« Ce qui attire le lecteur vers le roman, c’est l’espérance de réchauffer sa vie transie à la flamme d’une mort dont il lit le récit » avance, au tremblement de son existence bientôt dérobée, Walter Benjamin afin de dessiner du conteur cet art du récit qui, en offrant aux hommes la vive chaleur d’un destin couronné de mort, finit par leur révéler le sens de la vie.

Ian McEwan est le romancier de l’ambiguïté, maître de la mise en récit de la confusion des sentiments. L’Intérêt de l’enfant ne déroge pas à la règle : à travers un remarquable portrait de femme tiraillée entre sa déontologie et ses aspirations, il rend compte de la société tout entière, de nos vies contemporaines confrontées aux notions de religion, de justice, de libre-arbitre et de droit.

 

Robinson de Laurent Demoulin est sorti après la course aux prix. C’est sa chance : nous allons lire, loin du brouhaha, ce qui est un grand roman et l’un des plus beaux de la rentrée. Une robinsonnade postmoderne en quelque sorte. C’est que Robinson, le héros, est un jeune autiste (10 ans) et que son île n’est autre que sa personne même, celle que raconte par petits tableaux son père en bon Vendredi qu’il est, protecteur et infatigable. Comme on voit, les rôles langagiers sont ici inversés : Robinson n’a pas la parole ou plus justement est sans parole (hormis ses rires, ses pleurs, ses colères) tandis que le père ne cesse guère de s’adresser à lui, veilleur attentif et toujours en alerte.

Dans le monde anglo-saxon, on parle de shortlist, celle qui regroupe les finalistes d’un grand prix littéraire. Sur la dernière liste du Goncourt 2016, quatre romans et le fameux « Galligrasseuil » raillé en son temps par Bernard Frank : deux titres dans la fameuse « blanche » (L’Autre qu’on adorait de Catherine Cusset et Chanson douce de Leïla Slimani), un sous la bannière Grasset (mais avec jaquette bleue, Petit Pays de Gaël Faye) et couverture blanche liseré rouge du Seuil, Cannibales de Régis Jauffret. Les pronostics vont bon train :

Nathacha Appanah publie l’un des romans les plus forts que nous offre cette rentrée littéraire 2016 : Tropique de la violence, aux éditions Gallimard, alors que Folio fait paraître en poche l’inédit Petit éloge des fantômes et son précédent roman, En attendant demain.
Diacritik a rencontré Nathacha Appanah en juin dernier. Elle évoque pour nous Mayotte, la violence, les migrations et ses fantômes et ceux de cette île française trop oubliée.

Abbas Kiarostami vient de mourir. Il avait 76 ans. Il était surtout connu en France en tant que réalisateur — Où est la maison de mon ami ?, Close-up, Et la vie continue, Au travers des oliviers, Ten, jusqu’à son dernier film Like someone in love (2012) —, il avait reçu une palme d’or à Cannes en 1997 pour Le Goût de la cerise. Mais l’immense réalisateur iranien, était aussi photographe, peintre, illustrateur, graphiste et poète. C’est ce dernier versant de son œuvre que La Table Ronde nous avait permis de découvrir, en publiant en 2008 un recueil de 300 poèmes, courts, denses, un recueil oxymorique – lumineux et pâle, doux et amer : Un loup aux aguets (titre du poème 69).

Détruite au début des années 80, il ne reste de Haddon Hall que quelques photographies devant lesquelles pose un artiste aux cheveux longs encore méconnu, sinon incompris. Avant Stupor Mundi qui vient de paraître, en 2012 Néjib faisait de Haddon Hall le narrateur inattendu d’un roman graphique intimiste et pop. Pour raconter, entre 1969 et 1971, la vie de son illustre locataire et comment dans ce lieu David Robert Jones inventa Bowie.

Parmi les figures de l’art contemporain représentées sur les tableaux retrouvés de Randall, dans le roman de Jonathan Gibbs, p. 172 : Louise Bourgeois. Et c’est justement Louise Bourgeois que figure un court (et magnifique) livre de Jean Frémon, Calme-toi, Lison, Louise Bourgeois prise dans un monologue intérieur en « tu », parfois interrompu par un « je », bribes de souvenirs et sentiments évidemment imaginaires mais ancrés dans la biographie — l’enfance à Choisy-le-Roi, le mariage avec Robert Goldwater, le départ pour New York, la création, Jerry Gorovoy…

L’enfant trace du doigt, sur les tomettes, des cercles et des lignes, invisibles, des représentations aussi « vivantes » qu’elles sont « abstraites ». Dans ces droites et ces courbes, « il expose la chair du monde physique » : « Quelque chose se cache ici et il sait que chaque minute qui s’écoule met davantage au jour la vérité, il sait qu’il dévoile les mystères, que le monde ne peut pas soutenir son regard d’enfant, que le monde ne peut rien lui dissimuler ».