Beaucoup de livres paraissent chaque année, pour les romans, qui occupent une place hégémonique, encore plus en janvier, et plus encore en septembre ; parutions que stimule à l’automne la course à l’obtention d’un Prix. L’année 2026 n’échappe pas à la règle.
Auteur : Jean-Pierre Ferrini
On ne quitte jamais tout à fait Béziers. Jean-Baptiste Tur le sait pertinemment, lui qui en est parti pour devenir acteur, metteur en scène, artiste et qui se confronte aujourd’hui à l’un des rites les plus anciens et les plus controversés de sa ville : la tauromachie. Mais De Lumière, créé avec la compagnie Le Grand Cerf Bleu sur un texte d’Azilys Tanneau, ne cherche ni à défendre la corrida ni à la condamner. Le spectacle se situe bien au-dessus.
On entre dans Le Château de la Solitude comme dans une eau douce et fraîche, en glissant doucement dans un monde tout d’étrangeté délicate et tranquille, grâce à la prose régulière et claire de Luc Dagognet.
C’est à la constance – thématique, fidélité à soi, à ses origines, à sa langue, à sa musique, à son rythme – que l’on reconnaît la signature d’un écrivain. Mais c’est à l’art de la variation – des voix, des regards, des constructions narratives et de leurs enjeux – que l’on mesure la force et la singularité de son travail.
Dérangeant. Oui, dérangeant. Le livre de Karine Dusfour nous confronte à quelque chose que nous avions organisé de telle sorte qu’il nous soit possible de n’en rien vouloir savoir. La psychanalyse (encore elle) nous a appris depuis Freud que le refoulement ne porte pas sur une réalité inexistante, mais précisément sur ce qui, pour le sujet, insiste suffisamment pour devoir être tenu à distance. Lacan quant à lui, radicalisera ce paradoxe en montrant qu’un savoir peut parfaitement être là sans être assumé par celui qui le porte. Le sujet sait, mais ne veut rien savoir de ce savoir. Etonnant n’est-ce pas ?
Le strabisme comme clé de voûte du récit familial : voilà le pari audacieux du premier roman de Victoria Kaario, aussi juste que drôle, qui sonde la folie et les violences d’un foyer à partir d’un trouble de la vision en apparence anodin.
Le 10 septembre 2026, invitée de l’émission Sens public sur Public Sénat, l’historienne Françoise Thom, spécialiste de la Russie soviétique et post-soviétique, avançait à propos de Vladimir Poutine une proposition aussi simple dans sa formulation que vertigineuse dans ce qu’elle engage : « Poutine aime la guerre. Il a pris goût à la guerre ».
Si comme l’écrit Adrienne Rich dans La maternité obligatoire, notre « expérience unificatrice, incontestable et commune à toutes et tous » est d’être né.e d’une femme, la relation entre une mère et sa fille n’en demeure pas moins distincte de celle qui lie une mère à son fils, toujours teintée d’ambivalence, pour le moins. C’est cette zone dangereuse de la relation entre une mère et sa fille que Louise Chennevière explore dans son quatrième roman, Faire la peau, paru aux éditions P.O.L. Ce n’est pas la première fois qu’elle accorde aux personnages féminins, et maternels, une attention particulière, depuis son premier livre, Comme la chienne, paru en 2019. Sauf que dans Faire la peau, les choses se précisent.
Trente ans ont passé lorsque Jeanne apprend la mort de son ancienne professeure de sport. Dans les vestiaires du collège, cette femme l’a agressée sexuellement. Jeanne n’en a rien dit. Devenue adulte, elle décide d’entrer par effraction dans la maison de celle qui vient de mourir… Elle ouvre les tiroirs, fouille les placards, regarde les vêtements et les objets. Que cherche-t-elle exactement ? Une preuve, une explication, ou quelque chose qui permettrait enfin d’inscrire dans la réalité ce qui, pendant trente ans, est demeuré sans véritable représentation ?
Pourquoi, cette année encore, la rentrée littéraire reconduit-elle avec une telle insistance la scène familiale comme lieu privilégié de la fiction : figures parentales disparues ou défaillantes, enfances marquées par la blessure, silences transgénérationnels, secrets de filiation, héritages énigmatiques, archives exhumées et photographies à partir desquelles l’écriture entreprend moins de restituer les morts que d’interroger ce qui, d’eux, continue d’agir dans le présent ? La question pourrait sembler relever de la sociologie éditoriale. Elle mérite pourtant d’être déplacée vers la psychopathologie sociétale. Car finalement la répétition elle-même fait symptôme.
Avec Des dragons dans les halls, publié aux éditions Rue de l’Échiquier, Julien Villa signe un livre incandescent, drôle, brutal, profondément tendre, où l’enfance des cités se donne comme une épopée mal rangée, une mythologie de cage d’escalier, de frites surgelées, de télé au son trop fort, de mangas et de rap surgissant comme une belle langue nouvelle.
Socialisme, conseils et autogestion : le retour ? Dialogue entre Joseph Andras et Guillaume Etiévant
Deux ouvrages ont récemment paru : La Vie bonne. Notre socialisme (Divergences) puis Autogestion générale. Sortir du capitalisme : méthode (Les liens qui libèrent). Le premier est signé Joseph Andras, écrivain et contributeur régulier à L’Humanité, et le second Guillaume Etiévant, ancien secrétaire national du Parti de Gauche, expert des questions économiques en milieu syndical et co-rédacteur en chef du magazine Frustration. Les deux auteurs ne se connaissent pas, mais le désir de contribuer à un débat plus collectif sur la possibilité d’émergence d’un socialisme à la fois révolutionnaire et démocratique les a conduits à dialoguer. Le tutoiement s’est imposé, tradition égalitaire oblige.
Comment échapper à l’overdose de corps au sein de l’exposition Michel-Ange, Rodin. Corps vivants, actuellement présentée au musée du Louvre ? En s’intéressant de près à ce qu’ils sont.
De l’écriture de la relation au vivant au déplacement des frontières entre humain et animal, entretien avec Camille Ruiz, autour d’Un chien arrive et de l’ensemble de son territoire chien.
« Marjane Satrapi est morte de chagrin. Elle a dit merde à cette vie qui lui a arraché son grand amour. Elle a tiré un trait. Ce même trait puissant qui a fait sa renommée, son talent », peut-on lire dans Libération. La phrase frappe parce qu’elle dit trop et pas assez. Elle console peut-être ceux qui restent, elle donne à la mort une forme, presque un récit. Mais que signifie exactement « mourir de chagrin » ?