Je n’y allais pas pour faire un reportage
Encore moins pour faire la révolution
Non
L’usine c’est pour les sous
Un boulot alimentaire
Comme on dit
Joseph Ponthus, À la ligne (2019)

 

Le récit de Claire Baglin, En salle, qui vient de paraître aux éditions de Minuit, est une succession de deux côtés : l’enfance et l’âge adulte, l’usine et le fast-food, au sein de l’empire des frites la salle et le drive, et, quel que soit l’espace, un écart, un pas de côté qui refuse à l’histoire tout manichéisme ou sentiment sans partage. Il est rare d’entendre une voix aussi originale et aussi posée dès un premier roman. Celle de Claire Baglin s’impose, comme héritée du récit social mais brûlante d’une singularité farouche et quasi insaisissable.

Pour une révélation, c’est une révélation : En salle, premier roman de Claire Baglin aux éditions de Minuit, s’impose comme l’une des belles découvertes de cette rentrée. Dans une langue sèche et mesurée, le récit croise le double fil de souvenirs d’enfance puis d’adolescence d’une jeune femme qui, bientôt, travaillera dans un fast food. Récit sur le travail, récit travaillé par la valeur du travail, En salle offre, dans le sillage des récits de Leslie Kaplan, Robert Linhart et Thierry Metz, une saisie de l’aliénation et de l’exploitation dans l’usine à burgers. Pour la dénoncer mais peut-être par-dessus tout pour en garder trace, nous confie la jeune romancière dans un grand entretien que Diacritik n’a pas manqué de susciter pour saluer la parution de ce roman remarquable.

Le titre ci-dessus, « c’est vous l’écrivain »,  est la jolie formule qu’utilisa Jérôme Lindon lorsqu’il accueillit le jeune Jean-Philippe Toussaint pour le première fois en ses bureaux. Il avait beaucoup aimé La Salle de bains, qu’il allait publier et qui connaîtrait d’emblée un grand succès. Mais s’agissait-il de sa part d’une remarque gentiment moqueuse ? Ou bien d’une véritable apostrophe identificatrice ?

Changement de saison. Il est grand temps de circuler plus librement dans le Terrain Vague. Chacun le fera à sa manière, tirant le fil de ses obsessions, tout en gardant un regard ouvert sur ce qui arrive, sous forme de message adressé, ou par hasard, retenant ce qui s’est fait prendre dans la toile que tissent ces déambulations. Mais ce n’est pas en critique que le diariste chemine : plutôt en compositeur, ou en dessinateur – il faut être les deux pour élaborer une partition qui tienne à la fois la table et le mur (le carnet de notes et l’écran).

À la suggestion de son ami Ange Leccia, Jean-Philippe Toussaint rend hommage dans une mince et élégante plaquette que viennent de publier les éditions de Minuit. Toussaint donne à son beau texte une forme strophique par-delà toute poétique. Chacun des neuf alinéas commence par une même formule qui ne varie pas dans son attaque mais bien dans son développement. Voici l’ouverture de la première strophe :  « Je veux saisir Monet là, à cet instant précis où il pousse la porte de l’atelier dans le jour naissant encore gris» (p. 9).

1.

“Les curieux nous visitent encore de loin en loin. À travers les grilles hérissées de flèches à pointes d’or, ils glissent leurs appareils pour immortaliser la façade jaune et lisse. Du petit salon, nous les observons se recueillir, échanger sourires et larmes devant la dernière demeure d’une gloire nationale, figure du patrimoine français.”

Oubliez Houellebecq et précipitez-vous sur le nouveau roman de Julia Deck, le remarquable Monument national. C’est sous sa plume que, loin de tout dolorisme réactionnaire, se peint avec malice et grâce notre société contemporaine. Dans son château de l’Ouest parisien, Serge Langlois, acteur de renom, rival d’Alain Delon et véritable monument national, vit avec son actuelle épouse, Ambre, reine d’Instagram en rivalité avec Virginia, la fille de Serge, qui est partie enregistrer son album aux States. Mais c’est sans compter sur la rencontre de cette famille de VIP avec Cendrine, la caissière du Super U du Blanc-Mesnil en cavale ni sur les Gilets jaunes, la pandémie et les Macron qui s’invitent à dîner. Brillante satire sociale, manière de sotie contemporaine, Monument national n’est pas seulement un des romans les plus importants de cette rentrée : il est l’une des réponses les plus fines à ceux qui voudraient articuler littérature et politique. Autant de raisons pour Diacritik de partir à la rencontre de la romancière le temps d’un grand entretien.

Vous qui pensiez connaître l’affaire pour avoir lu Agatha Christie et le nom de l’assassin nommément désigné par l’autrice, révisez votre jugement : Pierre Bayard a mené une contre-enquête tout aussi minutieuse que malicieuse et son verdict est sans appel. The truth is out there, la vérité est ailleurs, conclusion à laquelle les dénouements des épisodes d’X-Files nous a habitués. Retour sur La Vérité sur « Ils étaient dix » et sur l’un des plus célèbres cold cases de l’histoire littéraire avec l’inspecteur Bayard, le temps d’un grand entretien, publié lors de la sortie du livre en grand format. Entre temps, on s’en souvient, Dix petits nègres est devenu Ils étaient dix, autre manière de réviser l’histoire…

Récemment, nous commentions ici même une grande autrice « incestuée », à savoir Christine Angot (si elle veut bien me pardonner cette désignation désinvolte mais aussi pleinement articulée à notre modernité la plus brûlante). Et voilà qu’aujourd’hui Pierre Bayard, allant en sens inverse, jette un pont vers l’Antiquité et la pièce la plus magistrale du théâtre grec, l’Œdipe roi de Sophocle. C’est que l’on ne quitte pas le domaine de l’inceste pour autant, car ladite pièce propose un modèle familial hautement symbolique en même temps que très perturbé, où l’on voit notamment une mère entraînée à coucher avec son fils et un père se faire assassiner par le même — si l’on en croit la prédiction d’Apollon.

Propriété privée, le grand roman de Julia Deck, vient de paraître en poche, dans la collection Double des éditions de Minuit. Dans ce quatrième récit, plus encore que dans les précédents, Julia Deck déploie avec grâce et férocité une critique sociale (sinon politique) aiguë de ce qu’on pourrait appeler des « bobos » épris de nature et choisissant de vivre dans un « éco-quartier » : le couple Caradec.

Avec La Fille qu’on appelle, Tanguy Viel signe sans aucun doute son plus grand roman à ce jour. Dans une ville de province, une jeune femme, Laura, fille du boxeur Max Le Corre et mannequin à ses heures, décide un jour d’aller rendre visite à Quentin Le Bars, maire de la ville, afin qu’il lui trouve un logement. Mais une fois qu’elle rencontre cet homme de l’Ancien Régime, rien ne se passe comme prévu. Puissante et sombre fable contemporaine, La Fille qu’on appelle marque un tournant décisif dans l’écriture de Viel en questionnant plus avant les rapports sociaux, et notamment la domination du masculin dans la société française. Rarement un tel portrait de femme, aliénée par la tyrannie masculine, aura atteint en littérature une telle force politique. Autant de raisons pour Diacritik de partir à la rencontre du romancier pour discuter d’un des romans les plus remarquables de ces dernières années.

Il y a peu, Christine Marcandier s’entretenait dans nos colonnes de l’œuvre critique de Maxime Decout à l’occasion de la sortie de son dernier ouvrage, Éloge du mauvais lecteur. Soit un titre paradoxal, qui est bien dans la ligne de Maxime Decout comme dans celle de la collection « Paradoxe » des éditions de Minuit. De cet « Éloge » si particulier, nous ne voudrions évoquer ici que les remarques conclusives tout en les assortissant de quelques commentaires.

Palpitant et enlevé : tels sont les mots qui viennent spontanément à la lecture d’Adultère, le nouveau roman d’Yves Ravey qui paraît ces jours-ci chez Minuit. Au cœur d’un désastre financier qui l’oblige à fermer son commerce, Jean Seghers, le narrateur, est comme conduit, presque malgré lui, à s’inquiéter de son entourage et bientôt à tout vouloir liquider. Véritable page turner, Adultère se donne comme un récit qui ne cesse de nourrir une réflexion sur l’identité et l’empreinte spectrale des images dans nos vies. Autant de raisons pour que Diacritik aille à la rencontre du romancier le temps d’un grand entretien.