Voici le nouveau roman d’Eric Chevillard, Jaune soleil, qui paraît comme il se doit chez Minuit avec la réédition simultanée de son autobiographie Monotobio dans la collection de poche « Double », où Chevillard cite l’Organon d’Aristote sur la question du hasard… pour dire, au fond, que « tout arrive nécessairement et sans aucune indétermination ».
L’Organon aristotélicien est l’introduction à la logique la plus belle et la plus riche d’enseignements qui soit, comme l’a montré Heinrich Scholz dans son
Esquisse d’une histoire de la logique (Aubier, 1968). Comme Aristote, Eric Chevillard est lui aussi un logicien. C’est d’ailleurs aisi que le présentait le critique Jean-Baptiste Harang, qui rendait compte pour Libération du roman Les Absences du capitaine Cook, que Chevillard avait publié en 2001. Un roman sans histoire, sans le moindre héros, sans queue ni tête, sans tambour ni trompette, où même le capitaine Cook ne fait pas la moindre apparition, disait Harang. Bref, « un roman sans rien, noirci de bout en bout avec des mots d’une logique implacable, d’une fantaisie indiscutable, assenée par l’évidence, d’une intelligence contagieuse » (article repris dans « L’art est difficile » (J-B Harang, Julliard, 2004).
Chevillard est toujours d’une logique implacable « emballée ». Dans Jaune soleil, son nouveau roman, il met en scène des personnages qui paraissent être d’une autre époque – d’un monde très ancien –, les amoureux Clodomir, Philéon, Godelive, et le vieil écrivain Ristretto qui observe le monde depuis la terrasse du café Les Grands Ducs (comme Perec au café de l’église Saint-Sulpice, à Paris). Mais c’est avec une taupe qu’on ouvre son roman – une taupe qui risque « une tête à la surface pour vérifier enfin la rumeur selon laquelle existerait tout un monde au-dessus ». Et c’est avec la même taupe qui, « ayant constaté que la persistante rumeur, selon laquelle existerait tout un monde au-dessus était évidemment une chimère conçue par ses semblables pour tromper l’ennui des jours dans l’obscur labyrinthe souterrain », qu’on le referme tandis qu’elle rentre dans son trou.
Le monde au-dessus : celui de Philéon et de Clodomir, celui de Godelive, de Ristretto (mais encore Pépin, Nicandre, Cunibert, Démophile, Ménophile, Herzéloïde, Brunehilde et bien d’autres)… Est-on au Moyen Âge ? Dans l’enfance ? Lire Chevillard, c’est certainement lire son enfance, une enfance aimée du côté de La Roche-sur-Yon, où « Eric Chevillard vécut dans un sentiment de riposte une enfance heureuse, entre parents, frère et sœur », (Jean-Baptiste Harang, toujours). Dans Jaune soleil, Philéon est amoureux de Godelive (pourtant un peu monstrueuse avec son ongle du petit orteil du pied droit bizarrement contourné en vrille et très pointu). Godelive est cette créature qui a une griffe et des cheveux jaune soleil : « Au bout de Godelive, il y a ses cheveux jaune soleil et, à l’autre bout, il y a sa griffe ». Mais Philéon l’aime « de haut en bas, tout uniment ». Clodomir l’aime aussi. « Allait-il falloir se battre ? »
Là n’est pas la question car « nous nous interprétons et nous fertilisons à tour de rôle, doublement équipés pour ce coït magistral » dit le logicien de Jaune soleil). Le Moyen Âge avait donné un style à l’amour comme dans Le Roman de la Rose qui avait versé des idées nouvelles dans les anciennes formes de l’amour courtois. La vogue de ce roman avait duré deux siècles au moins ; l’esprit du XIIIè siècle y avait eu son triomphe profane, et on trouvait dans ce roman des textes pour tous les usages. C’est vrai des fragments du roman d’Eric Chevillard qui eux aussi lancent des flèches de Beauté, Simplesse, Courtoisie, Compagnie et Beau-Semblant. Et toujours d’un point de vue logique implacable : « Et il était d’autant plus étonnant de découvrir en mordant dedans que la figue n’a pas de couilles, remarque à part lui monsieur Ristretto qui finit donc son repas. » Ou encore : « Quant à cet arbre chétif au bout de la rue des Lois, il doit pourtant bien avoir cent ans pour être si courbé, si nu, si frêle, si hésitant : on dirait sa canne. »
Dans son Dictionnaire amoureux des écrivains français d’aujourd’hui chez Plon en 2023, Frédéric Beigbeder qualifie Chevillard de « survivaliste du Nouveau Roman » (…) « On ne sait pas où il va, mais on le suit en jubilant ». Pour Beigbeder, Chevillard est un surdoué du non-sens « et surtout un observateur très fin des dérives grotesques de notre monde et de la fin de la littérature ». La fin de la littérature ? Pas sûr : « Ainsi quelque chose dure dans ce monde où tout trépasse et, sous le ciel variable, s’inscrit la geste de Philéon et Godelive»… La littérature dure longtemps (comme l’avenir). La geste, aussi, d’Eric Chevillard, sans tambour ni trompette.
Eric Chevillard, Jaune soleil. Roman, Editions de Minuit, 160 p., 18€. (En librairie le 5 mars)
Eric Chevillard, Monotobio. Editions de Minuit, collection « Double », 158 p., 8,50€. (En librairie le 5 mars)