que soient leurs sources, nécessairement diverses et sans rapport les unes avec les autres, par la tonalité proprement éthique des poèmes de Casas ? Des poèmes qui rappellent souvent ou mentionnent ce qui nous incombe afin qu’une vie s’émancipe d’elle-même. Deux ou trois exemples :

2 avril
naissance de Giacomo Casanova
Je commence par déclarer la doctrine : athéisme. Je
crois à l’existence (désespoir tue). Courage c’est
une recherche, notre seule ressource.

23 avril
naissance de Pascal Quignard
Mer froide, printemps. On attend. Dans le silence.
L’amour surgira ou ne naîtra jamais, aspiré dans
son passé. Pas aisé de se désensorceler.

21 décembre
mort de Francis Scott Fitzgerald
Le vieux rêve : devenir l’existence exception. Le
bonheur il s’en distillait des fragments, il fallait
l’épuiser en promenades et en livres.

Benoît Casas
Benoît Casas

D’ores et déjà écrit et rendu public par le biais des réseaux, L’Agenda de l’écrit nous offre comme peu l’ont fait la démonstration de la réversibilité, mutuelle et infinie, de la vie et du poème. Il suit avec la souplesse opiniâtre du vers le mouvement d’un chiasme où vie et poésie ne cessent de se reverser l’une dans l’autre, infiniment. Cette réversibilité donne ici lieu à une composition de très haute tenue. Non seulement la règle édictée autorise le poème, mais elle sait s’effacer aussitôt pour conférer à l’écriture une densité et un phrasé justes et subtils.

Chacun lira à parution L’Agenda de l’écrit comme il voudra bien le faire. Avant tout, c’est l’évidence, comme un très beau livre de poésie (L’ordre du jour (Seuil, 2013) en est à présent le pendant nécessaire). Peut-être comme un almanach d’un genre inédit, allant puiser son énergie non pas dans l’anecdote pittoresque mais dans celle du désir lui-même. Chacun le lira aussi comme une anthologie littéraire subjective, décalée, rejouée, homogène au centon qu’elle a su déployer au long cours. Peut-être enfin par moments comme un livre de sagesse, un manuel délicat, dépositaire de ce que la littérature est capable parfois d’exposer sur ce plan sans emphase.

On ne peut donc qu’avoir hâte aujourd’hui de lire L’Agenda de l’écrit, hâte de tenir entre nos mains la puissance développée d’une année, tout entière soutenue par la double énergie du lire et de l’écrire d’un poète qui compte, et davantage encore.

De Benoît Casas, on pourra notamment lire : L’Ordre du Jour, Le Seuil, « Fiction & Cie », 2013, 19 € 50 et Diagonale, éditions NOUS, « Antiphilosophique », 2007, 14 € 20