Terrain vague (51) – Bande dessinée, etc.

© Christian Rosset

8 septembre 2024. Je finis de lire Obsession de Nine Antico, aussitôt agrégé au rassemblement en cours d’albums d’une rentrée plutôt riche pour qui aime s’attarder en premier lieu sur le trait. « Obsession » est un des thèmes récurrents du Terrain vague, comme en témoigne le titre d’un Atelier de Création diffusé sur France Culture (avant de se trouver refuge ici, le Terrain vague creusait son sillon sur les ondes), le 20 avril 2016 : Obsession – s. Parmi les six participant(e)s de cet essai radiophonique : Fanny Michaëlis, qui venait de publier Le Lait noir chez Cornélius. Son nouveau livre, Et c’est ainsi que je suis née, est en bonne place dans cette constellation de fin d’été.

Terrain vague en est donc à son 51e épisode. Ce nombre étant un multiple de 17, jetons un œil sur les sommaires des épisodes 17 et 34. Que constate-t-on ? Qu’il y est à chaque fois question d’images – dessin, bande dessinée, photographie, cinéma (en ouverture du 34e épisode, les 30e et 31e longs métrages de Hong Sangsoo : In Water et La Voyageuse, avec cette recommandation : à revoir absolument, en revenant autrement sur ses pas). Il n’y a rien à en conclure, sinon que les nombres agissent ici bien plus souvent inconsciemment que comme contrainte.

9 septembre 2025. Première projection de presse à Paris de Ce que cette nature te dit, 33e long métrage de Hong Sangsoo (le 32e, By the Stream, pour lequel Kim Minhee a obtenu le « Léopard de la meilleure interprétation féminine » à Locarno, n’est pas encore sorti en France). Je m’y rends, animé comme toujours par un vif désir de retrouvailles, non avec « un vieil ami » (car jamais approché – à moins que l’on puisse qualifier ainsi un des revenants les mieux accueillis dans ce Journal de lecture), mais avec son univers en expansion, malgré une réduction drastique des postes de travail, du nombre de jours de tournage et de post-production. Paradoxe ? Pas vraiment. En expert es-variations, se souciant moins que jamais des conventions du métier – de ce savoir-faire dont il avait éprouvé les effets dès Le jour où le cochon est tombé dans le puits, son premier film, qui l’avait aussitôt rendu célèbre –, Hong Sangsoo n’en fait qu’à sa tête, n’hésitant pas à associer des plans légèrement flous à d’autres impeccables d’acuité graphique : les uns et les autres d’une mystérieuse évidence.

Hong Sangsoo, Ce que cette nature te dit © Jeonwonsa Film Co / Arizona Distribution

Pour le spectateur de ce cinéma plutôt prolixe : en quête de renouvellement non spectaculaire (pas strictement minimaliste, mais se frottant avec finesse à cette forme de minimalisme qui n’interdit pas certains excès), ces 33 longs métrages ne forment au fond qu’un seul work in progress : une suite d’opus non hiérarchisables que nous quittons à chaque fois en position d’attente du film à venir – nécessairement « non testamentaire ». La sortie au cinéma de Ce que cette nature te dit – dont le titre donne une indication sur ce qui s’y trame – est prévue le 29 octobre prochain.

1. En exergue de Monsieur Chouette, le nouveau livre de David B. à L’Association, ces vers d’Aragon : « … les morts ont leur auberge / On y parvient un soir on y parvient mais quand… (Les noyés d’Avignon) » que le dessinateur, féru de Ferré, a un beau jour mémorisé. Étant moins connaisseur en ce domaine, je fais une petite recherche sur Internet. Les noyés d’Avignon font remonter le nom d’une interprète un peu oubliée aujourd’hui, Monique Morelli. Ce n’est qu’ensuite, en fouillant dans mes volumes de la Pléiade, que je suis tombé sur ce poème, Les Noyés, publié en revue en mai 1947, avant qu’Aragon ne l’intègre à la séquence Amour d’Elsa de son recueil Le Nouveau Crève-cœur (1948) :

« La forme de mon cœur est celle de la ville
Il y souffle un grand vent on ne sait d’où venu
Ô noyés dans les eaux que caressent les îles
Vous descendiez au fil d’un long rêve inconnu
Vous hâtant regrettés des herbes de la berge
Vers le repos promis des lointains Aliscans
Où dorment les héros les morts ont leur auberge
On y parvient un soir on y parvient mais quand
Vous dérivez avec vos histoires diverses
Les yeux aveuglément sur le ciel étoilé
Vous passez sous le pont la tête à la renverse
Sans voir les palais blancs par le fleuve frôlés
Puisque Arles vous attend allez il est trop tard
Vous pleurerez ailleurs sous des pierres sans nom
Ici toute la nuit n’est qu’un chant de guitare
Et mon amour y semble un immense Avignon »

Monsieur Chouette est clairement un des opus majeurs de son auteur : 252 + 1 planches sidérantes de maîtrise où chaque trait, chaque dépôt d’encre, chaque réplique, chaque silence compte, même s’il arrive que le personnage principal – une jeune femme (parfois nommée Marie et souvent « la fille ») qui a peur de son ombre devenue prédatrice (telle un tigre) – échappe (même si fort peu) à son créateur, quelques différences sensibles pouvant être relevées çà et là quant à la précision de certains contours, parfois fermés, parfois non (ceux du visage notamment, et tout particulièrement les lèvres, ce qui est assez courant en bande dessinée). Traversant cette longue histoire où l’on voit sans cesse le « Pays des Morts » se métamorphoser, la jeune femme tente de se fondre – de s’invisibiliser – au sein de ce qui s’y meut de proprement innommable, croisant à chaque carrefour où se joue son destin d’innombrables monstres (je ne sais pourquoi, mais m’est soudain revenu cet incipit du poète Yves Bonnefoy : J’ai souvent éprouvé un sentiment d’inquiétude, à des carrefours qui, lui, n’a jamais donné matière à chanson). J’en suis à ma deuxième lecture de cette « histoire inquiète » sans avoir trouvé les mots susceptibles d’en résumer les péripéties feuilletonnesques, ce qui, au fond, ce n’est pas plus mal – le plus urgent étant de souligner ce fabuleux goût du détail qui anime les planches de David B., où agitation sans fin et calme souverain sonnent en plein accord.

Sans vouloir trop dévoiler de cette singulière affaire, on peut néanmoins faire passer quelques indices. Par exemple, cette histoire démarre par une rencontre à la nuit tombée entre « celle que son ombre effraie » et Monsieur Chouette, un truculent personnage psychopompe à tête d’oiseau de nuit, qui l’interpelle : « Hum… Mademoiselle… », échange rapidement avec elle au sujet de cette ombre, et prend congé en lui donnant rendez-vous le lendemain soir au Bijou Bar, une porte d’entrée au Pays des Morts. Et en effet, sortant par l’arrière de cette fameuse « auberge », on passe dans une zone intermédiaire : une banlieue indéfinie où il convient se préparer avant de pénétrer plus avant. Dans ce « terrain vague », où elle s’est déplacée légèrement à l’écart de lampadaires en pleine discussion (« Les lumières par ici, on ne sait pas comment elles peuvent réagir » dit Monsieur Chouette), la jeune femme se déshabille jusqu’au squelette, avant que ce dernier ne soir couvert d’une « nouvelle chair » qui lui redonne une apparence de nudité plus conventionnelle, elle-même à son tour vêtue de neuf (avec, autour du cou, un collier agrémenté d’une croix qu’elle ne conservera pas bien longtemps). Et un peu plus tard, entrée cette fois pour de bon au Pays des Morts, elle devra enfiler une robe en « peau de fantôme » pour que les battements de son cœur ne soient pas repérés par Cerbère, le gardien des lieux, dévoreur de chairs, à triple tête (et corps) de chien.

Monsieur Chouette © David B. / L’Association.

Libre de se déplacer là où l’on ne cesse de croiser nombre d’âmes en peine (désincarnées, mais plus que vives, graphiquement), ainsi que divers objets, dont des maisons, voire des immeubles, se trouvant, après leur destruction dans l’« ancien monde », une place parmi les Morts, ou encore des voitures rejouant en boucle leur accident tragique, Marie, entraînée dans un premier temps par ce bon vivant au Pays des Morts qu’est Monsieur Chouette, doit sans cesse ruser pour échapper à ses poursuivants. Et comme, d’un monde à l’autre, les frontières ne sont tracées qu’en pointillés, les traits comptent au moins autant que les mots, les lettres ayant parfois valeur graphique : de quoi déciller des yeux rêveurs, frondeurs, malicieux, caustiques, aux aguets, de charge d’encre en charge d’encre, de valeurs de gris en valeurs de gris, de réserves de blanc en réserves de blanc.

Monsieur Chouette © David B. / L’Association.

Accumulation est le maître mot, quand L’inquiétude et La solitude entrent en tension. Une rapine à la porte de l’enfer se prépare… Comme Alice, Marie devra revenir à son point de départ – autrement dit : sortir de l’auberge, et surtout d’un profond sommeil, avec un regard neuf. On n’en contera pas davantage. En ces temps inquiets que nous partageons tous, Monsieur Chouette – rivalisant sur ce plan avec Les Incidents de la nuit, L’Ascension du Haut Mal et Babel – nous incite, par un savant mélange de construction rigoureuse et d’improvisation libre, à faire de longs arrêts sur image. Et nous accorde, au passage, la chance de nous frotter à la mort comme on ne l’a jamais vue : bien plus vivante que dans nos rêves.

2. Je me souviens de ma sidération en découvrant Le Fils du roi (FRMK, 2012) d’Éric Lambé, un « récit en images mélancolique et grotesque, dessiné au Bic bleu et au Bic noir, offrant une réflexion sur le temps, la lumière, le beau et le laid, l’académique et l’iconoclaste, le monstrueux, la fantaisie, l’enfermement, la folie […] » via la construction « d’un espace narratif dégagé de toutes contraintes scénaristiques. » Bonne nouvelle : le Frémok (FRMK) vient de rééditer ce beau livre au format « vinyle 33 tours 33cm » en contrepoint de Muséum, nouvel opus d’Éric Lambé dont voici le projet (énoncé par son auteur) : « Je pars de l’idée de déambulation dans un musée. Automatiquement surgissent des choses intimes. J’ai une technique et des fragments, je cherche la sortie comme dans un labyrinthe. »

Mais avant d’ouvrir ce musée imaginaire que l’on pourra visiter à sa guise, une petite piqûre de rappel. Comme le hasard des sorties font se suivre Monsieur Chouette et Muséum, souvenons-nous de deux collaborations entre David B. (pour l’écriture) et Éric Lambé (pour le dessin et la mise en couleurs) : La saison des vendanges, douze planches en livre-accordéon recto/verso répondant à la commande d’un bref récit dessiné, dans le cadre de René Magritte vu par (ouvrage collectif coédité en 2016 par Actes Sud BD et le Centre Pompidou) ; et Antipodes, paru il y a tout juste un an chez Casterman. C’est donc un plaisir de retrouver ces auteurs « en solo » pour des projets on ne peut plus différents, esthétiquement, mais faisant chacun écho à ce goût prononcé pour le surréalisme (et ses environs) qu’ils partagent.

Éric Lambé est « le premier visiteur et le gardien de son musée ». Chaque chose est à sa place : non pas accrochée ou posée dans un espace tridimensionnel, mais organisé en surface, même si on peut déceler çà et là quelques effets de profondeur « à la Magritte », en hommage à ce grand pourvoyeur d’illusions. Et de plus, non sans humour, cette exhibition s’ouvrant par une Oreille appartenant à la « collection de l’auteur ». Loin de faire jaillir le commentaire, cet album nous laisse souvent sans voix, avec cependant quelques résidus de mots sur le bout de la langue. Flirtant parfois avec l’abstraction, même si en réalité chargées de ce que véhicule une certaine figuration (la mise en image d’idées), ces planches hautes en couleurs apparaissent volontiers « muettes », même si l’on y trouve quelques cartels, ou leurs équivalents : de brefs monologues ; ou de plus rares dialogues, tel celui-ci : « – Tu rentres tard. / Tu as passé une bonne journée ? / Tu ne réponds pas ? – Oui, j’ai été au musée. Et toi ? / – Je t’ai attendu. »

S’il s’agit bien d’effectuer une plongée dans un musée imaginaire afin de graver dans le souvenir diverses balises d’un parcours solitaire – en voyeur mais aussi en enquêteur –, il convient, comme nous le précise le gardien du temple, de rester en permanence ouvert : « – Fais attention tu te refermes. C’est dangereux pour toi. Tu le sais. / Tu risques de replonger. »

Muséum © Éric Lambé /FRMK.

De Coton-tige en Maison, librement adaptée de La naissance de la Vierge de Giotto, de Coquillage en Chasse au loup, en passant par diverses projections de colère et manifestions jubilatoires de la couleur, on peut entendre, via des écouteurs, que « quand plus rien ne tient la route, il ne nous reste que nos mondes intérieurs. » Muséum a trait à l’enfance, mais aussi à la mort, ne serait-ce que celle d’oiseaux s’étant heurtés contre un pare-brise de voiture : Opel Ascona et oiseaux morts (1988, anciennement collection de l’auteur), qui sonne en écho au Plaisir (Magritte, 1926). Là où des paysages de fantaisie (une fois encore « mélancoliques et grotesques ») se frottent au caractère auto-dévorateur de l’art, on s’amuse, on s’enchante, on s’angoisse parfois… C’est la vie, tressée d’émois de tous poils, d’énigmes de toutes sortes, et de scories à abandonner au bord du chemin. « Dans son récit le plus intime, Lambé évoque en fil rouge le sentiment d’être irréductiblement étranger au monde, lorsque le tumulte de celui-ci dérègle notre intériorité. » C’est précisément cela ce qui peut être ici partagé – « partage » étant décidément le leitmotiv majeur de cet épisode.

3. Livre plus énigmatique encore, Et c’est ainsi que je suis née (Casterman) nous fait reprendre le fil des échanges avec Fanny Michaëlis que nous avions mis en sourdine après la parution de son troisième opus chez Cornélius, Le Lait noir. Un long texte de présentation, accessible sur Internet, accompagne cette nouvelle publication, même s’il n’est pas nécessaire d’en prendre connaissance avant de se lancer dans la lecture de ce « récit initiatique, et conte philosophique » qui « joue sur la tension entre le subi et le désiré, le ressenti et le refoulé. »

Composées par intermittence (les travaux de commande pour la presse obligeant l’autrice à faire des pauses), les 172 planches d’Et c’est ainsi que je suis née ont été réalisées sur un carnet A4. S’ouvrant par l’évocation rapide d’« un père derrière sa barbe qui ne parle pas » et d’« une mère qui hurle dont on ne voit plus les yeux », ce récit, tissé de mots, mais surtout d’images, raconte l’histoire d’une fille née de leur union « la tête à l’intérieur d’elle-même » ; autrement dit, retroussée : pour qui « l’endroit est l’envers ». Bien entendu, le dessin en dit bien plus long, en silence, que ce qui nous vient à l’esprit en tournant les pages. Alors, plutôt que de se mettre en quête d’intentions, on prendra le temps de détailler chaque image, non pour leur accorder un statut particulier, mais dans le but de ressentir physiquement ces effets du temps qui peuvent se traduire par d’invisibles coups de gomme sur le crayon. Qu’on en saisisse, ou non, les modalités, les enjeux, le regard prend plaisir à scruter le travail des outils du dessin : sensible, non mécanique, tirant profit d’inévitables conflits avec la narration. Du plus brut au plus apprêté, du plus emporté au plus retenu, il y a de quoi faire.

Fanny Michaëlis : « J’aurais pu imaginer cette histoire comme un long processus introspectif d’un sujet qui s’arrache à elle-même. En suivant le regard singulier que cette jeune femme porte sur la société, j’ai finalement choisi de cheminer vers un récit plus politique en imaginant le glissement de l’individu au collectif. » Je retrouve deux titres qui collent avec Obsession – s dans ma mémoire radiophonique : Jours de colère et À perte de mémoire. « À travers l’expérience du sujet, je tenais à montrer que la violence et la mémoire de la violence s’inscrivent dans le corps autant que sur le psychisme. »

Et c’est ainsi que je suis née © Fanny Michaëlis / Casterman.

Et c’est ainsi que je suis née est écrit en « mode de je » (donc par contamination : « de nous ») afin de prendre position, à la frontière du singulier et de l’universel, dans cette zone incertaine où se fait entendre, individuellement comme collectivement, l’esprit de résistance animé par ce qui nous soulève, pour reprendre un titre de Georges Didi-Huberman (1. Désirer désobéir / 2. Imaginer recommencer). Le monologue final exhorte à entendre une « Langue sans sons. / Sans têtes. / Sans noms. » émise par « une foule sans têtes, sans corps, sans noms. » Pas simple à faire passer, sans enchaîner les images.

Tracer au crayon ses visions intérieures, c’est se frotter, par la pensée, à l’illimité. Ou plutôt : définir certaines limites pour mieux les enfreindre. Les grands thèmes de notre époque sont tour à tour invoqués avant d’être remis en jeu. Fanny Michaëlis nous affirme qu’« elle ne sait pas faire du documentaire » – et pourtant… La bande dessinée comme forme, et comme langage, permet nombre de transgressions avec les poncifs. « Pour ce livre, dit-elle, je voulais parvenir à faire cohabiter le trivial ultra contemporain avec des motifs complètement irréalistes mais plus symboliques et intemporels. […] C’est peut-être une tentative de remettre de l’imaginaire dans les luttes. » Et en effet, « face à l’accélération et l’offensive généralisée des idées d’extrême droite qui menacent l’humanité et le vivant, il y a une urgence qui appelle un changement de cap radical. […] J’ai beau ne pas savoir comment cette langue commune va s’articuler, à travers elle, je veux affirmer que cette résistance existe. Elle fait trembler parce qu’il va falloir d’une manière ou d’une autre l’entendre. » Dont acte.

4. Ces petites lectures, en recherche de lumière, même si plus imprécises que leur auteur ne le souhaiterait, ont ceci en commun avec l’art de construire une image : faire montre d’un double sens de l’effacement et du recouvrement – en mot, du palimpseste. Il serait temps de nous intéresser à un livre totalement dépourvu de mot, en dehors de son titre pour le coup programmatique (même s’il faut se défier de le prendre à la lettre) : J’aime bien le train on a le temps de regarder de Yann Kebbi aux Éditions 2042. De la belle ouvrage, au format presque carré (29,5 x 32 cm), présentant successivement 8 doubles pages en couleurs, 1 double page de titre, 41 doubles pages en noir et blanc, de nouveau 8 doubles pages en couleurs et enfin 1 double page pour les mentions plus ou moins obligatoires et les remerciements.

Prendre le temps de regarder, à la mesure de celui pris à dessiner à l’encre et à la plume sur du papier japon de grand format, où à peindre des monotypes (qui en requièrent beaucoup moins), chaque image étant matière à exposition (ce travail se positionnant clairement du côté du dessin contemporain – certes narratif), tout en étant partie prenante d’un rassemblement en vue d’un livre (va savoir si ce qui pourra être accroché à la Librairie du jour – Agnès B a été en premier lieu composé pour tenir le mur seul – ou non). Yann Kebbi, nous dit-on, « ne tient pas en place ». Raison de plus pour s’embarquer avec lui pour une immersion dans ce monde « vu des fenêtres d’un train », imaginaire aussi bien, cherchant des alliages inédits entre une forme de grotesque (autre leitmotiv de cette chronique) et un sens de la contemplation, paradoxalement en mouvement. « Le train, dit Yann Kebbi, est un endroit que j’aime bien. Où l’on ressent une sorte de flottement, de la liberté.  C’est un lieu assez particulier, très intime et en même temps avec beaucoup de promiscuité. C’est assez étonnant finalement de voir ce qu’il combine et met en tension. » Bruit et silence nourrissent de concert une forme de méditation – le conducteur, parfois discursif, faisant sans cesse glisser le regard, d’un état l’autre.

J’aime bien le train on a le temps de regarder © Yann Kebbi / 2042.

Le grand format met le corps à l’épreuve, supposant l’usage d’une certaine gestuelle, souvent retenue, mais, encore une fois, en action. La confrontation, dans l’espace du livre, entre le noir et blanc potentiellement « laborieux » et la couleur apparemment plus « libre » (mais méfions-nous des apparences ; à l’arrivée tout est affaire de choix – de mise en ordre de ces « empreintes du temps » complémentaires et autonomes). « La bizarrerie à l’œuvre dans certains dessins naît parfois simplement de la contrainte formelle que je me suis imposée. Quand tu joues avec tes limites techniques, tu peux arriver à des images étonnantes, juste parce que tu as “raté” un truc. L’échec fait partie intégrante de mon travail. On pourrait quasiment dire que mes dessins sont des émergences de successions d’erreurs. » Le caractère accidentel de J’aime bien le train on a le temps de regarder est réjouissant, probablement parce qu’on le ressent plus qu’on ne le voit : tout semble si parfait… Mais si on y réfléchit bien, cette perfection se traduit plutôt dans l’art et la manière de nous faire prendre le train. Celles et ceux qui aiment (déjà) Yann Kebbi le prendront à coup sûr. Ils ne seront pas les seuls.

Tom Gauld, La physique pour les chats, couverture et dossier de presse. Photo © Christian Rosset

La physique pour les chats, toujours aux Éditions 2042, est le deuxième recueil de strips de Tom Gauld réalisés pour la revue londonienne New Scientist. Au moment de sa sortie, il y a cinq ans, nous avions longuement digressé à partir du premier, Le Département des théories fumeuses. Comme nous avons fait de même pour les autres livres de cet auteur – qu’il se penche sur le milieu littéraire, le monde scientifique, ou qu’il élabore de petites fictions minimalistes comme Police lunaire –, il nous sera difficile d’ajouter quelque chose d’inédit au sujet de ce huitième opus traduit en français de Tom Gauld (né en 1976 en Écosse), qui se trouve être tout simplement à la hauteur des précédents – ce qui n’est pas rien.

Notons cependant qu’il tombe à point pour nous faire prendre distance avec l’esprit de sérieux qui, à force d’enchaîner des albums faisant montre de virtuosité graphique et traitant de la mort (parfois avec humour, heureusement), ou plus généralement des grandes épreuves de la vie, pourrait finir par « plomber » cet épisode. Tom Gauld, peu bavard, tant sur le plan graphique que sur le plan verbal (même s’il lui arrive de déposer une petite tartine de texte en légende de ses dessins, ou dans des bulles – les scientifiques n’étant apparemment pas muets), n’a rien à démontrer… Il chercherait plutôt à démonter, ou à déplacer, de manière inventive, ce qu’il a repéré chez les hommes et femmes de science auxquels il montre un grand respect, même s’il se moque de leurs travers et des avancées de leurs recherches, des plus fondamentales aux plus fantaisistes (lui-même n’hésitant pas à glisser vers l’autoparodie).

Tom Gauld, La physique pour les chats © Tom Gauld / Éditions 2042.

La physique pour les chats s’amuse à décliner environ 150 variations sur les états d’un monde joyeusement sombre, volontiers pessimiste, sans forcer sur les humeurs. Reprenons simplement pour finir les textes de trois strips (le contraire des « histoires sans paroles »). 1. Une blouse blanche dans un champ de ruines : « Le secret de ma réussite, c’est que ma définition est suffisamment large pour englober “l’échec lamentable” » 2. Une silhouette d’humain projetée sur un écran, un cafard (souvenir probable de Kafka avec qui Tom Gaud se rend volontiers en cuisine) fait un exposé devant ses congénères : « Mes recherches suggèrent que, en cas de guerre nucléaire, c’est la seule espèce qui serait assez stupide pour l’avoir provoquée. » 3. Un homme et une femme dans un cabinet de consultation. Elle : « Docteur, chaque jour, la vie devient plus confuse, et plus instable… De nouvelles particules ! D’autres dimensions ! Des multivers ! Dès que je m’y habitue, une autre folie surgit ! Ça me terrifie. » Lui : « J’ai une idée… La célèbre physicienne Grimaldi donne une conférence ce soir. Allez-y / Je suis sûr qu’elle vous apportera des réponses. » Elle : « Ça n’aidera pas. » Lui : « Pourquoi donc ? » Elle : « … c’est moi la célèbre Grimaldi. »

5. Une obsession de Nine Antico, publié par « Charivari », nouveau label des Éditions Dargaud, ne se laisse pas pénétrer (au sens où on le fait d’une âme) de manière univoque. Il serait facile de le classer parmi les œuvres bien accordées à l’air du temps, alors que ce que l’on ressent le plus fortement, ce sont les doutes qui assaillent celle qui dit « je » – un « tsunami de doutes », précise-t-elle. Et comme cette obsession nous touche simultanément au corps et au cœur, chacun(e) d’entre nous est incité(e) à y mettre « du sien ». À faire naître un dialogue (à plusieurs voix) à l’écoute (d’une voix).

Nine Antico : « J’ai commencé à écrire pour me soulager et tenter de comprendre la construction de mon désir. » Une obsession est une œuvre volontiers ouverte, oscillant entre brefs échos d’une analyse interminable et égrenage de notations plus ou moins ponctuelles, à partir aussi bien de souvenirs traumatisants que de banals incidents du jour – et de la nuit. Une grande finesse de pensée associée à une recherche graphique singulière accordent avec sensibilité mise à nu et port du masque (ces masques vénitiens les plus simples, mettant en valeur les yeux, le regard, sont pure merveille sur le plan visuel, et pourraient, à eux seuls, justifier l’achat du livre) ; et ainsi nous entraînent dans ces lieux – aussi bien réels, pris sur le vif, que pure construction mentale – où la mélancolie surgit de toute part, et d’autant plus en période de carnaval. À Venise, on ne meurt pas : on renaît. Ou plutôt, on ressaisit ce qui nous aura échappé de plus intime, les tréteaux du théâtre de la mémoire invitant à mettre en scène ce qui dérive, à coups de rame ou par glissement : ce qui, par les vertus du partage, permet de « rassembler le corps et l’esprit ». Il serait une fois encore malvenu de « compresser » la matière de ce livre que l’on peut lire et relire selon divers tempi : aussi bien rapidement qu’avec la plus grande lenteur, afin de réajuster sans cesse notre perception, non des intentions premières de l’autrice, mais du projet dans ce qu’il a de plus fourmillant : de souvenirs, d’idées, de sensations.

C’est une séparation avec le père de son fils qui est à l’origine d’Une obsession. « Fallait-il que j’aille seule à Venise ? » écrit-elle page 2 – et 284 pages plus loin : « Quand je suis finalement allée à Venise, le nombre de femmes voguant sur la lagune avait triplé. On en comptait 3, pour plus de 400 gondoliers. » Dans un bref entretien réalisé pour le dossier de presse, Nine Antico confie que sa « rencontre avec les gondolières [l’a] amenée à conclure sur le motif des mains qui rament. Ces mains incarnent le pouvoir de se suffire à soi-même. » Et comme son récit est émaillé de citations, associons-en deux en guise de commentaire : « Ce qui manque à Venise, au fond, c’est un pendant féminin de Casanova qui ne soit pas une courtisane… (Lucien d’Azay) » // « À l’effort sadien tendu vers l’impossible d’une nomination exhaustive, d’une exploration sexuelle paradoxalement illimitée et égale à sa définition, correspond chez Casanova l’exercice inverse d’une nomination éludée, calqué sur le code supposé de la coquetterie féminine : dire sans nommer, signifier sans désigner, de façon à obtenir cette réponse encourageante d’un non qui soit un oui (Chantal Thomas) ».

Nine Antico : « La bouche est mon endroit du corps préféré… / …la source intarissable de tous les fantasmes. / Combien de temps ai-je passé à contempler le plafond de ma chambre, en focalisant un point précis pour y laisser glisser les projections des baisers à venir ? » Cette obsession ne cesse de la pousser à tisser des échappatoires à la mort : donc à donner vie (il faudrait questionner longuement la polysémie de ces deux derniers mots). Prenant distance avec le narcissisme autofictif, comme avec l’autocensure, ce livre établit concrètement un espace de réconciliation entre désir et plaisir, rendant l’orgasme enfin possible.

Une obsession © Nine Antico / Dargaud.

Un dernier souvenir. Nine Antico avait publié un petit livre en 2008 chez Arts Factory. En voici l’incipit : « Tu en as passé du temps à penser aux garçons » ; et les derniers mots : « Pendant ce temps tu as gâché tes chances d’entrer à Sciences-Po ». Ces deux phrases, on les retrouve, retravaillées, dans Une Obsession : « Combien de temps ai-je sacrifié à cette activité passive : regarder les garçons. / Quelle voie aurais-je suivie si j’avais converti ces temps suspendus en apprentissage poussé des maths et de l’histoire-géo… Aurais-je fait Sciences-Po ? » L’obsession peut venir de loin, et ne jamais nous quitter ; et, même si elle conduit à la recherche d’éclaircissements, garder de son mystère, comme s’avançant masquée –  ou plus précisément, affublée de ce masque qui revient sous forme de quasi-idéogramme : signe graphique finissant par en dire long, sans pour autant gommer la part de silence qu’il recouvre. On pourrait conclure cette chronique en clamant : Vive les obsessionnel(le)s ! en écho au titre que Peter Handke a donné à un de ses livres d’entretiens : Vive les illusions… avant de nous embarquer une fois encore à Venise avec en tête ce sésame ô combien efficace : un madrigal de Claudio Monteverdi…


Coda.
Trop d’albums encore dans la pile, c’est un crève-cœur de les mettre en attente. Mais, comme on préfère l’impair, un septième et dernier livre associant texte et dessin nous permettra de prendre congé tout en relançant l’affaire.

Portraits nomades de Marc Pichelin & Troub’s, chez Ouïe/Dire est le fruit d’un travail documentaire polyphonique, prenant forme de journal de tournage (audio retranscrit, enregistré ou d’oreille ? + dessin). À partir de cette matière, il aurait été possible de faire de la très bonne radio (la compagnie Ouïe/Dire développant régulièrement des projets de création sonore), mais la publication d’un ouvrage à la fois dense et semé de respirations tient formidablement la route. En voici l’histoire. En 2018, Pichelin et Troubs « découvrent par hasard Les Chalets, un centre d’hébergement d’urgence géré par l’association La Halte 24 » qui déménage, en 2020, dans le quartier du Toulon à Périgueux, pour devenir « la résidence l’Hestia, une structure mettant à la disposition du 115, 62 places. » Portraits nomades rapporte les nombreux échanges qui y ont eu lieu entre le mercredi 30 septembre 2020 et le mercredi 18 décembre 2024, initiés par les deux auteurs avec des « migrants, demandeurs d’asile, malades chroniques, ex-détenus, anciens toxicomanes, jeunes à la rue depuis l’adolescence, bourlingueurs, retraités… » en transit. La pratique du portrait suppose une approche plus complexe que celle du reportage journalistique. Elle requiert non seulement de la curiosité, de l’empathie, un sens de l’écoute, une volonté de documenter avec précision ce dont on est témoin, mais aussi un profond désir de déhiérarchiser les rapports, afin de rendre visible ce qui est le plus souvent occulté (de rendre audible ce qui a été invisibilisé). C’est tout un art de fixer le nomade en des portraits non fermés, débordants de détails, de petits riens résonnant bien au-delà du « touchant ».

« Lundi 1er mars 2021. Xavier a appelé son chien “Hestia”, comme le nom du centre d’hébergement. / Will lance – Il aurait pu l’appeler 115. / Rire général autour de la table. / “Mais ça veut dire quoi Hestia ?” se demande-t-on. » Réponse : « Dans la Grèce antique, Hestia était la déesse du feu sacré et du foyer. »

Portraits nomades © Marc Pichelin & Troubs / Ouie/Dire.

Après les essais de Vincent Vanoli, Gilles Rochier, Edmond Baudoin et Laurent Lolmède dont cette chronique a rendu compte au cours de ces deux dernières années, Ouïe/Dire continue de creuser son sillon sur les territoires de la bande dessinée avec ce livre de rencontres signé Marc Pichelin et Troubs dont le titre (que je reprends avec plaisir une dernière fois) Portraits nomades pourrait en inciter plus d’un(e) à jouer les prolongations… (à suivre)

David B, Monsieur Chouette, L’Association, septembre 2025, 256 pages, 35€
Éric Lambé Muséum, FRMK, août 2025, 124 pages, 27€
Fanny Michaëlis, Et c’est ainsi que je suis née Casterman, août 2025, 176 pages, 25€
Yann Kebbi, J’aime bien le train on a le temps de regarder, Éditions 2042, septembre 2025, 120 pages, 42€
Tom Gauld, La physique pour les chats, Éditions 2042, septembre 2025, 154 pages, 17€
Nine Antico, Obsession, Éditions Dargaud, septembre 2025, 292 pages, 29,95€
Marc Pichelin (textes) & Troub’s (dessins), Portraits nomades, Ouïe/Dire, août 2025, 248 pages, 18€