Au plus reculé du voyage : Victor Segalen (Œuvres)

1.

Elles figuraient en bonne place parmi les parutions les plus attendues de cet automne agité : les Œuvres de Victor Segalen viennent enfin de sortir en deux volumes dans la Bibliothèque de la Pléiade. Œuvres, non pas complètes, mais reprenant l’essentiel (1850 pages, sans compter un copieux appareillage critique) de ce que l’auteur de Peintures et d’Équipée nous a légués, ne délaissant qu’assez peu de choses (qu’il faudra donc trouver ailleurs), dont, logiquement, sa copieuse correspondance (publiée elle aussi en deux volumes – Fayard, 2004 ; à noter qu’un choix important – plus de 500 pages – est paru il y a un an dans la collection “L’imaginaire” sous le titre Lettres d’une vie ; et que les Lettres de Chine (Plon, 1967) présentées par Jean-Louis Bédouin, ont été rééditées chez 10-18 en 1993).

Disons-le d’emblée : le résultat est à la hauteur de notre attente. C’est même une grande réussite. Bien entendu quelques esprits chagrins lui trouveront des défauts. Mais, pour ma part, je n’ai aucune envie d’établir de comparaison avec les éditions précédentes, comme celle d’Henri Bouillier par exemple qui était déjà de belle qualité. Il convient donc de féliciter Christian Doumet qui n’en est pas à son premier essai (on se souvient de plusieurs de ses publications, dont une passionnante édition, présentée et annotée, de Stèles en 1999 au Livre de poche classique ; et aussi qu’il a assuré la codirection du Cahier de l’Herne Victor Segalen en partage avec Marie Dollé). Prévue pour le centenaire de la mort de l’auteur, mais retardée d’un an, cette entrée de Victor Segalen en Pléiade nous permet de reparcourir comme de découvrir une somme étonnante, clairement non-épuisée, qui fut longtemps recluse “non dans l’oubli mais dans la pénombre”, à l’exception de trois livres publiés de son vivant : Les Immémoriaux, Stèles et Peintures – ce dernier étant, et c’est bien dommage, nettement moins connu que les deux précédents, même s’il a bénéficié ces dernières années de plusieurs éditions en collection “bon marché”.

Je tente de me souvenir de ma découverte de cette œuvre relativement secrète. J’étais jeune ; je me méfiais de tout ce qui n’était pas “absolument moderne” ; je regardais Claudel d’un œil mauvais, et j’hésitais à aborder Valéry, alors que je me montais une petite collection de poches “poésie Gallimard”. Bien entendu, les surréalistes étaient privilégiés. Au printemps 1973 (j’avais dix-sept ans, c’était l’année du bac), j’ai repéré dans la collection “Poètes d’aujourd’hui” le livre que Jean-Louis Bédouin avait consacré dix ans auparavant à Victor Segalen. Comme il avait fait partie du mouvement surréaliste, qu’il avait écrit sur Breton et composé une belle anthologie chez Seghers, j’ai acheté ce livre les yeux fermés et il m’a aussitôt touché. Deuxième volume acheté, six mois plus tard : Stèles (en poche). Puis Fata Morgana a commencé à mettre à disposition des inédits importants, notamment Briques et tuiles en 1975 (la première édition, plus lacunaire, datait de 1967 ; et la troisième, passant de 104 à 224 pages, de 1987 ; il est important de noter le rôle décisif de la fille de l’écrivain, Annie Joly-Segalen, dans cette résurgence). Et depuis, ça n’a jamais cessé. Je me suis toujours précipité sur les nouveautés et je conserve précieusement tous les ouvrages déjà acquis, même si – et cette Pléiade en est la preuve – leur contenu n’a cessé de s’améliorer au fil du temps, non dans le sens d’une recherche de l’achèvement parfait, mais d’un inachèvement subtilement agencé.

Les livres de Segalen m’ont toujours accompagné, non seulement en tant que lecteur, mais aussi en tant que musicien et créateur radiophonique. De tous ses livres, Équipée est celui dont je me suis le plus souvent emparé, faisant lire certains passages par des comédiens. Je me souviens que, alors que nous enregistrions depuis deux jours tout en marchant dans divers sites mégalithiques du Morbihan, le poète Paul Louis Rossi avait engagé spontanément une lecture du chapitre XII, De la sandale et du bâton (qui se trouvait déjà dans l’anthologie de Bédouin). La marche sera un thème récurrent de mes Ateliers de Création et autres Nuits magnétiques et ce texte reviendra toujours, parfois en catimini, jusqu’à inciter des projets de théâtre et d’écriture musicale. Équipée, sous-titré Voyage au pays du réel, ouvre le second tome de cette Pléiade. Dans la notice en fin de volume, Christian Doumet écrit : “On s’interrogera longtemps sur le genre littéraire d’Équipée : récit ? essai ? poème en prose ?… L’incertitude qui plane sur cette question n’embarrasse pourtant en rien la lecture. Elle constitue même l’un des charmes d’une œuvre qui, plus que toute autre chez Segalen, laisse prise aux vents contraires de l’aventure.” On ne saurait mieux dire. Relisant ce bref recueil de 28 textes (moins d’une centaine de pages), je suis sidéré par sa perfection : pas un mot, pas un signe superflu. Un peu plus loin, Doumet relève dans sa notice que “Si Segalen n’est pas un philosophe, c’est précisément que sa pratique de la pensée, pour intense et inventive qu’elle soit, prend toujours ses orientations dans un corps. Ses constructions conceptuelles (l’Imaginaire et le Réel, le Divers, l’Exotisme…) doivent plus à une mémoire sensorielle qu’au dialogue des idées. Ce corps qui n’a rien ni de théorique ni d’éthéré, il s’agit de le mettre à l’œuvre, ou, comme dit le chapitre VII, « à pied d’œuvre » en le plaçant « au pied du mont ». L’œuvre ne prendra forme qu’en faveur d’un accord scellé entre le monde et soi.”

Segalen à Tahiti. Photo D.R.

Cheminons maintenant de manière plus linéaire dans ces 2544 pages sur papier bible ; commençons par le commencement, qui n’est pas, du moins dans cette édition, Les Cliniciens ès lettres (sa thèse “médico-littéraire” soutenue le 29 janvier 1902, il a tout juste 24 ans), mais Journal des îles, rassemblement de textes épars rédigés en 1902-1904, entre “journal de route Paris-Tahiti” et notes de séjour dans les îles océaniennes. On sait que, jeune médecin de marine, Segalen avait été affecté en Polynésie. Le Brestois n’avait peut-être pas d’autre choix que de fuir sa terre natale (et sa famille – notamment une mère envahissante, voire castratrice). Le Journal commence ainsi : “Vers Rouen, 9 octobre 1902. – Vision brève d’un Paris morne, gluant, d’un Paris pas encore lavé, après une nuit sans sommeil, d’un Paris qui lui aussi aurait pris l’express de nuit, et qui pourtant entrouvre à travers la porte maussade de Saint-Lazare, une voie tumultueuse et hachée vers le ciel imaginé clair de Tahiti.” On se sent aussitôt projeté dans cette image saisissante. Saint-Lazare était la gare de mon enfance. Ma famille habitait rue de Rome, au n°139, et j’ai appris récemment, grâce à la remarquable biographie écrite par Marie Dollé (Victor Segalen Le voyageur incertain, Éditions Aden, 2008), que Segalen a vécu quelque temps à Paris dans ce même immeuble, afin de se rapprocher de Claude Debussy, dans l’espoir que ce dernier mettrait en musique le livret d’opéra qu’il avait projeté d’écrire. Notons encore que Journal de îles est richement illustré de dessins et de photos (ce sera aussi le cas avec Briques et tuiles qui bénéficie de la reproduction d’un Album photographique du voyage de 1909-1910 en Chine – les photos étant prises par l’auteur).

On sait que Segalen est arrivé à Tahiti très peu de temps avant la mort de Paul Gauguin. Quand elle survient, le poète se rend aussitôt à Hiva-Oa afin de rencontrer des témoins de la vie du peintre. Il achète, à prix relativement bas, un certain nombre d’œuvres de ce dernier : toiles, bois sculptés, carnets et même sa palette. Il deviendra ami avec Georges-Daniel de Monfreid, l’exécuteur testamentaire de Gauguin. Le deuxième texte de cette édition est donc logiquement Gauguin dans son dernier décor (l’ultime, en toute fin du second volume, est un Hommage à Gauguin – avant-propos des Lettres de Paul Gauguin à Georges-Daniel de Monfreid, écrit en 1918 et paru moins d’un mois après la mort de Segalen). On aimerait tout citer (le texte ne faisant que sept pages), mais contentons-nous de reprendre ces lignes étonnantes : “Gauguin fut un monstre. C’est-à-dire qu’on ne peut le faire entrer dans aucune des catégories morales, intellectuelles ou sociales, qui suffisent à définir la plupart des individualités. Pour la foule, juger c’est étiqueter. On peut être honorable-négociant, magistrat-intègre, peintre-de-talent, pauvre-et-honnête, jeune-fille-bien-élevée ; on peut être « artiste », voire « grand artiste ». Mais c’est déjà moins permis, et il est impardonnable d’être autre chose que tout cela ; car il manquerait, pour être classé, le cliché requis. Gauguin fut donc un monstre ; et il le fut complètement, impérieusement.”

Victor Segalen

Le troisième texte s’intitule Le double Rimbaud. Il n’est pas sans affinités avec le précédent. Le relisant, je suis tombé sur ce passage très significatif : “Ne cherchons pas à comprendre. Comprendre est le plus souvent en art un jeu puéril et naïf, l’aveu d’une sensibilité ralentie, la revanche intellectuelle du spectateur affligé d’anesthésie artistique. Celui qui ne comprend pas et s’obstine à comprendre est, a priori, celui qui ne sent pas.” (Et un peu plus loin :) “Il existe d’ailleurs en chacun de nous, et pour chacun de nos modes de penser, de vouloir et de sentir, une irréductible et forclose tanière que, de gré ou de force, de haine ou d’amour, nous ne pouvons entrouvir à autrui. On peut se livrer, se donner ? Oui ! livrer des gestes et donner des grimaces. Pantomimes et mascarades de tréteaux ! Et derrière l’être baladin, le moi essentiel reste tapi dans le fond de son antre, et la tanière demeure inaccessible.” Segalen est sensible aux ondes, aux résonances, aux vibrations, aux “échos très lointains de la personnalité dont elles émanent ; avec l’espoir que ces ondes, si elles traversent en nous des cordes harmoniques, les feront sonner au passage.” On se rend compte à quel point, même si leur collaboration n’a donné aucun fruit, les liens de l’écrivain avec Debussy – le musicien du “mystère de l’instant” (Jankélévitch), et de “la chair nue de l’émotion” (comme l’a relevé André Boucourechliev) – étaient puissants. Debussy avait lu Dans un monde sonore (une nouvelle de 1906) et y avait trouvé matière à échanges. Segalen lui avait communiqué ses Notes sur la musique Maori et avait probablement assez vite saisi que Debussy allait changer le cours de l’histoire de la musique.

Il va falloir maintenant accélérer, car il y a dix-huit entrées dans ces Pléiades, toutes ouvrant sur des textes essentiels (Pas de déchet ? Non. Rien de mineur ? Non, non ! En êtes-vous sûr ? Non, bien entendu, mais je suis prêt à le répéter autant de fois qu’il le faudra…). Abordons le premier grand projet – essai, roman ? peu importe – de Segalen, Les Immémoriaux (signé, comme la plupart de ses premiers essais, Max-Anély) : “L’île essentielle” dans “l’archipel des textes de Segalen sur la Polynésie” écrit Jean-François Louette dans la notice de l’œuvre. Comment parler en quelques mots d’un tel livre, lu pour ma part dans la collection “Terre Humaine” qui proposait quelques illustrations en contrepoint du texte que cette édition ne reprend pas ? Peut-être en recopiant sans devoir la commenter l’ultime phrase d’une présentation des Immémoriaux (de la main de l’auteur lui-même) : “Ce livre, d’une généralisation plus vaste que l’objet restreint qu’il enferme, se réclame de sa sincérité d’exotisme et de ce fait que, ni dans son vocabulaire, ni dans ses pensers strictement Maori, il n’avoue aucune concession au lecteur.” À noter que, dans ce premier tome, ce “grand” livre (un peu plus de 200 pages) est immédiatement suivi par un texte très bref (5 pages), Sur une forme nouvelle du roman, ou un nouveau contenu de l’essai, montage de notes se présentant comme une tentative de remise en cause du romanesque – ce qui fait de Segalen un précurseur (on comprend pourquoi il a tellement compté pour certains écrivains de la seconde moitié du vingtième siècle) : “Oui, j’étouffe dans le Roman. N’y a-t-il pas d’autre alternative ?”

Segalen en Chine

Il est grand temps de rejoindre, sandales aux pieds et bâton à la main, les routes de Chine, traversant en tous sens (et notamment de manière diagonale) ce terrain d’exploration qui aura incité l’écrivain à produire ses plus belles œuvres. J’en ai déjà nommé quelques-unes (Briques et tuiles, Stèles, Équipée, Peintures), il y en a bien d’autres dont les plus célèbres sont René Leys et Le Fils du ciel. Je confesse un faible pour ce somptueux work in progress dont chaque nouvelle édition propose un remaniement profond, à savoir Essai sur l’ExotismeUne esthétique du divers. L’achat de ce livre aux éditions Fata Morgana en 1978 m’avait fait l’effet d’une bombe. À l’époque, cet essai s’ouvrait ainsi : “En vue de Java, octobre 1904. / Écrire un livre sur l’exotisme. Bernardin de Saint-Pierre – Chateaubriand – Marco-Polo l’initiateur – Loti. / Y mettre le moins de citations possibles. / Argument : Parallélisme entre le recul dans le passé (Historicisme) et le Lointain dans l’espace (Exotisme) / Étudier chacun des sens dans ses rapports avec l’exotisme : la vue, les ciels. L’ouïe : musiques exotiques. L’odorat surtout. Le goût et le toucher nuls. / L’exotisme sexuel. / la vue. Les peintres de l’exotisme. Le peintre romancier (Fromentin). Gauguin. / La sensation d’exotisme : surprise. Son émoussement rapide. / L’exotisme est volontiers « tropical ». Cocotiers et ciels torrides. / Peu d’exotisme polaire.” Dans cette nouvelle version en Pléiade, 40 pages précèdent cet ancien incipit, par ailleurs composé, mis en page, de manière autre. Je ne cherche pas à comparer, mais j’aime me balader d’édition à édition, entre celle qui s’est déjà inscrite dans le souvenir et celle que je découvre, qui me rafraîchit la mémoire et me fait accomplir – Chine oblige – quelques “bonds en avant”. Et ça marche très bien : c’est passionnant, et revigorant. Même chose pour Briques et tuiles, entièrement recomposé, au regard de la version initiale : non seulement augmentée, mais aussi reformulée, probablement au plus près du manuscrit. Aussi est-ce un grand plaisir que de découvrir les derniers mots de cet essai dans cette nouvelle édition : “Réfutation de l’idéalisme.” Et de retrouver ces mots, écrits le 18 octobre 1911 : “Je ne le cacherai point : ce livre est destiné à décevoir le plus grand nombre. Malgré son titre exotique, il ne peut y être question de tropiques et de cocotiers, ni de colonies ou d’âmes nègres, ni de chameaux, ni de vaisseaux ni de grandes houles, ni d’odeurs ni d’épices, ni d’Îles enchantées, ni d’incompréhensions, ni de soulèvements indigènes, ni de Néant et de mort, ni de larmes de couleurs, ni de pensée jaune, ni d’étrangetés, ni d’aucune de ces « saugrenuités » que le mot « Exotisme » enferment dans son acception quotidienne.” “Ce livre n’est pas une certitude, mais une recherche.” Ou encore : “C’est la diversité qui conditionne la connaissance.” “L’Exotisme n’est vraiment pas affaire de romanciers exotiques, mais de grands artistes.”

Segalen en Chine

On n’en finirait pas de tourner les pages, passant d’un tome à l’autre (mode de lecture “idéal” : déposer l’ensemble au pied de son lit – le mien est encore assez bas ; pas de table de chevet – et en lire quelques pages au hasard chaque jour, ou chaque nuit, avant d’éteindre la lumière). Difficile de parler en quelques mots de Stèles – on peut juste remarquer que le Breton était sensible aux pierres levées – ou de Thibet. On peut par contre tenter de donner écho au bref Essai sur soi-même qui s’ouvre ainsi : “Je naquis. Le reste en découle” (Brest, 12 avril 1915). (Et, un peu plus loin :) “La mesure, l’expertise du Rêve. – La jeunesse du rêve. La saveur incomparable du rêve. Tout ce qu’on a dit sur lui, tout ce qu’on a psychologié [sic] se réduit à : le Rêve seul est ce qui peut donner le goût d’un autre monde.”

“MOI-MÊME ET L’AUTRE nous sommes rencontrés ici, au plus reculé du voyage”. Revenons encore un bref instant sur Équipée – ici l’incipit du chapitre XXV. Grand reporter, médecin, entre autres de l’âme, créateur d’“imaginaires”, maître du rendu des sensations, découvreur de trésors enfouis, voyageur “au pays du réel”, Victor Segalen était en avance sur la plupart de ses contemporains, on s’en rend encore mieux compte aujourd’hui, tant cette édition dotée d’un remarquable appareil critique le manifeste. Dans son texte écrit pour le numéro des “Cahiers de l’Herne” Segalen, Claude Ollier (on me pardonnera de le citer encore une fois dans ce “journal critique”, mais Segalen a été un lien très fort entre nous ; je me souviens avoir été un des premiers passeurs de cette œuvre qu’il ne connaissait encore que de nom, lui offrant l’Essai sur l’Exotisme en 1982 – déclic initial me semble-t-il d’une passion jamais démentie, plus tard renforcée quand Marie Dollé, son ex-épouse, est devenue, comme déjà souligné, une biographe et exégète de premier plan de l’œuvre de Segalen avec, en 1997, L’Écrit des dits perdus, sur Les Immémoriaux, et en 1999, une édition critique de René Leys, en partage avec Christian Doumet) rapporte que s’il “élisait des livres à son chevet, Équipée serait en bonne place sur la petite table, côtoyant L’espace du dedans, Comment c’est, Fictions…” (donc Michaux, Beckett et Borges). Ajoutant, quelques paragraphes plus loin, qu’“on nous rebat les oreilles avec l’opposition entre réel et imaginaire, ces « deux mondes (qui) s’attribuent tour à tour la seule existence »”. Et, in fine : “Le sentiment étrange d’atteindre par moment au point où toute surface temporelle se dérobe sous le « réel » imprègne ce livre, et celui, perçant, d’une sublimation de ces « arrêts » du temps, de la transmutation du « réel » en « virtuel » absolu, en un Réel anobli d’une majuscule nouvelle, englobant monde et simulacres.”

Forêt du Huelgoat © Christian Rosset

En toute fin de sa préface (tome 1, p.XXXIX), Christian Doumet écrit ces mots très justes : “Perpétuelle inactualité de Segalen, donc. Toute forme d’actualité – la sienne, la nôtre – sans cesse est rappelée à ce qui l’englobe : les mouvements de l’histoire, les changements célestes, la courbe des monts, les plaines, les « fleuves impassibles ». Inactuel : le mot s’entend dans le souvenir de Nietzsche, comme la condition de cette distance à toute chose par où un peu de sens nous vient.”

L’inactuel – j’ai souvent eu l’occasion de le préciser –, c’est ce qui résiste à l’épreuve du temps, ce qui demeure indémodable, car n’ayant jamais suivi servilement le mouvement dominant : irréductible, d’une grande exigence, obsédé par sa propre logique, par ce qui, venant du plus profond, s’extériorise au monde, et s’y frotte sans avoir peur de faire des étincelles… Et surtout ne donnant aucun signe d’épuisement – ce que cette nouvelle édition de l’Œuvre de Victor Segalen nous permet une fois encore d’attester.

2.

Dans les “Alentours” d’Équipée, on trouve dans le tome 2 de cette édition en Pléiade la couverture, dessinée de la main de Segalen, d’un projet à venir intitulé La Grande Diagonale (de Chine en Birmanie) 1913-1914. Il s’agit d’un premier essai de ce qui deviendra Équipée. En septembre 2019, pour le centenaire de la mort de l’auteur d’Un grand fleuve et du Fils du ciel, David Collin publie aux Éditions Hippocampe un petit livre très dense (136 pages format 10 x 15) intitulé, lui aussi, La Grande Diagonale, et sous-titré Avec Victor Segalen. David Collin (né à Annecy en 1968 et résidant en Suisse, à Fribourg) retrace dans ce livre son parcours vers, et avec Segalen dont l’incipit est la découverte de l’Essai sur l’exotisme “au fond d’un carton de bouquiniste” qui lui a ouvert tout un monde qu’il n’a cessé d’explorer – mais pas n’importe comment : “Relire Segalen, ce fut et c’est toujours voyager sur la ligne oblique de ses pensées, partir en quête d’une double origine : celle qui dit la persistance d’une œuvre dans ma vie de lecteur et d’écrivain, et la raison d’une présence sensible dissimulée derrière le double sens des mots. À présent, m’acquittant enfin de la dette que je dois à Segalen, j’évite d’en faire l’apologie dans un geste monolithique. J’imagine à la fois son apparition et sa disparition, sur la piste d’une errance sans fin, traduisant ce que cette alternance de présence et d’absence favorise – sur le motif du reflet et de la reconnaissance.” (…) “En lisant Segalen, nous vivons une éternelle « passion de l’approche ». La diagonale est absolue.” Ce livre qui explore notamment la mélancolie de celui dont on ne peut affirmer qu’il ne se serait pas suicidé, probablement le 21 mai 1919, à l’âge de 41 ans, dans la forêt du Huelgoat (la thèse officielle est celle d’un accident ; mais plusieurs exégètes, et en premier lieu Marie Dollé, sont sceptiques ; cette dernière écrit dans sa biographie : “Certains meurent en héros, lui est mort en poète : sa mort est en effet à l’image de ce qu’il écrit, insolite et mystérieuse, elle reste une énigme dont personne ne connaîtra jamais la solution”).

Tombe de Victor Segalen, Huelgoat © Christian Rosset

Dans La Grande Diagonale, David Collin rappelle que “la devise de Segalen est un sceau chinois qui s’apparente au plan d’une ville labyrinthique.” Puis il ajoute : “Le labyrinthe est un espace de pensée.” Et s’imagine en “funambule sur les chemins de traverse, porté par un goût immodéré des cartes et de la désorientation.” Il rêve d’une route reliant “deux villes mythiques, Pékin et Lhassa, situées aux extrémités de cette Grande Diagonale rectiligne qu’avait dessinée Segalen.”

David Collin nous a quittés le 30 septembre 2020, à l’âge de 52 ans. Il était écrivain, et aussi producteur du Labo, un “atelier de création radiophonique” à la Radio-Télévision Suisse. Il m’avait donné rendez-vous le 30 septembre de l’an dernier au Train bleu – gare de Lyon, Paris – pour me convaincre de participer à cette aventure du Labo. Il avait eu la riche idée d’apporter dans ses bagages d’éternel voyageur un présent : ce livre avec Segalen qui venait tout juste de sortir. Si je ne lui avais pas accordé la promesse de me relancer dans la création radiophonique, j’avais par contre immédiatement songé à associer une recension de sa Grande Diagonale à celle des deux volumes de la Pléiade qui étaient déjà dans les tuyaux (et dont le responsable déjà nommé, Christian Doumet, se trouvait être un des deux dédicataires de ce petit livre ; l’autre étant J.-B. Pontalis). Le report de cette publication a fait que David Collin nous a quittés avant que ce petit “papier” ne soit en ligne… C’est triste, c’est regrettable ; mais l’essentiel est que ce livre – hélas plutôt invisible en l’état de crise sanitaire que nous vivons – ne soit pas oublié… Qu’il puisse ressurgir à côté de ces deux merveilleux volumes des Œuvres de Segalen dont, histoire de nous quitter en beauté, j’aimerais prélever un dernier fragment :

“Pas un homme, pas un vivant ici hormis cet arbre, énorme qui remplit toute la surface peinte. / Solitaire dont la chevelure et les cent bras font une forêt concave sous le ciel enveloppant, il absorbe la lumière et l’on ne voit dans l’enceinte qu’il couvre que le brun-de-sang vieilli de son tronc : vert sombre et brun-de-sang, pas d’autre ton. L’écorce est toute spiralée comme si d’années en années il se tordait pour échapper à quelque emprise ou pour obéir au soleil. Ses racines déchaussées étreignent le sol qu’elles soulèvent. Les feuilles sont peintes innombrablement une à une. Connaissiez-vous déjà quelque exemple d’un paysage dédié à un seul arbre, sans montagnes au-dessus, sans eaux courantes dessous lui, ni ce voyageur minime, tout en bas, qui jette sa face en arrière et prend possession humaine de l’étendue ? (Victor Segalen, Peintures, éditions Georges Crès et Compagnie, juin 1916).

Victor Segalen, Œuvres, Christian Doumet éd., Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, novembre 2010, Volume 1, 1232 p., 62€ 50. Volume 2, 1312 p., 62 € 50. Les deux volumes en coffret, 125 €

David Collin, La Grande Diagonale, Hippocampe éditions, collection “Les singuliers”, septembre 2019, 136 p., 13 €