Archives & dérives 2 : Patti Smith, L’Année du singe

Patti Smith, L'Année du singe © Gallimard

« Des éclats d’amour, Patti, disait-il, des éclats d’amour » : cette phrase, Sandy Pearlman la prononce pour définir la Médée que Patti Smith et lui auront en vain rêver de composer. Patti se trouve trop âgée pour le rôle, ce que conteste Sandy, la pensant « plus que capable de négocier le regard noir de son miroir brisé ». La phrase excède ce seul contexte au point de revenir à la fin de L’Année du singe, quelques pages « en guise d’épilogue » puisqu’il est impossible d’apposer le mot fin sur un livre qui n’est qu’une longue dérive : « la glace avait glissé entre mes doigts et lorsqu’elle avait heurté le sol, j’avais entendu la voix de Sandy qui disait des éclats d’amour, Patti, des éclats d’amour ».

Comment mieux définir ce livre que par ces mots, des éclats d’amour ? L’Année du singe est un carnet de rêves et de méditations, de voyages d’une côte à l’autre des États-Unis en passant par le Portugal de Bolaño ; c’est un texte troué de photographies, en ce sens album, c’est le journal d’une année particulière, 2016, l’année du singe selon le calendrier chinois, l’année de la mort ou du deuil de deux êtres aimés, Sandy Pearlman et Sam Shepard, l’année des 70 ans de Patti Smith, l’année de l’élection de Trump, l’année durant laquelle « une folie mortelle s’empare du monde », comme l’écrit Artaud cité en exergue du livre. Oui, « le monde entier perd la boule », comme le dit et redit Cammy avec laquelle Patti Smith voyage en voiture vers Ocean Beach. Face à cette folie que faire sinon opposer une dérive, une forme de contre-fiction ?

Patti Smith, L’Année du singe © Gallimard

« Il suffit de lire les signes »

La dérive commence « tout là-bas à l’ouest » au Dream Hotel alors que la nouvelle année débute elle aussi. Patti Smith dialogue avec l’enseigne du lieu, portée par sa « charge magnétique ». Cette étrange conversation est-elle liée à ce que l’artiste désigne comme son « exophorie » qui lui fait « expérimente<r> fréquemment ce genre de sautes de la perception » ? L’explication serait évidemment bien trop prosaïque et rationnelle. Dans ce livre qui déroute et dans lequel on entre comme on découvre un nouveau territoire — terriblement étrange et familier —, tout est tentative d’abstraction d’un réel tissé de séparations et deuils, volonté farouche de poursuivre un chemin semé de catastrophes, politiques comme intimes. Les enseignes, comme chez Breton, sont des passages vers une autre réalité, les photographies attestent d’un réel qui échappe et d’autres relations aux êtres, aux choses, au monde — des signes que Patti Smith ne rechigne pas à voir ou entendre, qu’elle guette comme on prend un nouveau départ.

Patti Smith, L’Année du singe © Gallimard

Patti Smith écoute ce que lui enseigne l’enseigne, les signes que pointe l’enseigne (sign), pythie de la côte Ouest, vaticinant un mélange de formules magiques, itinéraires potentiels, prescience d’événements à venir et remords de ce qui aurait dû avoir lieu et ne sera jamais sinon dans l’alternative offerte par ce texte qui tout ensemble consigne et lévite, décolle et fait retour. La phrase de Sandy sera reprise comme l’enseigne du WOW fait le lien entre M Train et L’Année du singe, comme celle du Dream Inn ouvre le livre et se retrouve sur la jaquette, en quatrième de couverture. Tout dans ce livre aura été rêve éveillé puisque « le rêve est une seconde vie », incipit d’Aurelia que Patti Smith achète dans une friperie.

« Il y a de nombreuses vérités et il y a de nombreux mondes »

Et pour autant tout est réel, « bien plus que des rêves, comme engendrés par l’aube de l’esprit » : Sandy Pearlman, le poète et musicien qui quarante ans auparavant l’a convaincue de chanter, vit ses derniers moments dans une chambre de soins intensifs. Sam Shepard, amant devenu ami télépathique, lutte contre la maladie de Charcot pour tenter de finir son dernier livre, The One Inside, et Patti Smith l’accompagne, lit les brouillons, note ce qu’il dicte. Un « insupportable escroc aux cheveux jaunes » sera bien élu à la présidence des États-Unis. Pourtant le rêve et la dérive dominent le récit, selon une règle énoncée lors d’une conversation espionnée alors que Patti Smith s’est assise à la table commune du WOW (Walk On Water) :

Patti Smith, L’Année du singe © Gallimard

Elle « portait sur une série de crimes atroces, mais après avoir reconnu quelques éléments clés, je me suis rendu compte qu’ils se demandaient en fait si les meurtres du Sonora dans La partie des crimes, une section de 2666, le chef-d’œuvre de Roberto Bolaño, étaient réels ou fictifs. Arrivés à une impasse, ils se sont tournés vers moi, attendant mon avis ; après tout, cela faisait plusieurs minutes que j’épiais leur conversation. Ayant lu et relu le livre, j’ai dit qu’en toute probabilité les meurtres étaient réels et que les filles qu’il décrivait étaient inspirées de filles réelles, même si elles n’étaient pas nécessairement les vraies. J’ai mentionné avoir entendu dire que Bolaño avait pu obtenir un dossier concernant les meurtres de plusieurs jeunes filles au Sonora grâce à un policier à la retraite.
— Ouais, j’en ai aussi entendu parler, a dit Ernest, mais personne ne peut confirmer que l’histoire qui a circulé à propos du policier est vraie, ou inventée pour donner de la crédibilité à un rapport de police imaginé.
— C’étaient peut-être des descriptions exactes du rapport de police mais leurs noms ont été changés, a dit Jesús.
— Bon, d’accord, disons qu’elles étaient réelles, est-ce que le fait qu’elles aient été intégrées par Bolaño dans une œuvre de fiction les rend fictionnelles ? a demandé Ernest, me regardant de ses yeux changeants. »

Les yeux d’Ernest clignotent comme ceux d’une enseigne et le personnage hypothétique pose la question au centre de tout, celle du bord entre réel et fiction que travaille le rêve éveillé de ce livre. Ernest le formulera encore plus clairement quelques pages plus tard : pour lui « certains rêves ne sont pas du tout des rêves, juste la réalité physique sous un autre angle ». Et c’est bien cette tension qui électrise le texte, les paysages traversés, les personnes rencontrées, les scènes et épisodes dans un trouble entre passé, présent et temporalité hypothétique, jusqu’au ciel « couvert, baigné d’une clarté étrange et illogique ».

C’est aussi Ernest qui nous donne la clé du type de lecture que suppose L’Année du singe : « on ne lit pas des livres comme ça, on les absorbe », on dérive avec eux. Là est cette somptueuse Année du singe qui n’est pas une année mais bien un espace mental, le « territoire de l’inexpliqué » dans lequel se déplace une Patti Smith magnétisée, attentive aux signes et oracles pour échapper à « une atmosphère de lumière artificielle aux bords corrosifs, l’hyperréalité d’une coulée de boue pré-élection clivante, une avalanche de toxicité infiltrant chaque avant-poste ».

« Tout est possible. Après tout, c’est l’année du Singe »

Ce livre ne cesse de s’échapper, de nous mener ailleurs, entre énigmes et clés, silences à la Hopper et épreuves, échappées hors du réel et commentaires de ce même réel par une Patti Smith « poète enquêteur ». Il est en effet un immense poème en prose, en écho aux mots de Patti Smith pour définir The One Inside de son alter ego Sam Shepard, « un mélange narratif de poésie filmique, d’images du Sud-Ouest, de rêves surréalistes et de son humour noir si singulier ».

L’Année du singe est l’opération alchimique par laquelle les épreuves se muent en inattendu et miracle possible : « Sam est mort. Mon frère est mort. Ma mère est morte. Mon père est mort. Mon mari est mort. Mon chat est mort. Et mon chien, mort en 1957, est toujours mort. Et pourtant je persiste à penser que quelque chose de merveilleux est sur le point de se produire ».

Évoquer Sam, Sandy, écouter une enseigne ou un personnage fictionnel, suivre les récits potentiels de livres lus, voyager dans le monde, méditer sur le temps qui passe, n’est-ce pas de toute façon poser la question de Sam Shepard quelque temps auparavant ? « Qu’est-ce qui est réel de toute façon ? avait demandé Sam peu de temps plus tôt. Le temps est-il réel ? (…) Qui sait ce qui est réel, qui le sait ? »

Patti Smith, L’Année du singe (Year of the Monkey), trad. de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard, Gallimard, octobre 2020, 192 p., 35 photographies, 18 € — Lire un extrait Lire ici l’article de Jean-Philippe Cazier