Un conte d’été : Peter Handke, La Voleuse de fruits & Les Cabanes du narrateur

Samuel Beckett disait d’Emmanuel Bove qu’il avait le sens du détail touchant. Il me semble qu’on pourrait reprendre cette remarque au sujet de Peter Handke, et pas seulement parce que ce dernier a traduit en allemand plusieurs textes de l’auteur de Mes amis. Encore faudrait-il préciser que “touchant” n’est pas à prendre selon l’acception sentimentale du mot, mais de la manière la plus matérialiste qui soit. Cela nous touche comme une main amie peut concrètement nous toucher, par surprise : on le sent physiquement, comme on le ressent émotionnellement.

La voleuse de fruits est un roman de près de 400 pages découpé, non en chapitres, mais en paragraphes de longueurs diverses séparés par des blancs, ce qui en rend la lecture agréable, car on peut l’arrêter et la reprendre comme on le sent, au gré de ses humeurs ou des urgences du jour. Handke ne se dit pas musicien, mais il est sensible au son, même s’il est généralement perçu tout d’abord comme un homme au regard aiguisé. Son écriture est musicale, suivant plutôt des modes anciens – voire oubliés. Et peut-être faudrait-il parler plutôt de sensibilité au silence. “Le calme qui régnait maintenant, privé de tout bruit, me parvenait comme un silence – une façon de se taire. Ce n’était pas le silence des espaces infinis qui avait effrayé Blaise Pascal, mais un silence que seul l’espace irradiait maintenant, oui.”

Le livre avance – dans l’espace, dans le temps, dans la tête, dans son écriture (la main travaille) –, et on se prend à penser que chaque avancée n’est pas préméditée. La poésie dit ce qu’elle dit en le disant (Jacques Roubaud). La prose de Peter Handke fait de même. Elle passe irrégulièrement à la ligne. Elle suit son cours. Avant de quitter sa maison de banlieue pour rejoindre celle dite “de campagne” en Picardie, le narrateur récupère au passage son courrier : “Il s’agissait à l’évidence de lettres d’été comme il était dit dans le livre, et si ce n’était pas encore le cas, voilà qui était fait.” Aussi dérivons-nous “en cette journée de plein été où l’histoire de la voleuse de fruits était prête à être racontée”, dans la maison, sur le chemin de la gare, dans les transports en commun, dans le train qui relie Saint-Lazare au plateau du Vexin où “la dormeuse sur le strapontin était vraiment la voleuse de fruits d’ici. Oui : une fois de plus dans ma vie je remarquais que ceux qui m’étaient le plus proches en pensée, dès qu’ils étaient devant moi en chair et en os, devenaient comme des fantômes, des étrangers. Même avec mes enfants, j’ai vécu cela.” Dans ce train, le narrateur donne quelques indications sur son rapport aux autres – des femmes, jeunes, auxquelles, après sa descente à la gare de Lavilletertre, il fait “un signe de la main”, “surtout à l’une d’elles, celle aux cheveux courts ou au creux de genoux tendineux. Mais aucune qui aurait répondu à mon signe, ne serait-ce que d’un battement de paupières : toutes autant qu’elles étaient, à peine le train reparti, comme toujours, s’étaient retransformées en ces souveraines, inatteignables.” Il fait parler les fantômes qu’il croise, et parfois de longues tirades s’agitent dans sa tête, avant que la main ne les transcrive sur le papier.

Histoires de métamorphoses. On se souvient de ce livre (qui me touche particulièrement), Mon année dans la baie de personne, et de son incipit :  “J’ai fait une fois dans ma vie, jusqu’à présent, l’expérience de la métamorphose. Auparavant, elle n’était pour moi qu’un simple mot, et lorsqu’elle commença, non pas doucement, mais d’un seul coup, je la pris d’abord pour ma fin. Elle m’atteignit comme un arrêt de mort.” Et page suivante : “Quelle sorte de métamorphose ? Tout ce que je sais pour l’instant, c’est que j’ai subi une métamorphose. Elle a été pour moi plus fructueuse que tout au monde.”

Dans La voleuse de fruits, Handke ne nomme jamais le lieu où le personnage (le narrateur – son double, ou plus simplement lui-même) s’est établi ; il dit la baie de personne. C’est un lieu que je connais bien, j’y habite. Une bonne soixantaine de pages s’y déroulent avant que le narrateur ne rejoigne la gare parisienne qui le conduira en Picardie où il s’éclipsera au profit de celle à laquelle il a donné ce nom de voleuse de fruits (et aussi un prénom : Alexia), le récit passant du mode de “je” à celui d’“elle”. Page 128, il écrit qu’“il est temps maintenant de raconter ce qu’il en est de la « voleuse de fruits » ; temps de raconter comment elle est devenue « la Voleuse de fruits ».” Alors, on se demande si elle n’était pas déjà là, à l’état fantomatique, comme une pensée secrète, une présence cachée, mais active, dans les précédents récits de Handke, tant elle semble familière, non seulement à l’auteur, mais aussi à ses lecteurs (du moins celles et ceux qui suivent attentivement le parcours de l’écrivain depuis des années), comme l’était déjà, par exemple, le comédien de La Grande Chute.

Ayant – nous informe le narrateur – les larcins en horreur, amatrice de cinéma devenue infidèle à Robert Bresson après avoir vu Pickpocket, Alexia, “chaque fois qu’elle était témoin d’un petit vol dans un supermarché, bien qu’elle sache que c’était là l’effet de la nécessité ou que le produit du larcin était sans valeur, méprisait le voleur pour son geste.” “Sa façon de voler des fruits était toute différente. Cela lui faisait du bien, et dans son imagination, pas seulement à elle. C’était quelque chose de beau. Quelque chose d’une beauté exemplaire. Oui : ce qu’elle faisait était tordu. Mais elle aimait ce mot et – presque – tout ce qui était tordu ; sentait une familiarité avec ce qui était courbe.”

Force du nom – ou plutôt du surnom. Importance du choix de l’article. Il ne s’agit pas d’“une voleuse de fruits”, mais de “la voleuse de fruits”. Une fois qu’elle s’est mise en quête (en route vers), ce personnage se construit progressivement, par petites touches (ou plutôt par suite de petites histoires aux détails touchants), parfois en affinité, parfois en contradiction avec son surnom – ou sobriquet ? Dans Cergy-Pontoise, la ville nouvelle, elle cherche à disparaître : nul ne semble la voir. Elle y réussit, ou presque. En disparaissant des regards, elle devient d’autant plus présente dans le récit. On la suit. On ne la quitte plus. On se dit que “la voleuse de fruits”, c’est un peu comme “le chat du Cheshire”. Disparaître, réapparaître, programme commun du jour et de la nuit.

“Peter Handke chez lui cet après-midi. 4 oct. 2017” © courtesy Alain Veinstein

Peu avant le milieu du livre, il y a une scène étonnante et particulièrement inattendue de veillée funèbre, l’héroïne s’étant introduite, attirée dans la nuit par de la lumière, dans une maison de Courdimanche où une famille veille un homme qui vient de décéder. Le rapport père/fille est un des centres de cette histoire où notre voleuse de fruits est à la recherche de sa mère disparue. De très étonnants monologues sont l’occasion de paragraphes plus longs que d’ordinaire. Ils nous prennent, non aux tripes, mais au cœur (par surprise, dirait Michaux), le récit décolle, passe à une vitesse supérieure (ce sera le cas plusieurs fois au cours de cet Aller simple vers l’intérieur du pays). Dans la nuit où l’on veille un père mort, Alexia rêve d’enfant. C’est ce que prétendait son père, nous glisse à l’oreille le narrateur : rêver d’enfant, c’est faire un “rêve de famille, de tribu, hérité de temps immémoriaux : comme elle, il rêvait lui aussi, et sa mère aussi avait fait ce rêve, et autrefois aussi le père de sa mère, et ainsi de suite en remontant les siècles, un rêve où celui qui rêvait avait assassiné quelqu’un, et nuit après nuit, le meurtre non expié se rapprochait de son dénouement en même temps que l’opprobre toute la famille.” À chaque passage à la ligne, que le paragraphe soit très court ou long de plusieurs pages, on reprend la marche dans le paysage : trois pas, ou une longue randonnée ; on fait des pauses où sortir le carnet, tailler le crayon, écrire. Le lecteur se met dans les pas de l’écrivain qui se met dans ceux de ses personnages. Et parfois ces trois deviennent un. C’est étrange – mais c’est ce qui fait que nos rêves après lecture nous transportent… on ne sait où (l’autre scène dans le département de l’Oise ?).

“De nouveau, ce « Il est temps » ; « maintenant il est temps de… ».” Page 197, on prend congé de Courdimanche. Qu’est-ce que le temps ? Comment le compte-t-on ? Page 203 : “Jamais le temps lui avait paru long. Jamais non plus elle n’avait eu trop peu de temps, ou pas de temps du tout. Ennui d’un côté, urgence de l’autre, les deux choses lui étaient inconnues.” Le lecteur (la lectrice) est comme la voleuse de fruits : s’il se hâte, ce ne peut être que lentement. Tel est le pacte qui le lie au narrateur. Et s’il a déjà beaucoup fréquenté les opus précédents de Peter Handke, lui reviennent des souvenirs de plus d’un livre : Mon année dans la baie de personne, mais aussi Lent retour, La Perte de l’image – et même Faux mouvement (je ne sais pourquoi, mais j’imagine parfois Alexia sous les traits de Nastassja Kinski).

Faux mouvement / Vie & Œuvre (fragment) © P. Handke / Gallimard

Me vient soudainement à l’idée de me replonger dans un petit livre, peu connu, d’Handke : Images du recommencement (1983 – Bourgois, 1987, pour la traduction française de Georges-Arthur Goldschmidt), et d’en prélever ces trois fragments : “Marcher jusqu’à l’état de grâce, la grâce de la transparence, de la translucidité, du pèlerinage ; alors la surface de la terre rayonne, et alors, alors seulement arrive l’heure de l’imagination, cet éclat de lumière dans le lointain sur le sentier du rivage.” “Trouver écrit ce qu’on a rêvé : c’est ce que je voudrais qu’il vous arrive.” “Je n’aime pas qu’on m’explique le chemin.”

Alexia poursuit sa quête, rencontrant en chemin quelques animaux plus ou moins familiers comme un chien ou un corbeau, ainsi qu’un jeune homme, Valter, un “livreur de pizzas”, qu’elle invite au “Café de l’Univers” à Chars, en Vexin – mais pas question de raconter l’histoire comme si on pouvait le faire autrement qu’en avançant comme déjà dit, de paragraphe à paragraphe, sans sauter la moindre ligne [ici interruption, le temps de lire les cent-cinquante dernières pages, cette petite recension s’accomplissant au fil de la lecture en prenant des notes sur des morceaux de papiers glissés entre les pages du le livre , puis recopiés le lendemain, une fois la nuit passée].

Aussi me semble-t-il temps, avant de reprendre cette lecture de La voleuse de fruits, dernier “roman” (même si, personnellement, je préfère “récit”) de Peter Handke, de faire une parenthèse afin de présenter cet autre ouvrage, paru deux semaines plus tôt chez le même éditeur dans la collection “Quarto” : Les Cabanes du narrateur. Comme il est d’usage pour ces volumes de plus de mille pages (1152 cette fois, pour être précis), il s’agit d’un choix d’œuvres accompagné d’une préface (de Philippe Lançon) et d’une sorte de résumé de la vie et œuvre de l’auteur (86 pages rédigées par sa seconde fille, Léocadie Handke, agrémentées de photographies et de dessins). Qu’y trouve-t-on ? La quasi-totalité des premiers romans et récits de l’écrivain autrichien, des Frelons à Lent retour, à l’exception du Colporteur et surtout de La courte lettre pour un long adieu – pour moi un des sommets de cette œuvre immense et d’une constante qualité –, suivis par plusieurs récits et essais de longueurs diverses : La Leçon de la Sainte-Victoire, Le Recommencement, Essai sur le juke-box, Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille, Lucie dans la forêt avec ces choses-là (autrefois publié sous le titre Lucie dans la forêt avec les trucs-machins) et La Grande Chute. Seul inédit : la Conférence du Nobel (à peine huit pages en “Quarto”) qui paraît simultanément chez Gallimard sous forme d’un petit livre blanc. Le théâtre (aussi copieux que fameux), la poésie (rare, mais néanmoins présente à deux ou trois reprises dans sa bibliographie), la plus grande partie des essais et la totalité des journaux sont absents de ce choix, au fond assez cohérent, même si quelques titres manquent cruellement : les volumes en prose les plus épais, par exemple ; ou, parmi les textes brefs, Après-midi d’un écrivain ; ou encore, parmi les récits les plus récents, La Nuit morave – autre sommet (mais il est clair qu’il y en a trop – de sommets ! Toujours la tempête, écrit pour le théâtre, mais qui peut être lu comme un récit, en est un autre).

Ce qui est frappant – ce choix d’écrits étant publié suivant l’ordre chronologique de leur rédaction –, c’est que dès Les Frelons (1966), Handke est déjà . Il a 23 ans, et a achevé ce premier roman depuis déjà deux ans, ou quasiment. Ses premières pièces, comme Outrage au public, sont publiées la même année. C’est un auteur précoce. Ses débuts sont peut-être un peu difficiles, mais le succès est vite au rendez-vous. Ce doit être en 1974, alors que j’étais en première année d’études aux Beaux-Arts, que j’ai découvert son nom, en allant voir La Chevauchée sur le lac de Constance mis en scène par Claude Regy. Puis ce furent les films de Wim Wenders, et enfin les livres, à commencer par Le Colporteur, premier acheté dans la foulée. Depuis, je n’ai jamais manqué la moindre nouveauté, en dehors de quelques rares titres problématiques au sujet desquels je n’ai pas l’intention de m’attarder (temps d’en finir, comme disait Beckett). C’est ce qui s’appelle être fidèle. Oui mais, comment ne pas l’être, une fois qu’on s’est mis en chemin avec cet auteur jamais pris en défaut de médiocrité littéraire ?

Dessin de Peter Handke. © P. Handke / Gallimard

Peter Handke écrit à la main sur des carnets où il dessine parfois. Ses archives donneront peut-être lieu à des fac simile. La partie Vie et Œuvre montre un dessin exécuté dans la forêt de Meudon, du côté des étangs, dont l’un est sans nom. C’est là (nous dit-on) où il a écrit la majeure partie de Mon année dans la baie de personne (un de ses plus gros livres – pour cela non retenu pour Les Cabanes du narrateur). Comme je m’y promène volontiers, dans cette forêt (et aussi dans celle “d’en face”, dite de Fausses-Reposes), je reconnais les lieux et apprécie le souci du détail, quasi-documentaire : Handke se montre toujours le plus précis possible, de manière simple, directe, efficace, tout en ne cédant jamais à la facilité. Sa phrase reste élaborée, sans concession. Il est un auteur à la fois accessible et difficile, car requérant une certaine concentration – une réelle attention, non contradictoire avec les rêveries auxquelles la lecture de ses textes peut inciter (qui me conduit parfois, suite à un bref décrochement, à reprendre le récit quelques pages en arrière). Je me souviens m’être rendu plus d’une fois dans cette même forêt de Meudon, aux heures creuses de la journée, porté par l’envie de lire quelques pages à l’ombre d’un arbre. Idée d’autant plus plaisante qu’il n’y a guère de risque de croiser quelqu’un – à part peut-être Peter Handke ! Dans La Grande Chute, ce dernier écrit : “Dans sa marche à travers la forêt, longtemps il ne rencontra personne, chose étonnante si près de la capitale, et il se réjouissait de ce vide. Il était bon en même temps d’entendre au loin les autoroutes et, tout près dans le ciel, de nombreux petits avions et des hélicoptères.” Ayant souvent enregistré l’environnement sonore de cette forêt, je me rends compte que j’ai dans mes archives la bande-son de certains de ses derniers livres. Je me souviens aussi avoir fait le trajet de Saint-Lazare à Chaville Rive Droite (une demi-heure en train) en lisant Essai sur la journée réussie tout juste acheté dans une librairie proche de la gare et d’avoir été frappé par un passage de ce livre décrivant un paysage vu à travers une vitre de ce même train, car cette description coïncidait avec ce que je pouvais à mon tour percevoir en portant mon regard vers le dehors.

Dessin de Peter Handke (forêt de Meudon). © P. Handke / Gallimard

Dans sa préface à ce volume d’Œuvres choisies, Philippe Lançon écrit très justement que “les narrateurs de Peter Handke sont des chevaliers errants. Appelons-les chevaliers de l’ordre du juke-box. Ils errent avec précision et retenue dans les paysages, les situations et le langage. L’écrivain lui-même est un orgueilleux hidalgo, parfois raide, parfois cassant, un inspiré timide saisi par la lenteur, la colère et les faux mouvements. Toute sa vie, il a eu des objectifs décalés, marginaux, parallèles, apparemment minimes, des objectifs tournant à l’obsession. Il se perdait en route, comme ses personnages, mais il suivait tout de même sa route.” Ouvrant ce livre à n’importe quelle page, je tombe toujours sur des passages saisissants, devant à chaque fois lutter contre un irrépressible désir de les copier aussitôt, comme s’ils pouvaient s’intégrer sans difficulté dans une sorte de journal intime entièrement composé de citations, composant au jour le jour une sorte de ready made improvisé qui en dirait long sur la personne ayant opéré ce montage. Chaque lecteur de ces Cabanes du narrateur devrait s’y essayer, manière de trouver sa place dans cette communauté un peu secrète des lecteurs de Peter Handke, et d’entretenir ainsi le dialogue, de solitude à solitude.

Temps maintenant de reprendre notre lecture de La Voleuse de fruits. Page 243 : “Il est encore tôt, le soir encore loin. Et malgré tout il fallait que la voleuse de fruits se mette en route. Qui voulait ça ? « L’histoire ! le récit ! », comme le dicteraient Chrétien et Wolfram.” Après avoir croisé un vieil homme et une passante, ancienne camarade d’école d’Alexia (et écouté, comme en rêve, leurs monologues), les deux jeunes gens “continuent leur route en direction du nord. (…) Elle marchait entre les maisons comme en pleine nature. Contrairement à lui, elle ne transpirait pas, pas de traces sur la chemise ou sous les aisselles, comme il avait l’habitude de chercher chez les stars féminines de cinéma ; dans les films récents, il était parfois possible de voir ce qu’il cherchait ; Alexia en revanche : vieux film.” J’accélère maintenant. Trop – non “à dire”, mais – à “rapporter”. Je relève une fois encore l’importance accordé au son, qui s’accentue d’ailleurs progressivement – et aux décalages entre ce que les personnages entendent et ce qu’ils voient, entre la peur que peut leur provoquer un son sourd, inquiétant, et la légèreté de ce qu’ils découvrent visuellement, en écho. Autre chose : les points d’exclamation, toujours placés avec ingéniosité ! Cette fois l’auteur a relu la traduction de son récit, c’est écrit en toutes lettres sur la couverture. Ce devait déjà être le cas auparavant. Mais depuis quelque temps, Handke écrit certains de ses textes directement en français. Changement important qui n’est sans doute pas pour rien dans l’évolution récente de sa prose. Lire en français La Voleuse de fruits est vraiment plaisant : on ne sent jamais l’effort de traduction. On suit le narrateur, Alexia, Valter (qui a peut-être un autre prénom), et bien d’autres personnages, parfois éphémères (comme un citadin à la recherche, en pleine nature – en pleine jungle ! – de  son chat ; ou une institutrice timide, désireuse de profiter des vacances d’été pour écrire un roman policier intitulé “La mère de tous les meurtres” ; etc.), pas à pas, mot à mot, jusqu’à “la fin rêvée de cette histoire”, passant par de nombreux “trajets intermédiaires, entre l’endroit où il s’était passé quelque chose et là où l’événement suivant surviendrait.” Et le narrateur d’ajouter aussitôt que, sur les trajets intermédiaires “en intégrant les aspects et les images acoustiques de celui-ci, quelque chose pourrait arriver comme un pressentiment ou une anticipation. Quelque chose ? Laquelle ? Peu importe laquelle. Ce qui comptait : cela pourrait arriver. Alors : surtout ne pas se presser sur les trajets intermédiaires. Ô vous qui faites fructifier les trajets intermédiaires : soyez bénis.”

Dessin de Peter Handke. Feuille (Picardie). © P. Handke / Gallimard

Et soudain : l’orage. À la nuit tombante, les deux jeunes gens se réfugient dans une maison éclairée qui, jadis, fut une auberge et qu’ils font revivre, baby-foot et juke-box compris, avant sa démolition annoncée. Un roman ? Un conte, plutôt, La Voleuse de fruits. Une tragi-comédie parfois, mais toujours prête à se renverser en pure comédie, présentant de nombreux échos avec la vie de l’auteur, né d’un père qui ne l’a pas reconnu (et qu’il n’a que peu fréquenté au moment de son adolescence) et d’une mère qui s’est suicidée, à la cinquantaine. Il nous est dit, en quatrième de couverture, que ce récit est “un hommage à la famille”. Oui mais de celles où on apprend à se quitter – à faire ses adieux afin de mieux se retrouver, plus tard. Dans “la petite chambre sous l’escalier” de l’auberge où elle passe la nuit, Alexia – rebaptisée Alicia par Valter – sent une odeur familière : le parfum de sa mère ; et devient plus que jamais sensible aux bruits les plus ténus – les plus imperceptibles : “Ces bruits, ces secrets, ils déployaient l’espace de la petite chambre, et pas seulement ça, ils se mettaient à jouer pour elle, ils l’accompagnaient en musique dans le sommeil.” Puis, “ toute la nuit fut un mouvement vers l’union (…) – Seulement un homme et une femme ! – Mais seulement en rêve ?” Au réveil l’aubergiste décide de rebaptiser son auberge, autrefois “de Dieppe”, en “Auberge de l’Intérieur du pays” “Vrai : à la mer, les lointains. Mais à l’intérieur du pays : les autres lointains.” Et on se dit que, suivant le narrateur et ses personnages, nous faisons un voyage aux pays des “autres lointains”, comme Segalen, dans Équipée, faisait un “voyage au pays du réel”. Et ces “autres lointains” ont affaire à l’espace, mais aussi au temps. L’intérieur du pays est un repère de fantômes – aussi familiers que concrets. Histoires d’apparitions disparitions accordés à la marche qui, au troisième jour, après la deuxième nuit, reprend son cours, la voleuse de fruits se retrouvant à nouveau seule – elle, “la disponibilité en personne” –, situation favorable à de nouvelles rencontres qu’on ne rapportera pas ici.

© Peter Handke / Gallimard

Maintenant le lecteur n’est plus très loin d’atteindre le dernier mot du livre : “étrange”. Mais il a encore un peu de chemin à faire, en compagnie : “Puis de nouveau un trajet où, dans l’histoire de ma voleuse de fruits, rien ne se produisit qui fut – c’était quoi déjà la formule ? – « digne d’être raconté », ou bien, où rien de ce qui se produisait ne se racontait en même temps de soi-même. Mais les événements d’avant se sont-ils racontés tout seuls ? Non. Et les événements qui vont suivre se raconteront-ils tout seuls ? Deux fois non. Les événements dont parle l’histoire ici ne deviennent événements que par le narrateur. Les histoires qui se racontent toutes seules : rien à lire.” Il nous est annoncé ensuite que “du sang va couler”, et que “dans son chaos qui durait se manifestait en plus cette maladresse qui était son lot, sauf quand elle volait des fruits.” C’est dimanche : dans la “grande ville” du Vexin, tout est fermé. Là, elle “s’égare définitivement et d’abord, c’est reposant.” Puis : description d’un combat (quelques gouttes de sang coulent effectivement). Je m’essaie ici à raconter certaines choses sans me substituer au narrateur. J’aspire simplement à faire entrer en sympathie qui me lit avec cette histoire, à donner envie de s’aventurer dans ce qui ne peut être résumé sans dommage, chaque mot, chaque signe de ponctuation comptant – et comment ! Alexia, comme le narrateur survit : aux piqûres de guêpe, aux combats de rue, et surtout à la guerre avec soi-même.

Comme il est soudainement question “de cette maladie de famille, se faire du souci pour l’autre”, elle retrouve son frère, très jeune artisan, ce qui nous vaut cette phrase délicieuse : “ « Comment vas-tu ? » demanda-t-elle sur un ton que seule une voleuse de fruits pouvait employer pour ce genre de formules.” Puis c’est la fin, plus rêvée que jamais, au crépuscule de cette troisième journée, où la “tribu” – celle des beaux “éphémères” autrement dit : “nous”, très provisoirement “débarrassés de l’État” – se rassemble. Le conte prend alors congé de son lecteur, la quête étant – provisoirement ? – achevée : magnifique.

La Voleuse de fruits revisite nombre de repères, d’obsessions, du monde – du Terrain Vague – de Peter Handke, bien plus vaste que ce territoire qui s’étend de la baie de personne à l’intérieur du pays : une des plus puissantes – et émouvantes – cabanes du narrateur.

Peter Handke, La Voleuse de fruits ou Aller simple à l’intérieur du pays, traduit de l’allemand (Autriche) par Pierre Deshusses, relu par l’auteur, Gallimard, novembre 2020, 400 p., 23 €

Peter Handke, Les Cabanes du narrateur, Œuvres choisies (Les frelons – L’angoisse du gardien de but au moment du penalty – Le malheur indifférent – L’heure de la sensation vraie – La femme gauchère – Lent retour – La leçon de la Sainte-Victoire – Le recommencement – Essai sur le juke-box – Par une nuit obscure je sortis de ma maison tranquille – Lucie dans la forêt avec les choses-là – La Grande Chute – Conférence du Nobel), trad. d’Anne Gaudu, Marc de Launay, Georges-Arthur Goldschmidt, Olivier Le Lay, Claude Porcell, Gallimard “Quarto”,novembre 2020, 1152 p., 26 €