Les derniers cours de Deleuze à Vincennes, l’université créée sur une décision du ministre de l’Éducation nationale Edgar Faure, en réponse au mouvement étudiant de Mai 1968 – où Gilles Deleuze disait se sentir vraiment spinoziste, soit prêt à admirer, à signer la phrase : « la mort vient toujours du dehors » ; ou encore : « la mort n’est pas un processus »…
Gilles Deleuze (1925-1995) disait dans ses derniers cours de 1980, à Vincennes, que la mort n’était pas son amie – ni même le plaisir qui lui aussi interrompt un processus ; et il le disait au point de prendre fait et cause pour le « masochiste », qui est quelqu’un qui « vit très étroitement que le désir est un
processus continu, et donc a horreur, une horreur affective de tout ce qui pourrait venir interrompre le processus ». Deleuze adorait lire Sacher-Masoch, sa Vénus à la fourrure (Minuit, 1967) ; et dans ses cours, aussi, il faisait durer le plaisir – dans des séances de trois ou quatre heures d’affilée… Tout le monde pouvait assister à ses cours, où il était par exemple question des lignes de vie, comme dans ses derniers cours de 1980, à Vincennes, où le professeur de philosophie est précisément celui qui trace une ligne de vie… et qui vous fait assurément passer la ligne d’horizon ; dans ses cours où chacun, chacune, se sentait comme un petit événement, bien de son époque ; chacun-chacune ressemblant bien plus à son époque qu’à ses père et mère (anti-Œdipe ?!)…
Vous êtes des « heccéités » leur disait plutôt Deleuze, c’est-à-dire des combinaisons d’intensité (l’homme est processus, flux, événement, vie, intensité)… Dans les derniers cours de Deleuze dispensés au Centre universitaire expérimental de Vincennes, avant le « transfert » des locaux à Saint-Denis, on faisait des voyages sur place d’une rapidité folle – où Deleuze vous faisait passer du « je » au « il » et même dépasser le « il » de la troisième personne vers le « il » de l’événement (le « moi » éclaté en mille morceaux) ; et il n’y avait plus d’ « histoire » mais de la « géographie » ; plus de petites histoires secrètes mais au contraire de quoi « être digne de ce qui arrive »…
« Ne rien médiocriser » était un impératif… Deleuze disait à ses auditeurs : « Il y a des gens qui rendent tout sale », comme le type qui écrit « suicidez-vous ». Deleuze lui-même s’est suicidé, mais justement – et sans doute – sans avoir jamais médiocrisé sa propre mort… Deleuze a toute sa vie été malade, mais sans jamais médiocriser sa propre maladie – d’autant que, disait-il, il y a des « maladies-événements » ; il disait surtout que les gens qui ont un rapport avec la mort ont au contraire « un culte de la vie » (justement).
Il aimait tout, Deleuze : la vie, la philosophie, la peinture, la littérature, la musique, le cinéma… la taverne : « Lorsque les hommes sont au café, que se passe-t-il ?» lançait-il à ses étudiants ; et de leur raconter alors l’idée du « verre marginal » – le dernier, le tout dernier verre ; et d’embrayer sur la monnaie, la monnaie vivante, l’impôt et la monnaie qui a précisément son origine dans l’impôt (et non dans le commerce). Son étudiant Eric Alliez prenait alors la parole pour définir le mercantilisme ; le professeur Deleuze écoutait. Disait : « Quelle heure est-il ? »
« Midi-dix » répondait la salle. Et lui de reprendre la main sur… l’Empire romain, l’Etat totalitaire, ou encore le Capital de Marx pour rendre très concrète la question des questions : « Quel intérêt y a-t-il à essayer de définir le capitalisme ? » A cet instant, le professeur Deleuze était lui-même pris d’une quinte de toux – mais réussissait à dire à son assemblée : « Dans une quinte, si on devient tout rouge, c’est bon. Si on devient bleu, c’est très mauvais. Qu’est-ce que je suis ? » La salle : « Rouge ».
Deleuze était vraiment très bon ; Deleuze qui racontait mieux que personne un fameux problème, celui du rapport du capitalisme avec les limites du capitalisme… À ce propos, Mathieu Lindon se confronte ces jours-ci avec cet épineux problème, dans un bref récit intitulé Christie’s, les nazis et moi (P.O.L), où il pose une question au capitaliste François Pinault, l’un des hommes les plus riches de France, qui plus est avec les grades les plus élevés de l’ordre de la Légion d’honneur… C’est la question suivante : « Y a-t-il un degré de richesse où la morale est une dépense inutile ? », qui semble laisser de glace aussi bien le père, François, que le fils François-Henri Pinault – qui devraient peut-être lire « Sur l’appareil d’Etat et la machine de guerre »… mais aussi « Sur la peinture », cours Mai-Juin 1981 (Minuit, 2023) du professeur de philosophie Gilles Deleuze, qui avait continué sa fête de la pensée – la vie de l’esprit – à l’IUT de Saint-Denis (jusqu’en 1987)…
Quelle heure est-il ?…
Sur les lignes de la vie, cours Mai-Juin 1980, et Sur l’appareil d’Etat et la Machine de guerre, cours novembre 1979-mars 1980, de Gilles Deleuze. Editions de Minuit, 144 et 449 pages, 16€ et 27€ (édition préparée par David Lapoujade)
Christie’s, les nazis et moi, de Mathieu Lindon. Editions P.O.L, 95 pages, 13 euros.