À l’Ouest, surnaturel comme l’a écrit Paul Louis Rossi, les pages se tournent sans précipitation ; les journées se suivent, à peu près semblables, sinon pour qui se montre sensible aux plus infimes nuances ; la chaleur reste modérée et la pluie se fait rare. Au réveil, marcher deux ou trois kilomètres avant de reprendre le chemin de la lecture, faisant irrégulièrement des pauses pour marquer d’un post-it déchiré en fines lamelles tel ou tel passage : prudence élémentaire, sachant qu’une fois rentré au bercail, une partie de ce que la mémoire aurait dû enregistrer se sera évaporée.
Au Terrain vague, les « romans de la rentrée » ne tombent pas comme des fruits mûrs dans la boîte à lettres : comme l’an dernier, ils se comptent sur les doigts d’une main – soit environ un centième de la production totale : une goutte d’eau, mais qui suffit à apaiser notre soif de « romanesque ». Et, même si les techniques de lecture rapide ne sont pas plus en usage dans l’Ouest qu’au Terrain vague, les heures requises pour traverser ces cinq livres n’ont pas épuisé notre temps de lecture ; grand plaisir, du coup, de reprendre quelques « classiques » : Le Voyeur d’Alain Robbe-Grillet, par exemple, qui, comme les trois autres romans du même auteur écrits et publiés dans les années 1950 – Les Gommes, La Jalousie et Dans le labyrinthe –, tient formidablement la route (qu’on ne compte pas sur moi pour enterrer le Nouveau Roman, du moins dans sa période expérimentale). Et je passe sur les bouquins trouvés dans des ressourceries, bouquineries et autres boîtes à livres, avec de belles surprises : une réédition de Carnac de Denis Roche, repensant, en plus grand format, iconographie et mise en page ; Héros oubliés du rock n’roll de Nick Tosches ; Aquarelles et lavis de Delacroix – pas de journée sans trouvaille.
16 août 2025. Deux épisodes de cette chronique ont été nécessaires pour faire le tour de ce que cette « goutte d’eau » aura déposé, sous forme de notes ou citations – ciment et matière à monter. Nous prendrons distance par la suite avec le roman, genre dominant, afin de faire passer une petite pile d’ouvrages de poésie encore non recensée, ou le meilleur de la rentrée en bande dessinée, avec entre autres David B., Éric Lambé, Tom Gauld, Fanny Michaëlis et Yann Kebbi, avant de proposer des constellations de plus en plus ouvertes… So May we Start ?
1. « Par où commencer ?… D’un côté de la piscine il y a les hommes diminués, de l’autre les femmes augmentées. Dès que je m’arrête une seconde pour souffler, entre deux chambres, c’est l’image de la piscine qui s’impose à moi : à droite les hommes auxquels il manque des bras, des jambes, leur chose ; et à gauche des femmes truffées d’implants et de prothèses en silicone. Le doux, le rond et le liquide c’est encore pour les femmes, quand les hommes ont des vis et des plaques en titane et restent tranchés, anguleux, sacrifiés au dieu de la Guerre – on dirait que tout est en ordre, hein ? / En apparence, oui, mais en apparence seulement […] » C’est Rafika qui monologue, première narratrice de Des obus, des fesses et des prothèses d’Arno Bertina, aux éditions Verticales. On apprend qu’elle est institutrice et que, comme son mari, Youcef, est décédé après deux ans de mariage, elle doit améliorer ses revenus en travaillant comme femme de chambre dans un palace non loin de Tunis, doté d’une superbe piscine où nul ne se baigne, où des rescapés de la guerre de Lybie et des femmes venant de subir des opérations de chirurgie esthétique cohabitent. Trois autres narrateurs prendront le relais : Madjed, un chirurgien frappé par un obus puis amputé, que Rafika nomme « Balle Perdue » ; Naïma, une formidable épistolière (« Mesdames / Chères mains expertes… »), obsessionnelle du visage et du corps à remodeler ; Hassen, un gamin ayant intégré le personnel de l’hôtel ; avec pour chacun un mode spécifique de narration. On ne va pas tout raconter, même si forger un résumé acceptable ne serait pas bien difficile. Reprenons plutôt le slogan du palace, « Luxe, calme et mojito », afin de marquer à quel point l’humour a sa place dans cet espace-temps narratif où les marques d’effondrement ne cessent de s’accumuler ; où les quatre humeurs se frottent les unes les autres sans qu’aucune ne l’emporte ; où le tragi-comique cohabite avec un sens de la notation sur le vif, entremêlant fiction et documentaire, imagination débridée et hyperréalisme saisissant, faisant montre d’un profond regard critique, et ainsi nous rendant sensible, concrètement, à ce qui s’agite dans ces corps blessés devant s’entendre avec des membres fantômes ou dans ces corps altérés du fait d’une « amélioration » ratée, tous en survie plus ou moins provisoire – et surtout dans les têtes.

Je pars des marques (ces fines lamelles de post-it) posées à deuxième lecture (car à la première, j’avais été tellement pris que j’ai oublié de prendre des notes). Il y en a sept pour le deuxième narrateur, Madjed ou « Balle Perdue », devenu aveugle, ce qui le conduit à être plus que jamais à l’écoute. Raccordons-les, ça en dira plus long qu’un vague commentaire : « Une érection me réveille, je cherche mon sexe, je ne l’atteins pas. Je le sens, tendu, mais ma main droite, elle… J’essaie de la frotter sur le drap : aucune sensation. / Contre mon torse je sens mon avant-bras mais rien que lui… Ma main droite : perdue. / / L’effet des calmants diminue / / Paupières : rideau de fer tombé. / / Avec la main qui me reste, comprendre pourquoi je n’y vois rien. L’envoyer tâtonner. En la déplaçant, j’entraîne quelque chose. » […] « Je me réveille dans un corps qui n’est pas celui que j’avais, changé de fond en comble. Tant qu’un obus leur tombe pas sur le coin de la gueule, les femmes, les canaris et les requins ont une moitié gauche identique à la droite. Depuis le 5 mars je n’ai plus qu’un bras et une jambe, je suis sorti du règne animal. C’est mon corps, le logement que je ne connais pas, bien plus que cette chambre. Par la pensée, j’essaie de le visiter mais des sensations parasites m’empêchent de statuer. C’est le mien et c’est un autre – un bras de fer s’engage » […] « Il aurait mieux valu que je sois défiguré par le bombardement du bloc opératoire, que j’y laisse mon visage. Être une gueule cassée, plutôt que de laisser la moitié de mon corps d’homme dans les décombres de l’hôpital. […] Constituée de brutes qui sont puissantes, et de misérables qu’elles poussent à la faute, l’humanité est une arnaque et l’homme qui la revendique est un escroc ; elle a pris ses cliques et ses claques, elle s’est barrée. » [En aparté. Je me retiens de recopier la suite, prodigieuse d’humour et de finesse, où il est question d’un hippopotame qui, après avoir accompli le sauvetage d’une gazelle agressée par un crocodile, ne « bombait pas le torse, ne se pavanait pas, fier d’être sensible. À la différence des hommes, l’hippo ne s’est pas mis à discourir sur son hippopotamité. »] Je reprends : « Étant aveugle, la voix humaine ne m’apparaît plus tant comme l’outil d’une adresse à quelqu’un, une projection, mais comme une entrée, une spectrographie intime. » … à l’écoute des murmures plus ou moins proches au sujet, non plus des obus, mais des fesses et des prothèses… « Dérèglement, poison : le cerveau ne comprend plus rien aux informations qui lui transmet la pulpe des doigts ; le nez ne ramasse plus les odeurs animales qu’il connaît ; la bouche des baisers et la langue des caresses ne font plus frissonner la peau. Ce que les doigts ramènent au jour, ce qui remonte en surface… Comme les poissons ; ce que nos lèvres bouffent, c’est du plastique. » […] « Si la femme augmentée s’allonge contre l’homme diminué, est-ce qu’il sent le désir qui la rend vivante ? »
« Ce que je comprends : toutes les guerres sont minables. » Comme déjà noté, le plus impressionnant, ce sont ces changements d’humeur accordés aux positions des corps, mais pas seulement, dans l’espace-temps. Ce matin – nous sommes le 20 août –, Arno Bertina a posté ceci sur Facebook : « […] De 2019 à 2025 j’ai écrit Des obus, des fesses et des prothèses que Verticales fait paraitre. Durant ces cinq années j’ai observé un désir d’ordre se mettre au service d’un chaos possible, et ces deux-là danser un pas-de-deux. J’ai chroniqué la cohabitation d’une certaine mélancolie avec tout ce qui rend euphorique et donne envie de courir, sans raison. J’ai présenté le tragique au grotesque en espérant qu’ils accepteraient de se parler. En souhaitant que mon roman ait les reins assez solides pour faire vivre ces dimensions, et ce personnage de Naïma. […] » / / « Il n’y a vraiment rien à faire : j’adore ça […], écrire ».

De Naïma, personnage en effet complexe dont on évitera de bricoler hâtivement un portrait, les multiples adresses composent un peu plus du tiers du livre. De cette troisième et plus longue partie, taillons quatre fragments : « Je pensais les avoir, ces mots, mais si je vous écris ce soir c’est qu’ils ne sont pas là, ou que ceux dont je dispose, et avec lequel je me suis raconté l’opération, ne sont pas les bons, ou si ce sont les bons une force les déstabilise, qui voudrait voir le jour. » Puis, commentant une Lettre au père « non terminée » : « J’ai vingt-deux, vingt-trois ans et elle se reproduit régulièrement, la scène du miroir […]. J’y découvre non des rides mais des zébrures. Sans rapport avec le passage du temps – on pourrait trouver les mêmes sur le visage d’un gosse des rues. La vie nous surprend parfois, et impose violemment à nos traits un voile dont l’origine est… C’est usant de se détester, de ne pas se supporter, d’avoir le sentiment d’une injustice dès qu’on aperçoit son reflet. » […] « Mais si l’on est toutes belles et beaux de la même façon… / – Eh bien ? Je suis médecin ! Elles défilent, dans le siège que vous occupez, les femmes qui attendent que je les soulage./ J’étais horrifiée par cette vision […]. Commander de nouveaux seins pour ne plus être inquiétée par le désir – quel renversement ! / Je ne vous laisserai pas toucher à mon intranquillité, aux désirs qui me tourmentent. » […] « J’écoute Rafika me raconter qu’elle est ensuite revenue vers le lit et, soulevant le drap, sans regarder, dans le mystère fou de ce moment où quelqu’un va quitter le monde des vivants, son corps, et le lui laisser, à elle, et ses collègues, comment elle a caressé le corps de Balle Perdue avec sa main, et toute la douceur possible, où la tendresse qu’on peut vouloir donner à un homme dont on ressent toute la détresse… […] Je souris à tout ça mais Rafika et moi formions une bulle de silence et de mots chargés. »
Et enfin, Hassen, interrogé par un flic (en présence d’un second). Il revient, de manière théâtrale, sur une déposition qui l’a conduit en cellule. Il ne veut pas « se relire », mais « recommencer ». Il s’est déjà pris des baffes, mais le courant passe… Enfin, disons que ce dialogue de cinquante pages est très vivant. Le roman comme forme ne cesse ici de bouger : rien de néo-romanesque ; plutôt des hommages successifs à certains « sous-genres » non épuisés (rien de dévalorisant, bien au contraire) ; et surtout une singularité exemplaire : trouvera-t-on dans ces piles démesurées qui reposent sur les étals des « romans de la rentrée » quelque chose d’aussi original que Des obus, des fesses et des prothèses ? Hassen : « Je parle pour Naïma Sadiki, je parle pour les morts. ce matin, quand vous m’avez ramené dans la cellule, je me suis allongé par terre et son visage lumineux est apparu, au plafond. Les autres se branlaient en grognant, moi je la fixais. Elle n’a rien dit mais j’ai compris que ce n’était pas le sourire d’une morte, ou pas complètement, ou pas encore. » Recopiant ces mots, je sais que je ne gâche rien – ce livre devant être lu sans rien sauter ; et c’est pour cela qu’avant d’en parler, le relire est recommandé : « À cause des bandelettes qui protègent leurs cicatrices on ne dit pas “les clientes” mais “les Égyptiennes”. Quand je croise un groupe je dis “Salut les momies !” entre mes dents. » […] « La terrasse c’est un drôle d’endroit. Toute la journée les femmes y parlent du corps dont elles rêvent, qu’est encore sous les bandelettes, mais en détournant les yeux des Libyens qui sont alignés de l’autre côté du bassin. Elles les ignorent avec fermeté, furieusement. Pour ne pas se voir elles-mêmes en les regardant ? Elles aimeraient mieux pas, c’est certain. / – Ah ah, l’effet miroir ! / – Elles ont autant de pansements et d’hématomes que ces soldats. Rassemblés sur la même photo on pourrait croire qu’elles ont survécu au même attentat que ces types-là. C’est des bourgeoises mais elles ont le même dessein que ces ploucs-là, il semblerait. » Je saute à regret une scène touchante entre Naïma et Hassen – « Elle écarte délicatement mes doigts, un par un, pour libérer ma chose. C’était comme écarter les ronces dans lesquelles un oiseau serait coincé » – pour aller deux pages avant la fin : « Tu peux changer de nez, tu peux pas changer d’histoire. Tu peux oublier ton ancien nez, tu peux pas oublier que tu as eu honte, que t’as été complexée. C’est une héroïne, elle a fait comprendre que c’est pas une fatalité, le désir des hommes, ou les modes, ou ce qui se vend, mais les héroïnes ça meurt vite en général, ou c’est enfermé, ou c’est piétiné, et ensuite la société regrette, elle a honte. […] / – Elle se serait jetée dans la gueule du loup ? / – Dans l’amour. » Avec ce dernier mot, ce montage peut s’inachever : il en dit plus long qu’une recension interminable de ce roman qui panse avec justesse et frappe par son déploiement d’humeurs. On peut cependant lui ajouter la toute fin du texte de 4e de couverture : « fuir ce lieu morbide, et ne pas renoncer à la joie. »
2. Si on peut souhaiter que Des obus, des fesses et des prothèses reçoive un accueil critique à la mesure de son originalité, il semble déjà établi qu’un commentaire favorable à La Maison vide de Laurent Mauvignier, aux Éditions de Minuit, se trouvera en bonne place sur de nombreux supports. Au moment où j’écris ces lignes, alors que le livre n’est pas encore en librairie, je tombe sur un papier fortement louangeur dont voici la première phrase : « Il n’avait pas publié de roman depuis cinq ans, et ces cinq ans nous ont paru des siècles, une éternité (Martine Landrot, Télérama du 20 août 2025, avec Emmanuel Carrère en couverture). » Pour ma part, ayant découvert tardivement l’écriture de Laurent Mauvignier avec Histoires de la nuit, je n’ai pas ressenti une telle attente, peut-être parce qu’au cours de ces cinq années j’ai passé de beaux moments à lire dans le désordre la quasi-totalité des précédents opus de cet auteur, de Loin d’eux à Continuer.
Histoires de la nuit, reçu en 2020 par surprise, m’avait tout d’abord effrayé par son volume (640 pages). J’avais mis des semaines à me décider à le lire. Et un beau jour je me suis lancé, et, à mon grand étonnement, quatre jours ont suffi pour en venir à bout, sans que je ne doive pour autant accélérer le tempo. L’an dernier, toujours chez Minuit, Paris, Musée du XXIe siècle, le Dix-huitième arrondissement de Thomas Clerc m’avait aussi inquiété par son volume : 624 pages. Mais, une fois encore, j’ai fini par en entreprendre la lecture, l’abandonnant plus ou moins régulièrement, avant de le reprendre un peu plus tard, ayant rapidement saisi qu’il gagnait être traversé par courtes périodes, et sans nécessairement suivre l’ordre des pages, pour savourer pleinement ce qu’il propose, à chaque ligne, de drôle et de percutant (aujourd’hui, le livre est toujours sur ma table de chevet et il m’arrive de le reprendre, y trouvant toujours du plaisir, et surtout des choses à ruminer, à transformer, à confronter au souvenir : à méditer tout en marchant).

Cette année : La Maison vide – huit cahiers de seize pages de plus que celui de Thomas Clerc ; et sept de plus que le précédent roman de Mauvignier. Mais, contrairement à Histoires de la nuit, il n’a rien d’un page-turner ; je l’ai donc lu par tranches, disons d’un à quatre chapitres, à divers moments de la journée, ce qui fait que j’ai mis un peu moins de deux semaines à épuiser ces 83 [nombre premier] chapitres, plus un prologue et un épilogue. Et chaque fin de soirée, je le déposais sur la table de nuit pour en prolonger la lecture par un fragment de Quelque chose d’absent qui me tourmente, une série d’entretiens sur l’écriture avec Laurent Mauvignier, brillamment conduite par Pascaline David, que la collection de poche « Double » chez Minuit vient de rééditer (première édition en 2021 aux Éditions diagonale) : soit un entretien par jour (comme il y en a onze, les deux les plus longs ont été découpés en deux temps pour arriver à treize). Je note, avant de me lancer dans un montage de fragments de La Maison vide (cette fois relevés à première lecture), que les Éditions de Minuit ont fait paraître en janvier dernier un livre de Michèle Audin intitulé La Maison hantée. Cela me revient tout à coup, parce qu’il me semble qu’une maison vide est nécessairement hantée, et que c’est bien pour cela qu’on désire vivement en franchir le seuil.
Les derniers mots d’Histoires de la nuit étaient : « pour peu qu’on décide d’y prêter attention ». C’est en effet une décision à prendre. Être attentif, non seulement au lieu – le rouvrir, y pénétrer – mais aussi à ce qu’il charrie d’énergie fantomatique, de vide (qui, comme le silence selon John Cage, n’existe pas). Voici le projet de La Maison vide tel qu’il est formulé en 4e de couverture : « En 1976, mon père a rouvert la maison qu’il avait reçue de sa mère, restée fermée pendant vingt ans. / À l’intérieur : un piano, une commode au marbre ébréché, une Légion d’honneur, des photographies sur laquelle un visage a été découpé aux ciseaux. / Une maison peuplée de récits, où se croisent deux guerres mondiales, la vie rurale de la première moitié du vingtième siècle, mais aussi Marguerite, ma grand-mère, sa mère Marie-Ernestine, la mère de celle-ci, et tous les hommes qui ont gravité autour d’elles. / Toutes et tous ont marqué la maison et ont été progressivement effacés. J’ai tenté de les ramener à la lumière pour comprendre ce qui a pu être leur histoire, et son ombre portée sur la nôtre. » Mais, quand la lumière pénètre la maison vide, elle ne chasse pas « l’obscur », elle met en valeur les poussières, en infime mouvement (animées par un souffle épique), qui sont autant de vestiges de ce qui fut. [En aparté. On peut une fois encore se souvenir de ces mots de Claude Ollier au sujet de tout projet de « raconter sa vie », celle de ses ancêtres aussi bien : « Si raconter sa vie se révèle impossible, bien des fables sont narrées, pour témoigner de cette impossibilité. »] Cette attention soutenue de l’auteur à des vestiges qu’il connaît bien, et qui simultanément lui échappent – leur agencement n’étant pas celui d’un puzzle, mais un travail de composition à partir d’une matière, certes fortement documentée, mais trouée, ce qui permet à l’air de passer, l’incitant à se frotter à ses hantises en battant les cartes du connu et de l’inconnu –, doit d’abord se traduire dans et par l’écriture : via la plus grande exigence apportée à la formulation de ces fables – et leur entrelacement.

« J’écris un premier jet, […] très vite, dit-il à Pascaline David. Je sais qu’en le récrivant sur l’ordinateur, le texte va prendre de l’épaisseur, que chaque ligne va offrir le potentiel qu’elle porte. Le passage d’un support à l’autre est très important […]. Jusqu’au bout, le matériau est mouvant, libre, flexible, et surtout : à disposition. Je ne fais pas d’essai au sens d’une écriture juste “pour voir”. Non, une fois encore, on saute ou on ne saute pas. […] l’écriture parfaite qui vient tout de suite, ça n’existe quasiment pas ; non, ce qui existe, c’est la réécriture. Écrire, c’est récrire, ou réécrire, comme on dit plutôt aujourd’hui. C’est multiplier les couches pour ajouter ou enlever. Je passe plus de temps à récrire qu’à écrire. »
Donner vie à ce qui n’aurait pu être qu’une compilation de faits agencés chronologiquement, c’est se mettre en recherche de « la plénitude d’une forme, l’accomplissement de son expressivité. Ça marche par ajouts ou en évidant, par occupation de la surface, par saturation ou en faisant le tour de l’objet » ajoute-t-il, proposant que « la peinture, la sculpture, dans la mise en pratique, ressemblent beaucoup à l’écriture. » Ce que je retiens de ma traversée de cet opus monumental, c’est cette manière, magistralement affirmée, de faire surgir des fantômes à partir de quelques indices : petits riens difficiles à saisir (qui nous permettent de rêver) ; ou lourds secrets de famille (que je ne me permettrai pas de dévoiler). Rendus concrets par ce travail obstiné de réécriture, ces spectres finissent par devenir familiers : on peut se frotter matériellementà eux. On notera peut-être – et c’est ce qui rend ce livre si différent de celui de Bertina – une relative absence d’humour, même si certaines situations peuvent paraître burlesques : « On peut entendre les échos d’une pièce de boulevard, d’un vaudeville qui est un désastre, une tragi-comédie… »
Enchaînons maintenant ce qui m’a conduit, au cours de la première (et pour l’instant unique) lecture, à placer des marques : « Mon arrière-arrière-grand-père Firmin avait eu parfois la main lourde avec ses commis, ses apprentis et, de temps en temps, avec l’aîné de ses enfants. Mais sa colère passait le plus souvent sur sa femme, le soir au moment du coucher. […] Les assauts sexuels avaient au moins cet avantage sur les coups que personne ne les devinait, et c’est pourquoi elle avait appris à se soumettre aux élans de son mari, contrairement aux coups, auxquels elle ne se faisait pas, car il est plus difficile de cacher un œil poché que dissimuler l’humiliation qu’on a subie parce que l’homme, forçant le passage de vos fesses en feignant de vous croire amusée par son audace, vous répète jusqu’à vous donner la nausée que ces beaux enfants qui ne naîtront pas de cette manière-là, au moins chérissons-les, car eux, ne mangent pas de pain. » Et deux pages plus loin : « Ici, je ne fais que des suppositions, des spéculations – du roman – c’est ça, je ne fais que du roman –, mais je crois que si ce que j’écris ici est un monde que je découvre en partie en le rêvant, je ne l’invente pas tout à fait : je le reconstruis pièce à pièce, comme une machine d’un autre temps dont on découvre que le mécanisme a pourtant fonctionné un jour et qu’il suffit de le remonter pour qu’il puisse redémarrer. Ce monde, je pars de sa disparition pour le reconstituer, peut-être à l’aveugle, en prenant trop de libertés, mais avec la conviction que je le fais dans le bon sens, comme à partir d’un fémur fossilisé le squelette d’un animal préhistorique que personne n’a jamais vu. »
Toujours ne rien résumer ; tenter plutôt de saisir les motivations de l’auteur, et ses réflexions sur le travail – soit le roman comme aventure de l’écriture (formule toujours à l’ordre du jour, même si de manière encore plus marginale, aujourd’hui) : « …mes motivations souterraines, à savoir la reconstitution d’une mémoire familiale qui pose, peut-être, en filigrane, les prémices des questions qui me taraudent depuis mes seize ans, année du suicide de mon père, sur ce qui pousse un homme comme lui à mettre fin à ses jours, comme si tout depuis sa naissance l’avait programmé, comme si aucun hasard ni coup du sort n’y étaient pour rien, mais que tout était le résultat d’une sorte de logique mathématique mise en place, silencieuse et implacable, depuis avant sa naissance, avec celle de sa mère, Marguerite, ou même avant, avec Jules, son grand-père, ou avec sa grand-mère, Marie-Ernestine. » Cette dernière est surnommée « la pianiste », ce qui intrigue le musicien qui compose cette lecture, à l’écoute d’un texte souvent sonore :
« le piano
avait commencé à se faire entendre, comme une échappée, dont Marie-Ernestine avait mis du temps à comprendre le plaisir qu’elle y prenait. […]
quelque chose qui passait comme un songe
le piano
une petite voix qui revenait
le piano le piano
et courait dans la tête, des notes
le piano le piano le piano
qui résonnaient et disparaissaient. »
Ce que je dis trois fois est vrai : le piano – et pas n’importe quel piano – est bien là dans la maison vide ; j’entends des accords résonner avant de s’éteindre doucement. Mais dans cette maison vide, il y a aussi la collection complète des Rougon-Macquart de Zola, comme en écho (?) à cette affaire de programmation « depuis la naissance ». Et pourtant, « ce n’est pas que le destin est déjà tout tracé – rien n’est jamais tracé à l’avance pour personne, d’ailleurs il n’y a pas de destin, il n’y a rien – juste la rencontre de plusieurs riens qui n’ont rien fait ni rien demandé – un hasard embrassant des hasards qui laissent sur le carreau »
« …toutes ces figures en arrière-plan qui se diluent dans la grisaille d’une image dont plus personne n’est capable de me dire qui est qui ; mais qui est qui, bien sûr, importe peu pour nous, et je continue, j’invente comme un archéologue invente sa trouvaille. »
Un jour, Marie-Célestine se trouve mariée contre sa volonté à un homme qui ne lui plaît guère en échange de l’achat de ce fameux piano – ce qui, loin de l’aider à délier ses doigts, la contraint au silence, du moins dans un premier temps : « Naufrage encore – les heures, les journées, les nuits qui s’enchaînent sur une route qui ignore d’où elle part et où elle va, où le plus difficile est d’accepter de continuer dans les décombres, de marcher à tâtons, d’avancer dans un avenir qui se perd dans une contrée trop froide – et pourtant on est encore ici, on est encore en vie et cette vie va continuer, tout continue, tout doit continuer et il faut faire comme si c’était possible de vivre encore dans cette vie-là, dans ce monde-là, de vivre toujours et comme si rien ne s’était effondré […] Comment voir et entendre les heures qu’elle passe à écouter, de sa chambre, les allées et venues de son père […] qui ose parfois faire comme si de rien n’était et prendre, d’un air bonhomme et désinvolte, des nouvelles de sa fille,
Alors, ce piano, tu pourrais nous jouer quelque chose après la tisane ?
quand il sait pourtant qu’elle va, comme la veille, comme demain, lui souffler
Non, pas ce soir, je suis fatiguée. »
(Portait de femmes avant tout, dont on ne dévoilera rien de plus, La Maison vide ne cesse de parler d’amour contrarié, de survie.)
Fin août 1914, le mari, Jules, auquel elle a fini par s’habituer, un peu, part à la guerre – cette guerre qui a « explosé dans leur vie, entre leurs murs, par le cri sauvage et fou de la fille Perrotin. Oui, ce cri quand les gendarmes étaient apparus chez ses parents, ce cri fou et impossible qui [a] terrorisé les enfants et glacé le sang des plus vieux, bouleversant tout sur son passage, arrachant tous les mensonges et les faux-semblants du patriotisme et la vanité guerrière. » De cette première guerre mondiale, comme plus loin de la seconde, le récit offre quelques beaux récits, tel ce « moment où Jules, dans une nuit de l’hiver, rentre enfin et retrouve sa femme et sa fille. » « Ce moment me résiste, plus qu’aucun autre il se refuse », écrit le narrateur, « comme une main se referme et devient un poing pour protéger le secret qu’il veut préserver dans l’intimité de sa paume ; cette résistance, ce refus, je ne le perçois pas comme une faillite ou un échec dans ce que je voudrais appréhender, non, seulement comme une limite qu’il s’agit de reconnaître et dont il serait inutile de forcer le passage »
Passons maintenant à la guerre suivante – cette superbe représentation de l’exode (à la limite du morceau de bravoure, comme partout dans ce roman) : « […] toutes et tous avancent dans un silence de mort, voilà longtemps que l’envie ou le besoin de parler des plus bavards a fini par se tarir ; ils avancent, c’est tout, et le font sans s’en rendre compte, avec la monstruosité d’un dinosaure ou la maladresse d’un jeune éléphant, et de tout ce bric-à-brac qui crisse, claque, tintinnabule […], les trésors de famille dont on ne se séparerait pour rien au monde et qu’on laissera pourtant tomber au fur et à mesure, se délestant de tout au bord des routes, dans les fossés et dans les trous, dans les rivières, toutes ces reliques […], avec comme seul mot de ralliement fuir, entasser le plus de choses et fuir, entasser le plus possible sur les carrioles, dans les voitures, tout entasser jusqu’au ridicule et puis tout abandonner derrière soi de ce qu’on avait accumulé, nous et nos parents, nos vieux, depuis des lustres »

Et, sans cesse, la réflexion chemine : « C’est parce que je ne sais rien ou presque rien de mon histoire familiale que j’ai besoin d’en écrire une sur mesure, à partir de faits vérifiés, de gens ayant existé, mais dont les histoires sont tellement lacunaires et impossibles à reconstituer qu’il faut leur créer un monde dans lequel, même fictif, ils auront chacun eu une existence. C’est cette réalité qui se dessine qui deviendra la seule, même si elle est fausse, car la réalité vécue s’est dissoute et n’a aucune raison de nous revenir ; le récit que j’en fais est comme une ombre déformée trahissant la présence d’une histoire dont je capte seulement l’écho, la vibration dans l’image tremblante d’un roman possible. » […] « Si je n’avais jamais pris soin jusqu’à maintenant de vérifier les faits c’est qu’il n’importe pas pour moi de chercher le vécu, mais de faire barrage à l’oubli par les moyens dont je dispose – les récits, les histoires. Je n’avais que la présence des récits que j’écoutais enfant, et je me demande comment ma mère ne redoutait pas de raconter de telles horreurs à des gosses, puis de les leur répéter les années passant, agrémentant son récit d’anecdotes qu’elle devait inventer en pensant les faire remonter de sa mémoire – mais toujours transportant de fond de vérité qui permet que l’oubli ne gagne jamais. »
Vendredi 22 août 2025. J’arrête sur ces mots en ce qui concerne La Maison vide, non sans avoir noté que dans Quelque chose d’absent qui me tourmente (titre volé – donc en hommage – à Camille Claudel) Laurent Mauvignier nomme deux fois Danielle Collobert (dont il aime l’usage des « tirets en rafale »), car ce n’est pas si souvent que ce nom revient ; ni oublié de reprendre les derniers mots de ce même livre : « On en reviendra toujours à ça : on saute ou on ne saute pas. Aucun conseil ne vous donnera ça. C’est beaucoup plus intime et on revient toujours à ce geste fou de fermer les yeux, de prendre son souffle, de le retenir et de se lancer dans le vide, en toute confiance. » (à suivre)
Arno Bertina, Des obus, des fesses et des prothèses, Éditions Verticales, août 2025, 256 pages, 20,50€
Laurent Mauvignier, La Maison vide, Éditions de Minuit, août 2025, 752 pages, 25€
Laurent Mauvignier, Quelque chose d’absent qui me tourmente, Éditions de Minuit, août 2025, 192 pages, 9€