On est romancier ou on ne l’est pas. Comme en témoigne son dernier livre, L’Ancien Enfant, et bien qu’on puisse en le lisant et par moments éprouver la sensation de perdre pied, Pierre Chopinaud l’est à n’en pas douter.
Auteur : Jean-Pierre Ferrini
Dans Erreur sur la marchandise, l’économiste Amine Messal propose de « reprendre » le libéralisme à ceux qui, selon lui, l’ont vidé de sa substance. L’essai, publié aux Éditions Rue de l’échiquier, se présente comme une tentative de clarification intellectuelle dans un moment où le mot « liberté » semble saturé de sens contradictoires.
Après un premier roman paru chez Gallimard sous un nom de plume, Anna Méril signe de son vrai nom Les Fruits rouges, aux éditions Le nouvel Attila. Ce récit comble l’absence de littérature sur la fausse couche (terme revendiqué par l’autrice). Et parvient à trouver la fréquence d’une perte encore peu audible.
En 2022 paraissait Les autres ne pensent pas comme nous, le livre majeur du diplomate Maurice Gourdault-Montagne. Trois ans plus tard, alors que les lignes de fracture se déplacent, que les conflits s’enkystent comme de mauvaises tumeurs et que l’Occident découvre, souvent avec retard, que ses idéaux n’éclairent plus le monde avec la même évidence, cet ouvrage s’impose « en force nouvelle ». On y revient, comme on revient toujours aux grands textes de discernement.
La réélection de Benoît Payan à la mairie de Marseille a quelque chose de véritablement paradoxal si l’on prend au sérieux la pauvreté assumée de la campagne qui l’a portée. Non pas une victoire fondée sur un projet, une vision, une promesse de transformation, mais sur un mot d’ordre minimal, sinon indigent : « C’est moi ou le Rassemblement National ! ». Comme si la politique municipale, dans ce qu’elle a de plus concret, d’urbain, de quotidien, pouvait se résumer à une alternative morale, à une sommation électorale.
Est-ce un jeu tragique, une mise en abyme, une tentative de saisir le monde d’aujourd’hui ? Dans son roman Trash Vortex, Mathieu Larnaudie dresse le portrait d’une société obsédée par sa propre fin, en s’emparant du motif des gyres de déchets, notamment plastiques, qu’on retrouve dans l’océan. À travers quelques figures, souvent choisies parmi les élites politiques et économiques (la riche héritière, le directeur de cabinet, le réalisateur à succès…), le roman offre une analyse sociologique, psychologique et poétique de personnages de notre époque, qui pourraient sortir des limbes pour relancer une autre forme d’Histoire. À l’équilibre entre aventure et métaphore, Trash Vortex est aussi une invitation à être pleinement présent au monde, comme l’a souligné Mathieu Larnaudie dans le grand entretien qu’il nous a accordé.
Quelque chose s’est défait — non dans le fracas spectaculaire des fins annoncées, mais dans un glissement plus insidieux, plus silencieux. La confiance s’est retirée et l’horizon commun s’est obscurci. Ce que nous appelions encore – faute de mieux – « l’ordre du monde » ne tient plus que par habitude de langage. Avec La fin d’un monde, Pierre Haski saisit brillamment cet instant rare où l’histoire cesse d’être un décor pour redevenir une épreuve.
Laure Martin : « l’inceste ne se dit pas ; l’inceste réécrit tout ». (Mes pieds nus frappent le sol)
Pourquoi ce qui anéantit échappe ? C’est dans ce paradoxe que le récit habite. S’armant de mots, Laure Martin écrit l’inceste alors qu’il « ne se dit pas », qu’il s’oublie avant de « tout réécrire ». C’est un livre à l’air raréfié, où une enfant de « six ou sept ans » décrit sa mémoire comme « une feuille de salade trouée par la limace », sauf que « la limace, c’est le zizi de Papi. » En donnant à lire l’inceste qu’elle a subi dans son enfance par son grand-père maternel, Laure Martin revient sur toutes les violences sexuelles que ce crime initial et ce traumatisme ont rendu possibles.
Il suffit aujourd’hui de lever les yeux vers le ciel de l’Europe orientale ou du Moyen-Orient pour comprendre que certaines questions ne vieillissent pas. De l’Ukraine à Gaza, des drones aux missiles hypersoniques, la technique semble avoir perfectionné les moyens de la destruction sans jamais résoudre l’énigme qui la sous-tend : pourquoi les hommes se font-ils la guerre ?
« On sait encore trop peu ce que les femmes veulent, érotisent », souligne Emmanuelle Richard, dix ans après la parution de son récit Pour la peau (L’Olivier) sur sa relation toxique avec un homme qu’elle aimait « plus que tout, plus que [s]a vie même ». Avec Première amoure, texte hybride, mi-autofiction, mi-essai personnel, Emmanuelle Richard crée les images manquantes du désir de femmes hétéra dans une perspective joyeuse, avec l’exaltation des sens et la jouissance », substituant la culture de l’horizontalité des rapports à la culture du viol.
Traduire est toujours une prise de risque, une remise en jeu de la langue, parfois même une mise à l’épreuve de soi. C’est à cet endroit précis, là où beaucoup se contentent de transmettre, que Claro engage autre chose que l’on pourrait considérer comme une sorte de confrontation prolongée avec les textes, leur ambiguïté, leur résistance intime.
Décidément, les années semblent passer sur Gérard Titus-Carmel, né en 1942, sans l’atteindre tant son activité ces dernières années étonne encore. On le connaissait depuis les années 60 comme peintre, on le découvrait poète conséquent deux décennies plus tard, puis auteur d’essais pénétrants tant sur l’art que sur les écrivains. Plus récemment, il a rendu public un fort volume autobiographique ainsi qu’un touchant échange épistolaire avec son ami le romancier Christian Gailly, trop tôt décédé, et voici qu’il signe aujourd’hui, à quatre-vingt-trois ans, un premier recueil de nouvelles, ces Palières dont la maîtrise et l’intranquillité étonnent.
à Pierre Amrouche
De Lawrence Durrell (1912-1990), avant L’Île de Prospéro (Prospero’s Cell, 1945), les éditions Bartillat, avaient déjà republié en 2010 Les îles grecques (The Greek Islands, 1978, traduit par Didier Coste et repris en poche en 2017). Si L’Île de Prospéro peut se lire comme une sorte de « préparation du roman », à l’inverse, Les îles grecques offre davantage un regard rétrospectif, ces essais, entre le journal et le guide touristique, éclairant la genèse de l’œuvre.
L’affaire Epstein ne doit pas sa puissance de sidération à la seule horreur des crimes commis, ni même à la durée de leur invisibilisation, mais à la densité sociale des figures qui continuent de graviter autour de leur auteur bien après une première condamnation pénale… Ce qui s’impose, à mesure que les faits s’accumulent, ce n’est pas l’image d’un complot souterrain, mais celle d’un entre-soi persistant, méthodique, accepté, presque banal, au sommet des hiérarchies occidentales.
La recherche littéraire est un patient travail d’archéologue des mots. Elle commence dans les bibliothèques, où le chercheur traque les éditions originales, compulse les revues jaunies, dépouille les archives. C’est un jeu de piste à travers les siècles : relever des citations, confronter des versions, consigner des variantes. On recopie des passages, on photographie — quand cela est autorisé — des pages, on noircit des carnets de références croisées.